La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Cahiers rouges

Fascisme et démocratie. Les formes de domination de l’état capitaliste. Suivi de Bonapartisme et fascisme (Léon Trotsky)

· Cahiers rouges, n° 16, janvier 1973 · 18 253 mots

Sommaire (d'après RaDAR)
  • Présentation
  • Les formes de l’Etat capitaliste
  • Bonapartisme et fascisme

Texte obtenu par reconnaissance optique des numérisations de RaDAR, non relu : il contient des erreurs, et les intertitres sont repérés automatiquement. En cas de doute, la numérisation fait foi.

Page 1 de la numérisation

g.jungclas

_ fascisme : et démocratie

les formes de domination de l’état capitaliste

suivi de: bonapartisme et fascisme e Ltrotsky

documents de formation ° communiste M 16

Page 2 de la numérisation

Page 3 de la numérisation

Documents de formation communiste

N° 16

Georg Jungclas

Les formes de l’État capitaliste

suivi de Bonapartisme et fascisme

par

Léon Trotsky

FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé, 5° PARIS

Page 4 de la numérisation

Page 5 de la numérisation

Documents de formation communiste

N° 16

Georg Jungclas

Les formes de l’État capitaliste

suivi de Bonapartisme et fascisme

par

Léon Trotsky

FRANÇOIS MASPERO 1, place Paul-Painlevé, 5° PARIS

Page 6 de la numérisation

DANS LES LIVRES ROUGES Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S.. Mémoires d'un bolchevik-léniniste. Ernest MaNve, Contrôle ouvrier, conseils ouvriers, autogestion. Jacob MonerA, La politique coloniale du P.C.F. JEDERMAN, La « Bolchevisation » du P.C.F. Livio MaiTaN, L'Armée, le parti et les masses dans la révolution culturelle chinoise. Tariq At, Dictature militaire ou pouvoir populaire au Pakistan. , PRÉOBRAJENSKY, RAKOVSKY : De la bureaucratie. Louis CoUTURIER, Les grandes affaires du P.C.F. Pierre Rousset, Le parti communiste vietnamien.

DANS LES CAHIERS ROUGES DOCUMENTS DE FORMATION COMMUNISTE . Eléments de théorie économique marxiste La médecine confisquée De la bureaucratie K. MopZELEWSKY, J. KURON : Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais L'Intervention en Tchécoslovaquie, Pourquoi ? Construire le parti révolutionnaire Construire l'Internationale 67. I. Théorie et système d'organisation 89. II. De l'internationalisme à l'Internationale 10-11. III. Dialectique des secteurs d'intervention 12. Le Deuxième souffle. Problèmes du mouvement étudiant 13. Pédagogie et crise de la bourgeoisie 14. Vietnam, Laos, Cambodge, un même combat Spécial : «Le complot trotskyste » en Tchécoslovaquie: 15. DTA : de la résistance palestinienne à la révolution socialiste

mn, 2upr

SÉRIE INTERNATIONALE , 1. URSS. et pays de l'Est : capitalisme ou socialisme ? 2. Réformisme militaire et lutte armée en Amérique latine 3. Pologne : le crépuscule des bureaucrates 4. La Deuxième Guerre d'Indochine 5. Afrique noire, impérialisme et révolution 6. Révolution permanente en Amérique latine CAHIERS DE LA 1V* INTERNATIONALE 1. La guerre d'Espagne (1936-1939). Témoignage d'un combattant trotkyste dans les Brigades internationales Sur la révolution cubaine L SÉRIE « CLASSIQUE »

Léon Trorsky, La Révolution permanente en Russie Léon TrorskY, Nature de l'Etat soviétique Crosse en l'air. Le mouvement ouvrier et l'armée 1900-1914 Léon Trorsky, Classe ouvrière, parti et syndicat r L'agonie du capitalisme et les tâches de la IV* Internationale (Programme de transition 1938) L'ennemi est dans notre pays (l'antimilitarisme révolutionnaire après 1918) Léon Trorsky, Les Leçons d'Octobre LÉNINE et TROTSKY, Sur la Commune de Paris Lénine contre Staline Les Etats-Unis socialistes d'Europe Léon Trotsky, Discussion sur le programme de transition

: SÉRIE « MARX OU CRÈVE » Marxisme et petite-bourgeoisie Denise AvENas, Trotsky marxiste - . « Lutte Ouvrière» et la révolution mondiale . « Lutte Ouvrière» ou la tendance prolétarienne , Qu'est-ce que l'A.J.S. ?

LIVRE DE POCHE ROUGE Ce que veut la Ligue communiste HORS COLLECTION :

Pour lire « La Révolte de la mer Noire». André Marty révolutionnaire

Lo)

Fons © aus

HEURE

Page 7 de la numérisation

Présentation

Georg Jungclas, l'auteur de cette brochure, est né en 1902 à Halberstadt, dans la région du Harz, en Allemagne. Mais sa vie de militant révolutionnaire se déroule à Hambourg. Dès 1915, à Altona, il entre en contact avec la Jeunesse socialiste, dissoute en 1916 par la bureaucratie chauvine du parti social-démocrate à cause de sa ligne anti-militariste, En 1919, il entre au Parti communiste d'Allemagne (Ligue Spartakus) et y reste lors de la scission de l'ultra-gauche et de la formation du Parti communiste ouvrier d'Allemagne. En 1920, après la fusion de la Ligue Spartakus et de la gauche du Parti social-démocrate indépendant, il milite au sein du Parti communiste unifié.

En mars 1921, à l'âge de dix-neuf ans, il participe à l'occupation d'un chantier de Hambourg lors de l'insurrection communiste en Allemagne centrale. De 1921 à 1922, privé de travail, il vit dans l'illégalité en Thuringe. En octobre 1923, il est, avec Hugo Urbabns et Ernst Thaelmann, à la direction de l'insurrection communiste de Hambourg. Pourchassé par la police, il vit dans l'illégalité en Silésie de 1924 à 1926. En 1926, il se rapproche de la gauche du parti, groupé autour de Hugo Urbabns, de Bruno Maslow et de Werner Scholem. En 1928, exclu du parti, il milite dans la Ligue Lénine, fondée la même année par Hugo Urbabns. Il la quitte en 1930 pour participer à la fondation de l'Opposition de gauche (trotskyste).

En 1933, après la défaite du mouvement ouvrier allemand, il émigre au Danemark où il trawille dès 1940 à l'organisation de la résistance ouvrière au fascisme. En 1944, il est arrêté par la Gestapo et transféré à Berlin en 1945 pour y être condamné. La défaite militaire du nazisme lui permet d'échapper à la mort et il reprend contact en 1946 avec la IVE Internationale. Il participe à la construction de sa section allemande, qu'il représente lors du II£ congrès de l'Internationale, avant de devenir membre de son secrétariat international.

Dans sa brochure sur Les Formes de l'Etat capitaliste, Georg Jungclas cite un article que Trotsky publia en 1934 sur les formes de transition du bonapartisme au fascisme et qui était resté inédit en français. On le trouvera à la suite du texte de Georg Jungclas.

Octobre 1972

Page 8 de la numérisation

Georg Jungclas Les formes de l'État capitaliste*

De la démocratie bourgeoise à la dictature fasciste

Introduction

La bourgeoisie exerce toujours sa domination sous la forme qui correspond le mieux à ses intérêts de classe. Il lui faut assurément pour cela tenir compte de l'époque, de la période et de la phase particulières de l'évolution économique, sociale et politique et, avant tout du rapport des forces dans et entre les classes. Mais elle s'efforce toujours de donner à sa domination des formes qui assurent son rôle de classe exploireuse, et qui le masquent en même temps, de façon à entraîner le moins de risques possible.

La domination de la bourgeoisie peut prendre la forme politique d'une monarchie ou d'une république. Comme monarchie, elle a à sa tête un monarque élu ou héréditaire, qui peut être contrôlé par la classe dominante au moyen d'un parlement (c'est la monarchie constitutionnelle) ou qui, au contraire, exerce une dictature militaromonarchique ouverte, par exemple à l'époque d’un relatif équilibre entre les classes, entre le féodalisme et la bourgeoisie, sous la forme de la monarchie absolue.

La différence entre la monarchie et la république n’est en rien aussi grande qu'il peut y paraître. Il peut y avoir des présidents de républiques qui soient pourvus de bien plus d’attributions que la plupart des monarques contemporains.

En règle générale, la présence d'une monarchie, avec ses attributs féodaux, est l'expression d’une révolution bourgeoise inachevée, soit que le prolétariat n'ait pas encore été assez fort pour pouvoir balayer le féodalisme de fond en comble au moment de la révolution (c'est le cas de l'Angleterre), soit qu'il se soit justement montré assez fort pour

* GEORG JUNGCLAS, Die Formen des kapiütalistischen Staates, LS.P.-Verlag, Hambourg, 1972.

Page 9 de la numérisation

mener la révolution bourgeoise au-delà de ses propres objectifs, ce qui a poussé la « démocratie » à rechercher son salut dans un compromis avec les forces féodales (c'est le cas de l'Allemagne et de la Prusse en 1848).

Pour aussi limités par le contrôle parlementaire que soient les pouvoirs d'un monarque, la monarchie reste un danger potentiel permanent. Le monarque est toujours le symbole des forces conservatrices et réactionnaires. Au moment des crises, il devient automatiquement le point de ralliement de toute la réaction et de la contre-révolution. Aussi les révolutionnaires soutiennent-ils la lutte contre la monarchie, parce qu’elle peut être le détonateur d'une mobilisation politique des masses qui va au-delà des objectifs de la révolution bourgeoise (ce fut le cas en Belgique en 1953). Mais en aucun cas ils ne doivent aider à remplacer une monarchie constitutionnelle par une république dictatoriale.

Le parti travailliste britannique et certains partis sociauxdémocrates (par exemple en Scandinavie, en Hollande et en Belgique) se sont depuis longtemps accommodés de la monarchie. Mais c'est aussi d'une trahison des intérêts de la classe ouvrière et des masses populaires qu'il s'agit quand, par exemple, les sociaux-démocrates s'allient à l'opposition monarchiste en Espagne ou quand les staliniens forment un front populaire avec des organisations qui, pour une grande part, aspirent à la restauration de la monarchie en Grèce.

Lénine écrivait en 1917: « Les formes d'Etats bourgeois sont extrêmement variées. Mais leur essence est une : en dernière analyse, tous ces Etats sont, d'une manière ou d’une autre, mais nécessairement, une dictature de la bourgeoisiel. »

1. LÉNINE, L'Etat et la révolution, Œuvres, vol. XXV, p. 446,

Page 10 de la numérisation

La démocratie bourgeoise

Quand la domination politique de la bourgeoisie s'exerce en maintenant l'illusion que le gouvernement agit dans l'intérêt de la majorité, qu'il n’y a pas d'oppression, mais seulement obéissance librement consentie à des droits et des devoirs communs, la démocratie bourgeoise est alors la forme idéale de domination politique dans la société bourgeoise.

Mais cette démocratie dans sa forme pure n'est qu'un idéal de la bourgeoisie : après la Révolution française, elle n'a plus jamais été une réalité nulle part. La démocratie bourgeoise d'aujourd'hui est faite de lois d'exception, de lois d’urgence, d'’interdictions concernant les libértés de la presse, d'organisation et de manifestation, de polices armées en vue de la guerre civile ainsi que d'’arbitraire judiciaire.

Le mot de «démocratie» vient du grec ancien et signifie domination du peuple. Par sa forme extérieure, la démocratie bourgeoise semble être un tel gouvernement du peuple par lui-même. Mais toute démocratie est une démocratie de classe, la forme de domination d'une classe déterminée. Aussi longtemps que la société reste divisée en classes, aussi longtemps toute démocratie ne peut être que la forme d'oppression d'une classe par une autre. Et dès que les classes seront abolies, la forme démocratique de l'Etat deviendra superflue.

Il n'existe pas de démocratie en soi, de démocratie qui flotrerait au-dessus des classes. La démocratie bourgeoise est en réalité la démocratie pour une minorité, la démocratie pour les possédants.

Pour abuser les masses sur le caractère de classe de la démocratie bourgeoise, les bureaucrates qui dirigent le mouvement ouvrier et les partisans de la stratégie du front populaire font passer la démocratie capitaliste pour la démocratie tout court. Mais quiconque parle de démocratie et cache son caractère de classe trompe les masses.

Friedrich Engels écrivait dans sa lettre à August Bebel du 11 décembre 1884 : « La démocratie pure peut avoir momentanément -toute son importance pendant la révolution |. ] en tant qu'ultime bouée de sauvetage pour toute l'économie bourgeoise et même

Page 11 de la numérisation

féodale. Tout ce qui était réactionnaire de donne alors des airs de démocratie. C’est ainsi que de mars à septembre 1848 toute la masse bureaucratico-féodale a renforcé les libéraux pour contenir les masses révolutionnaires [.…. | En tout cas, le jour de la crise et le lendemain, notre unique adversaire sera la réaction dans son ensemble, lorsqu'elle se groupera autour de la démocratie pure!.»

La formule du pyétendu « Etat populaire » est opportuniste de bout en bout. Élle masque le caractère de classe de l'Etat démocratique bourgeois. En effet, comme l'écrivait Lénine, « elle ne tendait pas seulement à farder la démocratie bourgeoise, elle exprimait aussi l'incompréhension qu'avait la critique socialiste de Etat en général?. »

En 1920, Léon Trotsky affirmait dans sa polémique contre Karl Kautsky qu'il n'était nullement indifférent pour la classe ouvrière de savoir sous quelle forme s'exerce son exploitation. Comparé au Moyen Age, à l'Etat féodal absolutiste, la démocratie capitaliste constituait un progrès parce qu'elle offrait à la classe ouvrière et aux masses opprimées en général des conditions bien plus favorables pour son combat. Mais il ajoutait que cet avantage allait de pair avec l'inconvénient de voir l'Etat démocratique bourgeois « accumuler et renforcer avec art parmi les petites aristocraties ouvrières les mœurs vpportunistes et les préjugés légalistes #. »

Dès 1905, Lénine considérait la république démocratique comme « l'ultime forme de la domination bourgeoise et forme la plus appropriée à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie 5 ». Le même Lénine à la même époque : « La social-démocratie ne se détourne pas de la lutte pour la liberté politique sous prétexte que c'est une liberté politique bourgeoise. La social-démocratie considère la consécration du régime bourgeois du point de vue historique [... JElle n’a jamais eu et n'aura jamais peur de dire qu'elle consacre le régime bourgeois de la répubiique démocratique, en comparaison du régime bourgeois de l'autocratie féodale. Mais elle ne consacre la république bourgeoise que comme la dernière forme de la domination de classe, comme le terrain le plus favorable à la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie ©. »

1. MARX-ENGELS, Ausgewahlte Briefe, Dietz, 1953, p. 453-454.

2. Voir aussi à ce sujet les critiques que firent Marx et Engels, en 1875, des concepts d'Etat libre où d'Etat populaire, à propos du projet de programme de réunification des deux organisations ouvrières allemandes {Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt. collection Classiques du arihnie, Béitions sociales, 1966, p. 42-43 et 58).

3. LÉNINE, L'Etat et la révolution.op. cit., p.431.

4. L. TROTSKY, Terrorisme et communisme, collection 10/18, 1963, p.59.

5. LÉNINE, La Sociakdémocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire, Œuvres, vol VII, p. 281

6. LÉNINNE, La Dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et de la paysannerie, Œuvres, vol. VIH, p. VI, p. 301.

Page 12 de la numérisation

Et Lénine déclarait encore en 1919 : « Par rapport à la féodalité, la république démocratique et le suffrage universel constituaient un immense progrès : ils ont permis au prolétariat d'atteindre à ce degré d'union, de cohésion, qui est le sien aujourd'hui ; de former les organisations disciplinées qui mènent la lutte systématique contre le capital. Rien de tel, ni même d'approchant, n'existait chez le paysan serf, sans parler des esclaves. Les esclaves, nous le savons, se révoltaient, provoquaient des émeutes, déclenchaient des guerres civiles, mais jamais ils ne purent constituer une majorité consciente, former des partis capables de diriger leur lutte, avoir une idée nette du but qu'ils poursuivaient ; et même aux moments les plus révolutionnaires de l'histoire, ils furent toujours des pions aux mains des classes dominantes. La république bourgeoise, le parlement, le suffrage universel, tout cela constitue un immense progrès du point de vue du développement de la société à l'échelle mondiale7, » Mais même la meilleure des démocraties bourgeoises est une démocratie fondée sur le travail salarié ; elle est une forme masquée de la domination bourgeoise, dans laquelle la liberté de mouvement des masses reste comprimée dans le moule des institutions qui sont au service du profit capitaliste. La république bourgeoise la plus libre est surpassée par la démocratie prolétarienne, par l'Etat prolétarien, la dictature du prolétariat. L d

C'est ce que soulignait Lénine en avril 1917 : « La république parlementaire bourgeoise entrave, étouffe la vie politique propre des masses, leur participation directe à l'organisation démocratique de toute la vie de l'Etat, de la base au sommet. Les soviets des députés ouvriers et de soldats font tout le contraire 8. » Et il reprenait la même idée en 1919 : « La république bourgeoise la plus démocratique n'a jamais été et ne pouvait être rien d'autre qu'une machine servant au capital à opprimer les travailleurs, un instrument de pouvoir politique du capital, la dictature de la bourgeoisie. La république démocratique bourgeoise a promis et proclamé le pouvoir de la majorité, mais elle n'a jamais pu le réaliser tant qu’existait la propriété privée du sol et des autres moyens de production (..) C'est la démocratie soviétique ou prolétarienne qui a créé la démocratie pour les masses, pour les travailleurs, pour les ouvriers et les petits paysans?. »

Parmi les institutions grâce auxquelles la bourgeoisie et ses complices politiques créent l'illusion que la « démocratie » est le pouvoir de la majorité du peuple, le parlement issu d'élections « libres et secrètes » est la plus importante. Le suffrage « universel, égal et direct » crée l'impression que la volonté de l'Etat provient de la

7. LÉNINE, Sur l'Etat, conférenæ à l'université Sverdiov, Œuvres, vol XXIV, p. 490-491.

Ji UNE. Les Tâches du prolétariat dans notre révolution, Œuvres, vol

EURE Fo IE Internationale et sa place dans l'histoire, Œuvres, vol.

Page 13 de la numérisation

volonté du peuple, que l'Etat est dirigé pour le profit de tous par la volonté du peuple, codifiée sous forme de lois et que la totalité des électeurs exerce une influence décisive sur les affaires de l'Etat par le moyen du bulletin de vote.

Le parlement apparaît ainsi comme le centre de la volonté politique et les élections comme le moyen d'obtenir dans le parlement une majorité qui exprime la volonté majoritaire. Les libertés démocratiques, comme la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté de coalition et d'autres encore, telles qu'elles sont garanties dans les lois fondamentales et constitutionnelles, donnent l'illusion du règne de la « liberté », de l’« égalité » eta « fraternité ». Les réformes obtenues par le maquignonnage parlementaire nourrissent la croyance que de telles améliorations progressives changeront à ce point la situation des masses qu'il sera inutile et même nuisible de prendre le risque de conflits durs et coûteux ou de luttes révolutionnaires. Le parlement est toujours, même quand il est issu le plus « librement » du monde du suffrage « universel, égal et direct », une partie de l'appareil de domination capitaliste. Il doit contribuer à donner aux masses l'illusion qu'elles participent à la politique de manière décisive et qu’elles ont par ce moyen la possibilité de mettre le pouvoir d'Etat tout entier au service des travailleurs.

Mais ce qui est débattu, proposé et décidé au parlement ne change rien à la fonction capitaliste de la machine étatique, au caractère capitaliste de l'Etat, au fait que le pouvoir d'Etat fonctionne dans l'intérêt de la bourgeoisie.

Une fois tous les quatre ans les masses sont appelées à décider qui les représentera au parlement. Le «libre» suffrage n'est alors nullement aussi libre qu'on essaie de le faire croire. Ce ne sont pas les électeurs qui décident de la présentation des candidats : les listes électorales sont déjà passées au crible par la bureaucratie des partis et des organisations professionnelles. Les masses ne peuvent en général élire au parlement que tel représentant et nul autre à sa place. Une fois élus, ces députés ne sont plus responsables pendant quatre ans que « devant leur propre conscience ».

A cela s'ajoute le fait que le parlement exerce uniquement le pouvoir législatif, non le pouvoir exécutif. Ce dernier est dans les mains d’une bureaucratie d'Etat solidement établie qui, malgré son caractère borné, s’y entend parfaitement pour interpréter et appliquer les lois de façon à ne pas aller contre les intérêts de la classe dominante. Il ne faut pas oublier non plus que les moyens essentiels de formation de l'opinion publique sont aux mains de partis qui sont profondément enracinés dans la société capitaliste et dépendent de la bourgeoisie. Jamais, des élections ayant lieu sous le système de la domination bourgeoise, c'est-à-dire avec un régime de propriété capitaliste des moyens de production essentiels et avec un appareil d'Etat fonctionnant dans le sens des intérêts du capital, ne pourront exprimer pleinement la volonté de classe des travailleurs, bien que cœux-ci forment la majorité du peuple et constituent la force essentielle dans le processus de production. Sur le terrain de la démocratie bourgeoise, les couches sociales d'électeurs parasitaires,

Page 14 de la numérisation

improductifs et arriérés ont le même poids que les travailleurs des mines, des aciéries, des industries énergétiques aux mains desquels se trouve pourtant tout l'appareil de production.

L'histoire montre qu'il est impossible que les travailleurs luttant pour leurs intérêts de classe conquièrent la majorité lors des élections législatives. Une majorité pour des partis travaillistes ou sociauxdémocrates n'est pas une majorité dans le sens du pouvoir de la classe Ouvrière car ces partis, de par leur caractère libéral et petit-bourgeois, sont entièrement intégrés dans la société bourgeoise. Certes, une telle majorité 19 peut faire évoluer le rapport des forces entre les classes, elle peut donner à la lutte des travailleurs une nouvelle position de départ, mais elle ne constitue pas en elle-même un changement fondamental et décisif entre les classes. Là où les partis sociauxdémocrates (en Scandinavie) ou travaillistes (en Angleterre, en Nouvelle-Zélande, etc.) ont obtenu la majorité dans des parlements bourgeois, il n'y a pas de différence qualitative dans l'exercice de la domination bourgeoise par des partis bourgeois. Des expériences de nationalisations, d’autres réformes ou même la présence dans le gouvernement de représentants des partis staliniens n'y changent rien.

En revanche, si la bourgeoisie se sent sérieusement menacée par l'offensive des travailleurs, elle s'efforce de limiter le droit de vote ou de le vider de son contenu : en modifiant la loi électorale, en° restreignant les pouvoirs du parlement par des lois d'exception (ordonnances ou lois d'urgence) ou en empêchant encore le « libre » déroulement des élections par l'usage de la terreur (un exemple en à été donné en Grèce avec le putsch de la clique militaire de 1967). Et si, malgré tous ces efforts, une situation exceptionnelle doit faire que les résultats électoraux créent les conditions effectives pour que la volonté révolutionnaire de la classe ouvrière devienne la volonté réelle de l'Etat, si alors toute la pratique démobilisatrice des partis de front populaire, qu'ils soient sociaux-démocrates, travaillistes ou même, éventuellement, staliniens, ne suffit pas à empêcher cela, la bourgeoisie tentera de stabiliser sa domination au moyen d'actions contre-révolutionnaires ouvertes. Elle ignorera les décisions du parlement qui lui paraîtront périlleuses, elle empéchera leur application par la violence afin de dépouiller de son pouvoir le parlement « librement » élu et de l'écraser.

Même la majorité parlementaire d’un parti révolutionnaire, prise isolément, n’est pas en mesure, par de simples décisions législatives, de briser la machine de l'Etat capitaliste, ce qui serait la condition première de la prise du pouvoir.

10. « De façon générale, l'obtention d'une majorité démocratique dans un parlement bourgeois n’est pas absolument impossible. Mais ce fait, mêi il se réalisait, ne changerait rien, en principe, au cours des événements |. | La résistance essentielle de la bourgeoisie serait déterminée par des faits tels que : l'état d'esprit de l'armée, le degré d'armement des ouvriers, la situation dans les pays voisins ; et la guerre civile suivrait son cours sous l'influence de ces facteurs réels et non de la fragile arithmétique parlementaire, » (Léon TROTSKY, Terrorisme et communisme, op. cit., p.76.)

Page 15 de la numérisation

Pour la victoire sur la bourgeoisie, pour l'instauration du pouvoir d'Etat de la démocratie prolétarienne, le parti révolutionnaire ne peut rien sans l’action révolutionnaire des masses, portée par la majorité des secteurs décisifs du prolétariat. L'existence effective de cette majorité ne s'exprime que de manière très limitée dans les résultats électoraux et encore moins dans les votes du parlement lui-même. Bien plus significatifs sont les votes dans les syndicats, les élections aux conseils d'entreprise, les grèves, les élections aux conseils ouvriers et les soulèvements de masse.

Tout cela ne signifie nullement que les élections parlementaires et le parlement lui-même n'ont aucune signification pour la lutte prolétarienne révolutionnaire. L'antiparlementarisme de principe, qui découle du dégoût justifié que provoquent la corruption des députés, la vanité des luttes parlementaires et la trahison des partis sociaux-démocrates ou staliniens dans les assemblées ou les gouvernements, est une réaction erronée qui relève de l'anarcho-syndicalisme ou du sectarisme ultra-gauche. En dépit de tout, les élections et le parlement donnent l'occasion de faire pénétrer dans les masses la critique et la perspective révolutionnaires, de les familiariser, alors que les élections éveillent leur intérêt politique, avec la propagande et les propositions révolutionnaires, de leur révéler, à partir des questions vitales de l'actualité, le vrai visage des partis bourgeois ou petitbourgeois de toutes nuances et de créer ainsi de nouvelles possibilités pour la mobilisation des masses en dehors de la lutte parlementaire. En outre, les élections sont un baromètre (de signification limitée) pour mesurer l'influence des diverses orientations politiques, y compris celle du parti révolutionnaire.

Engels écrivait en 1884 : « La classe possédante règne directement au moyen du suffrage universel. Tant que la classe opprimée, c'est-à-dire, en l'occurrence, le prolétariat, ne sera pas encore assez mûr pour se libérer lui-même, il considérera dans sa majorité le régime social existant comme le seul possible et formera, dans le domaine politique, la queue de la classe capitaliste, son aile gauche extrême. Mais, dans la mesure où il devient plus capable de s'émanciper lui-même, il se constitue en parti distinct, élit ses propres représentants et non ceux des capitalistes. Le suffrage universel est donc l'index qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peu être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l'Etat actuel. Mais cela suffit! !, »

Lénine écrivait en 1920 : « Tant que nous ne sommes pas en mesure de dissoudre le parlement bourgeois, nous devons le combattre à l'extérieur et à l'intérieur. Aussi longtemps qu'un nombre plus ou moins important de travailleurs (non seulement des prolétaires, mais également semi-prolétaires et petits paysans) feront confiance aux institutions démocratiques bourgeoises dont la bourgeoisie se sert pour tromper les ouvriers, nous devons démonter le mécanisme de

11. l. EENGELS, L'Origine de la famille. de la propriété privée et de l'Etat, Editions sociales, 1954, p. 158-159.

Page 16 de la numérisation

cette duperie précisément du baut de la tribune que les milieux d'ouvriers arriérés et, en particulier, les masses travailleuses non prolétariennes considèrent comme ayant la plus grande importance et la plus haute autorité. Tant que nous, communistes, ne sommes pas en mesure de prendre le pouvoir et de faire élire par les seuls travailleurs, contre la bourgeoisie, leurs propres soviets, tant que la bourgeoisie exerce le pouvoir d'Etat, appelant aux élections les diverses classes de la population, nous nous devons de participer aux élections à des fins d'agitation parmi les travailleurs et pas seulement parmi les prolétaires. Tant qu’au parlement bourgeois on trompe les ouvriers en camouflant par de belles phrases sur la ” démocratie ” les tripotages financiers et la corruption sous ses formes les plus diverses (...) tant que cela durera, nous devons, nous communistes, et précisément au sein de cette institution qui prétend exprimer la volonté du peuple, mais qui masque en réalité la duperie du peuple par les richards, dénoncer sans cesse cette duperie, dénoncer chaque fois et sans exception le passage des Renner et Cie aux côtés des capitalistes contre les ouvriers. C'est précisément au parlement que les rapports entre les partis et les fractions de la bourgeoisie se manifestent le plus souvent et reflètent les rapports qui existent entre toutes les classes de la société bourgeoise. Aussi est-ce au sein même du parlement bourgeois, du dedans, que nous, communistes, nous devons faire connaître au peuple la vérité sur les rapports qui existent entre les classes et les partis, entre les propriétaires fonciers et les ouvriers agricoles, entre les paysans riches et la paysannerie pauvre, entre le grand capital, les employés et les petits patrons, etc. Le prolétariat doit savoir tout cela pour arriver à comprendre toutes les machinations viles et raffinées du capital, pour apprendre à influencer les masses petites-bourgeoises et les masses travailleuses non prolétariennes. A défaut de cette ’’science ”, le prolétariat ne peut résoudre avec succès les problèmes que pose la dictature du prolétariat\?. »

Lénine écrivait encore en 1920 : « La preuve est faite que même quelques semaines avant la victoire de la république soviétique, même après cette victoire, la participation à un parlement démocratique bourgeois, loin de nuire au prolétariat révolutionnaire, lui permet de démontrer plus facilement aux masses retardataires pourquoi ces parlements méritent d'être dissous, facilite le succès de leur dissolution, faciite l'élimination polotique ” du parlementarisme bourgeois13, »

Devant le II£ congrès de l’Internationale, Lénine déclarait encore sur ce même sujet : « Nous avons dû faire les élections et montrer aux masses, par l'exemple et dans les faits, que cette assemblée constituante, élue au moment de la plus grande misère générale, n’exprimait pas les aspirations et les revendications des classes

12. LÉNINE, Lettre aux communistes autrichiens, août 1920, OEuvres, vol. XXXI, p. 277-278.

13. LÉNINE, La Maladie infantile du communisme, OEuvres, vol. XXXI. p.55.

Page 17 de la numérisation

exploitées. Par là même, le conflit entre le pouvoir des soviets et le pouvoir bourgeois apparut très clairement pour nous, avant-garde de la classe ouvrière, mais aussi pour l'immense majorité de la paysannerie, pour les petits employés, pour la petite bourgeoisie, etc. Dans tous les pays capitalistes, il y a des éléments arriérés de la classe ouvrière qui sont convaincus que le parlement est la véritable représentation du peuple et qui ne voient pas les procédés malpropres qui y ont cours, On dit que le parlement est l'instrument à l'aide duquel la bourgeoisie trompe les masses. Mais cet argument doit être retourné contre vous €t il se retourne contre vos thèses. Comment révélerez-vous aux masses vraiment arriérées et trompées par la bourgeoisie le véritable caractère du parlement? Si vous n’en faites pas partie, comment dévoilerez-vous telle ou telle manœuvre parlementaire, la position de cel ou tel parti ? Si vous êtes marxistes, vous devez reconnaître qu'au sein de la société capitaliste les rapports des classes et les rapports des partis sont étroitement liés. Comment, je le répète, montrerez-vous tout cela si vous n'êtes pas membres du parlement, si vous répudiez l'action parlementaire ? L'histoire de la révolution russe a montré clairement qu'aucun argument n'aurait pu convaincre les larges masses de la classe ouvrière, la paysannerie, les petits employés, s'ils ne l'avaient appris par leur propre expérience! #. »

Les Thèses sur les partis communistes et le parlementarisme du Ie congrès de l'Internationale Communiste indiquent : « Le boycottage des élections ou du Parlement, de même que la sortie du Parlement, sont surtout admissibles en présence de conditions permettant le passage immédiat à la lutte armée pour la conquête du pouvoir! $. »

De même Trostsky : « Le boycottage des institutions parlemenrires du côté des anarchistes et des semi-anarchistes est dicté par le désir de ne pas soumettre leur impuissance à la vérification des masses et de conserver ainsi leur droit à une attitude passivement altière qui ne donne pas froid aux ennemis ni chaud aux amis. Un parti révolutionnaire n'a Le droit de tourner le dos au parlement que s'il se donne pour but immédiat de renverser le régime existant 6. »

C'est aussi le cas, il faut l'ajouter, quand il y a un risque sérieux que la continuation du travail parlementaire, dans une situation déterminée, nuise à la mobilisation révolutionnaire des masses par suite des illusions qu'il susciterait. A l'inverse, lors du reflux de la vague révolutionnaire, quand la contre-révolution tend à isoler les communistes, un tel boycottage serait une lourde erreur parce qu'il servirait la contre-révolution.

14. LÉNINE, Discours sur le parlementarisme. août 1920, OEuvres, vol. XXXI, p. 263-264.

15. Les Quatre premiers congrès mondiaux de l'Internationale communiste, Librairie du travail, réimpression F. Maspero, 1969, p. 68.

16. L. TROTSKY, Histoire de la révolution russe, Editions du Seuil, 1967, vol. II, p. 358-359.

Page 18 de la numérisation

Toute activité parlementaire doit être subordonnée par le parti révolutionnaire de la classe ouvrière à la préparation et à l’accomplissement de la lutte extra-parlementaire, de l'action de masse extra-parlementaire, de la révolution prolétarienne.

Lénine écrivait en 1919 sur ce sujet : « Limiter la lutte des classes à la lutte parlementaire ou bien considérer cette dernière comme la forme de lutte supérieure, décisive, à laquelle doivent être subordonnées toutes les autres, c'est passer en fait aux côtés de la bourgeoisie contre le prolétariati 7. »

Les Thèses sur le parlementarisme adoptées par le II® congrès de l’Internationale communiste indiquent : « Le centre de gravité de la vie politique actuelle est complètement, définitivement sorti du parlement |...j. L'action parlementaire qui consiste surtout à user de la tribune parlementaire à des fins d'agitation révolutionnaire, à dénoncer les manœuvres de l'adversaire, à grouper autour de certaines idées les masses qui [...] considèrent la tribune parlementaire avec de grandes illusions démocratiques, doit être totalement subordonnée aux buts et aux tâches de la lutte extra-parlementaire des masses [..] La campagne électorale elle-même doit être menée, non dans le sens de l'obtention du maximum de mandats parlementaires, mais dans celui de la mobilisation des masses sous les mots d'ordre de la révolution prolétarienne!8. »

L'orientation générale déjà contenue dans les développements de Marx et d'Engles de mars 1850 dans leur Adresse du Conseil central à la Ligue est toujours pleinement valable : « Même là où il n'y a pas la moindre perspective de succès, les ouvriers doivent présenter leurs propres candidats, afin de conserver leur indépendance, de compter leurs forces et de faire connaître publiquement leur position révolutionnaire et les points de vue de leur parti. Ils ne doivent pas, dans cette tactique, se laisser séduire par les phrases toutes faites des démocrates selon lesquelles, par exemple, en agissant de la sorte, ils diviseraient le parti démocratique et fourniraient à la réaction une possibilité de victoire. Toutes ces paroles ne poursuivent finalement qu'un seul but: duper le prolétariat. Les progrès que le parti prolétarien ne peut manquer de faire par une telle attitude indépendante sont infiniment plus importants que l'inconvénient résultant de la présence de quelques réactionnaires dans le parlement19. »

Ce n'est que dans des situations exceptionnelles et dans le cadre d’une tactique adéquate qu'une exception peut être faite à cette règle: quand une telle tactique permet de séparer les masses

17. LÉNINE, Les Elections à l'assemblée constituante et la dictature du prolétariat, Œuvres, vol, XXX, p. 279.

18. Les Quatre premiers congrès mondiaux de l'Internationale communis. te. op. cit. p. 66-68.

19. MARX-ENGELS, Textes sur l'organisation, Editions Spartacus, septembre 1970, p. 44.

Page 19 de la numérisation

laborieuses des partis ouvriers petits-bourgeois et de les orienter vers la révolution prolétarienne?0 ».

Tous les discours sur la liberté, légalité des droits dans la démocratie bourgeoise ne, servent au fond qu’à abuser les masses. Là où la propriété des moyens de production essentiels se trouvent aux mains de la bourgeoisie et où la machine de l'Etat fonctionne dans l'intérêt du capital, il ne peut y avoir d'égalité ou d'égalité des droits. « En réalité, écrivait Engels à August Bebel, toute démocratie exclut la liberté. »

Lénine précisait en 1920 : « Tant que les classes ne sont pas abolies, parler de liberté et d'égalité en général, c'est se tromper soi-même ou tromper les ouvriers, ainsi que tous les travailleurs et les exploités du capital ; en tout cas, c'est défendre les intérêts de la bourgeoisie. Tant que les classes ne sont pas abolies, tout raisonnement sur la liberté et l'égalité doit susciter la question : la liberté pour quelle classe ? A quelle fin ? Egalité entre quelles classes ? Sous quel rapport précis ? Eluder ces questions, directement ou indirectement, c'est fatalement défendre les intérêts de la bourgeoisie, les intérêts du capital, les intérêts des exploiteurs. Le mot d'ordre de liberté et d'égalité, si on fait le silence sur ces questions, si on ne dit rien de la propriété privée des moyens de production, n'est que mensonge et hypocrisie de la société bourgeoise qui, sous le couvert de la reconnaissance formelle de la liberté et de l'égalité, masque la servitude et l'inégalité économiques de fait des ouvriers, de tous les travailleurs et des exploités du capital, c'est-à-dire de l'immense majorité de la population de tous les pays capitalistes? !. »

Les droits démocratiques bourgeois n’en sont pas moins importants pour la classe ouvrière. Ils permettent d'abord au prolétariat d'organiser son combat sur une large base contre les tendances paupérisantes du capitalisme, pour autant que cela soit possible dans la société capitaliste. Ils permettent aussi, grâce à la critique et à la propagande révolutionnaires, l'information des masses et leur mobilisation pour la révolution prolétarienne.

Seules leur pratique et leurs expériences propres peuvent convaincre les masses que les limites des libertés bourgeoises n’autorisent qu'une lutte restreinte et qu'aucune amélioration décisive de leur situation ne peut être durablement obtenue dans ce cadre.

La bureaucratie ouvrière dégénérée, quelle que soit sa tendance, qu'elle dirige un parti ou un syndicat, cultive au contraire dans la classe ouvrière les illusions démocratiques et l’éduque en lui donnant une conscience bourgeoise.

Les réformes ne sont que des concessions provisoires de la bourgeoisie dans tel ou tel domaine, plus ou moins importantes selon les cas, mais secondaires en comparaison de la question du pouvoir.

20. Voir à cæ sujet les indications de Lénine concernant la tactique des communistes anglais pour les élections. La Maladie infantile du communisme, Œuvres, vol. XXXI, p. 73-85.

21. LÉNINE, Boniments sur la liberté, Œuvres, vol, XXXI, p. 407-408.

Page 20 de la numérisation

Elles ont pour but d'apaiser les masses « excitées » dans des situations données afin de gagner du temps, de les diviser, de les démoraliser et finalement, quand c'est nécessaire, de les écraser. Les réformes que la bourgeoisie concède par crainte d'une radicalisation du mouvement ouvrier, les réformistes proclament qu'elles sont le fruit de leur « réalisme » politique, tout en contribuant par ailleurs à l'annulation \, de ces réformes dans les faits.

Lénine écrivait en 1916 ; « Un changement réformiste est celui qui n'ébranle pas les bases du pouvoir de la classe dominante, dont il n’est qu'une concession, et qui maintient sa domination. Un changement révolutionnaire sape le pouvoir jusque dans ses fondements??. »

Pour les réformistes, les réformes sont tout. Leur travail parlementaire s'épuise dans la recherche de réformes possibles. Au moyen de ces réformes, ils travaillent en fait à la consolidation de la société capitaliste. Pour l'amour des réformes, ils trahissent les intérêts de la classe ouvrière. Rendre plus supportable, plus habitable l'étable capitaliste où est parqué le bétail humain, voilà en quoi se résume toute leur activité parlementaire.

« Les réformistes [..] écrivait Lénine en 1917, sont des gens qu'en règle générale on paye d'une façon ou d'une autre pour qu'ils consolident la domination du capitalisme par de petits rafistolages, pour qu'ils endorment les masses populaires et les détournent de la lutte révolutionnaire? 3. »

Ge n'est pas que les révolutionnaires refusent la lutte pour les réformes. Mais ils la subordonnent au combat pour la révolution prolétarienne. Pour eux, les réformes ne sont que les « sous-produits » de la lutte de classe révolutionnaire.

Lénine écrivait à ce sujet en 1916 : « Il serait absolument faux de penser que, pour lutter directement en faveur de la révolution socialiste, nous puissions ou devions abandonner la lutte pour des réformes. Pas le moins du monde. Nous ne pouvons savoir dans combien de temps nous parviendrons au succès, à quel moment les conditions objectives permettront l'avènement de cette révolution. Il nous faut soutenir toute amélioration, toute amélioration réelle de la situation économique et politique des masses. Ce qui nous sépare des réformistes [...], ce n'est pas que nous soyons contre (et eux pour) des réformes. Pas du tout ! [..] Nous disons aux ouvriers : votez pour des élections à la représentation proportionnelle, etc., mais ne bornez pas là votre activité, placez au premier plan la propagation constante de l'idée de révolution socialiste immédiate, préparez-vous à cette révolution? 4. »

Ce n'est que dans l'Etat prolétarien, c'est-à-dire dans un Etat de

22. LÉNINE, «Bilan d'une discussion», Questions de la politique nationale, Editions du Progrès, Moscou, 1968, p. 212.

23. LÉNINE, Un Tournant dans h politique mondiale, Œuvres, vob XXIII, p: 294-295, as ï

24, LÉNINE, Thèses de principe sur la guerre, Œuvres, vol, XXI, p. 174.

Page 21 de la numérisation

démocratie prolétarienne, que la volonté des masses se transforme en volonté vivante de l'Etat.

Le parti révolutionnaire n'abuse personne sur la nature’de classe de l'Etat prolétarien. Tandis que la bourgeoisie cherche en permanence à maintenir les Etats capitalistes, l’Etat prolétarien a un caractère transitoire : sa tâche est de liquider les classes et, par là même, de se rendre soi-même superflu.

Page 22 de la numérisation

II

La dictature capitaliste ouverte

Dès que le mouvement et la conscience des masses dans la société capitaliste deviennent un danger pour elle, la bourgeoisie donne à sa domination des formes ouvertes.

A l’époque du capitalisme ascendant, elle dispose d'un afflux plus ou moins régulier de surprofits abondants. Elle est alors en mesure de déguiser sa domination sous une forme démocratique au moyen d’une politique de réformes bourgeoises. Avec la décadence du capitalisme, avec les progrès de la crise du système capitaliste dans son ensemble, ces possibilités se font plus rares et plus incertaines et la réalisation du profit se heurte à des obstacles de plus en plus grands.

Trotsky écrivait à ce sujet en 1936 : « La démocratie parlementaire est intimement liée à l'époque de la libre concurrence et de la liberté du commerce international. La bourgeoisie a pu tolérer le droit de grève, de réunion, la liberté de la presse aussi longtemps que les forces productives furent en pleine ascension, que les débouchés s'élargirent, que le bien-être des masses populaires, quoique restreint, s’accrut et que les nations capitalistes purent vivre et laisser vivre les autres. Mais plus aujourd’hui. L'époque de l'impérialisme est caractérisée, exception faite de l'Union soviétique, par une stagnation et une diminution du revenu national, par une crise agraire chronique et un chômage organique. Ces phénomènes internes sont inhérents à la phase actuelle du capitalisme comme la goutte et la sclérose à un âge déterminé de l'individu? . »

En 1938, il affirmait que « l'époque du capitalisme pourrissant » était celle « où il ne peut plus être question de réformes sociales systématiques, ni de l'élévation du niveau de vie des masses ; où la bourgeoisie reprend chaque fois de la main droite le double de ce qu’elle a donné de la main gauche (impôts, droits de douane, inflation, déflation, vie chère, chômage, réglementation policière des grèves.

25.L. TROTSKY, Où va la France ? Ecrits II, numéro spécial de Quatrième Internationale, février 1969, p. 90.

Page 23 de la numérisation

FA ; où chaque revendication sérieuse du prolétariat et même chaque revendication progressive de la petite bourgeoisie conduisent inévitablement au-delà des limites de la propriété capitaliste et de l'Etat bourgeois?6 ».

Quand la bourgeoisie passe d'une forme déguisée à une forme ouverte de dictature ou d’une forme de dictature ouverte à une autre forme, il ne lui est pas nécessaire de briser l'appareil d'Etat : il est capitaliste et il reste capitaliste.

1] lui est tout loisible de se contenter de l'« épurer » et de l'adapter aux buts déterminés qu'elle poursuit momentanément par des changements adéquats de personnel politique, des modifications ou des rajouts dans l’organisation politique de sa domination.

C'est ainsi que la bourgeoisie allemande, après la débâcle des partis ouvriers, a pu instaurer sa dictature fasciste en utilisant l'appareil d'Etat en place, parce que cet appareil d'Etat était capitaliste et l’est resté. Elle ne fut pas contrainte de le détruire : au contraire, elle put l'utiliser, avec ou sans façade démocratique, pour exercer sa dictature contre la classe ouvrière. Il lui a suffi d’épurer l'appareil d'Etat des éléments sociaux-démocrates et démocratiques-bourgeois qui y avaient été précédemment intégrés. La social-démocratie allemande ne se défendit même pas contre cette éviction. Elle avait accompli son devoir en désarmant la classe ouvrière, elle avait tenu l'étrier aux dictateurs réactionnaires, elle pouvait donc s’en aller.

La dictature capitaliste ouverte existe sous trois formes auxquelles la bourgeoisie a recours selon le degré d'évolution des rapports entre les classes, des oppositions au sein des classes et, tout particulièrement, selon le stade de développement atteint par la conscience ouvrière et l'importance des périls encourus par le système capitaliste : on peut distinguer la dictature militaro-policière, la dictature bonapartiste et, enfin, la dictature fasciste. La dictature militaro-policière s'appuie sur l'appareil bureaucratique de l’armée et de la police. C'est sous une telle forme qu’'apparut le régime de la bourgeoisie française après la défaite du prolétariat lors des journées insurrectionnelles de juin 1848 et jusqu'au coup d'Etat de Napoléon III en 1851, qui la transforma en dictature bonapartiste. La dictature contre-révolutionnaire qui s'établit en Allemagne et en Autriche après l’échec de la révolution démocratique bourgeoise de 1848 était du même type, bien qu'elle eût encore un caractère semi-féodal. De mêfne, le régime de Chang Kaï-chek après l’écrasement de la Commune de Canton en 1927 fut une dictature militaro-policière, qui ne fut rendue possible que par la politique de capitulation de l’Internationale communiste à l'égard de Chang Kaï-chek, suivie d’un tournant soudain marqué par l'insurrection putchiste de Canton, Il y eut aussi des régimes de dictature militaro-policière entre les deux guerres mondiales dans tous les pays voisins de l’Union soviétique, de la Finlande à la Baltique, de la Pologne aux Balkans.

26.L. TROTSKY, L'Agonie du capitalisme et les tâches de la IV® Internationale, 1938, F. Maspero, Classiques « Rouge », n° 5, 1970, p. 19.

Page 24 de la numérisation

Dès que croissent la force et la conscience du prolétariat, la bourgeoisie se sert d'appuis supplémentaires pour sa dictature ouverte. Dans de pareils cas, elle renforce son appareil étatique par un appareil para-étatique, par exemple en armant des bandes issues du lumpenprolétariat, ce qui fut le cas sous le régime de Napoléon III en France. Mais surtout elle s'efforce de jouer deux classes sociales l’une contre l’autre, de façon à pouvoir les neutraliser. Le succès n’est possible que s’il s'agit de deux classes importantes et opposées de la société capitaliste et que si elles s'équilibrent dans une certaine mesure. Ce n'est que dans de telles situations historiques qu'apparaît une forme de dictature dont il semble qu'elle soit indépendante et qu’elle plane au-dessus des classes. La puissance formidable, apparemment autonome, de la monarchie féodale absolutiste (par exemple à l'époque de Louix XIV en France) reposait sur un équilibre de ce genre entre la classe déjà décadente des seigneurs féodaux et la jeune bourgeoisie ascendante. Le régime de Napoléon III, de décembre 1851 jusqu’à la catastrophe de Sedan en 1870, s’appuyait sur un équilibre entre l'aile démocratique de la bourgeoisie et le prolétariat, ainsi que sur l'appareil de la police, de l'armée et de la bureaucratie, renforcé par la garde mobile issue du lumpenprolétariat. C'était une dictature capitaliste ouverte dont le principal bénéficiaire était l'aile contrerévolutionnaire de la bourgeoisie, à laquelle s’associa de plus en plus la caste féodale. L'incroyable faillite de la démocratie petite-bourgeoise (sous le nom de démocratie sociale? 7) avait ouvert la voie à Napoléon II ; elle avait conduit les travailleurs de défaite en défaite et avait déçu les paysans dont Napoléon se servit comme d’un tremplin pour les tromper, une fois parvenu à ses fins. Le rôle des démocrates socialistes?8 de l’époque a été analysé par Marx dans ses écrits sur La Guerre des classes en France 1848-1850 et sur Le Dix-buit Brumaire de Louis Bonaparte. Dans ce second ouvrage il a donné les caractéristiques d’une telle forme ouverte de dictature bourgeoise à

laquelle a été donné le nom, d'après celui de Napoléon III, de dictature bonapartiste.

De même, dans les années 1860, Bismarck utilisa l'équilibre relatif qui régnait en Allemagne entre la bourgeoisie libérale-nationale et le prolétariat pour instaurer une dictature qui favorisait principalement la bourgeoisie conservatrice et les junkers, qui faisaient cause commune sur la base d’un compromis. Il s'agissait dans ce cas d’une dictature bonapartiste de caractère semi-féodal.

En 1884, Friedrich Engels a fait la synthèse de ce type de régime : « Exceptionnellement, il se présente des périodes où les classes en lutte sont si près de s’équilibrer que le pouvoir d'Etat, comme pseudo-médiateur, garde pour un temps une certaine indépendance face à l’une et à l’autre. Ainsi, la monarchie absolue des XVIIE et XVIIe siècles maintint la balance égale entre la noblesse et la

27. Traduit littéralement de l'allemand : social-démocratie.

28. Traduit littéralement de l'allemand : sociaux-démocrates.

Page 25 de la numérisation

bourgeoisie. Ainsi, le bonapartisme du Premier et, notamment, du Second Empire français, faisant jouer le prolétariat contre le bourgeoisie, et la bourgeoisie contre le prolétariat. La nouvelle performance en la matière, où dominateurs et dominés font une figure également comique, c’est le nouvel Empire allemand de nation bismarckienne : ici, capitalistes et travailleurs sont mis en balance les uns contre les autres et sont également grugés pour le plus grand bien de la caste décadente des junkers prussiens2?. »

Et Lénine, après avoir cité ce passage d'Engels, le complétait en 191730 de la manière suivante : « Ainsi, ajouterons-nous, le gouvernement Kérensky dans la Russie républicaine, après qu'il a commencé à persécuter le prolétariat révolutionnaire à un moment où les soviets, du fait qu'ils sont dirigés par des démocrates petits-bourgeois, sont déjà impuissants, tandis que la bourgeoisie n'est pas encore assez forte pour les dissoudre purement et simplement?! . »

Lorsqu'en 1929 la grande crise du capitalisme mondial mit fin à la période de sa relative stabilisation, elle s’exprima en Allemagne sous la forme d’une crise politique intense. La trahison du parti socialdémocrate et l'incapacité du parti communiste à comprendre, à analyser correctement cette situation et à mobiliser le prolétariat sur la base d’une stratégie et d'une tactique justes fit que, dans les années qui précédèrent la venue au pouvoir du fascisme, l'Allemagne connut un régime instable qui reposait sur un équilibre tout aussi instable entre les classes. Les gouvernements qui apparurent pendant cette période préfasciste eurent des traits bonapartistes très accentués ou furent même des dictatures de type bonapartiste.

C'est Trotsky qui souligna ce fait dans ses polémiques contre les « analyses » erronées de la direction stalinienne. I] montra que le gouvernement Brüning, le gouvernement Von Papen et surtout le gouvernement Schleicher avaient un caractère bonapartiste.

En 1932, il écrivait au sujet du premier : « La dictature de Brüning est une caricature du bonapartisme. Cette dictature n’est pas stable, elle est peu sûre d'elle-même et peu durable. Elle ne constitue pas le commencement d'un nouvel équilibre social, mais elle est le prélude de l’écroulement proche de l'équilibre ancien. En ne s'appuyant d’une façon immédiate que sur une petite minorité bourgeoise, toléré par la social-démocratie contre la volonté des ouvriers, menacé par le fascisme, Brüning n’est capable que des foudres des décrets-lois et non des foudres réels. Dissoudre le parlement avec le consentement de

29. F. ENGELS, L'Origine de la famille... op. cit. p. 157-158.

30. Voir aussi: LÉNINE, Les Débuts du bonapartisme, 29 juillet 1917, OEuvres, vol. XXV, p. 240-244. « Le ministère Kérensky est incontestablement celui des premiers pas du bonapartisme. Le principal caractère historique du bonapartisme s’y trouve nettement affirmé : le pouvoir d'Etat, s'appuyant sur la clique militaire |... | louvoie entre deux classes et forces sociales hostiles qui s’équilibrent plus ou moins. »

31. LÉNINE, L'Etat et la révolution, op. cüit., p. 425.

Page 26 de la numérisation

celui-ci, prendre quelques décrets contre les ouvriers, déclarer la trêve de Noël pour arranger quelques affaires louches sous cette couverture, disperser une centaine de réunions, interdire une dizaine de journaux, échanger avec Hitler une correspondance digne d'un pharmacien de province, voilà tout ce que peur faire Brüning. Pour quelque chose de plus, il a les bras trop courts*2. »

En 1934, il caractérisait plus complètement le bonapartisme de la période préfasciste : « Un gouvernement qui s'élève au-dessus de la nation n'est toutefois pas suspendu dans les airs. L'axe réel du gouvernement actuel passe au travers de la police, de la bureaucratie et de la clique militaire. Nous avons affaire à une dictature militaire et policière, à peine déguisée sous le décorum du parlementarisme. Mais un gouvernement du sabre comme arbitre de la nation, c'est le bonapartisme. Le sabre n'a pas de programme propre. Il est l'instrument de l’ordre”. Il a pour mission de garantir l'ordre établi. C’est pourquoi le bonapartisme, comme son prédécesseur le césarisme, en s’élevant politiquement au-dessus des classes, représente toujours et à toutes les époques, du point de vue social, le gouvernement du groupe le plus fort et le plus puissant des exploiteurs : si bien que le bonapartisme actuel ne peut être rien d'autre que le gouvernement du capital financier qui dirige, inspire et corrompt les sommets de la bureaucratie, de la police, de la caste des officiers et de la presse33. »

En 1932, il précisait ainsi l'évolution de l'Allemagne vers un régime de dictature bonapartiste : « On pouvait supposer que Brüning se maintiendrait jusqu’à la solution définitive. Mais, dans la marche des événements, un membre s’est encore intercalé : le gouvernement Papen. Si nous voulons être précis, nous devons apporter une rectification à notre définition antérieure : le gouvernement Brüning était un gouvernement prébonapartiste. Brüning n'était qu'un précurseur. Sous une forme évoluée, le bonapartisme est entré en scène dans la personne du gouvernement Papen-Schleicher. Où réside la différence ? Brüning affirmait ne pas connaître de plus grand bonheur que de ‘servir’ Hindenburg et le paragraphe 48. Hitler ”’soutenait” du poing la hanche droite de Brüning. Mais, du coude gauche, Brüning se tenait à l'épaule du social-démocrate Wels. Au Reichstag, Brüning avait une majorité qui lui Ôtait la nécessité de compter avec celui-ci. Plus l'indépendance de Brüning à l'égard du parlement grandissait, plus le sommet de la bureaucratie se sentait indépendant de Brüning et des groupements politiques se tenant derrière lui. 11 ne restait qu'à rompre définitivement les liens avec le Reichstag. Le gouvernement Papen est issu d’une conception bureaucratique immaculée. Du coude droit, il s'appuie sur l'épaule de Hitler. Avec son poing policier, il se maintient contre le prolétariat. En

HR NT Et maintenant ? , Ecrits III, Ed. de la IV® Internationale,

33. L. TROTSKY, Schriften über Deutschland, Œuvres complètes, 1971, vol. I, p. 679-680.

Page 27 de la numérisation

cela réside le secret de sa « stabilité », c'est-à-dire du fait qu'il n’est pas tombé au moment de sa création®*. »

L'aggravation de la crise du capitalisme poussant les masses des couches moyennes (petite bourgeoisie) dans une situation de plus en plus désespérée, celles-ci ne virent plus dans la classe ouvrière, désorientée par la social-démocratie et le stalinisme, la force sociale dont elles pouvaient attendre un changement dans leur destinée. Elles cédèrent de plus en plus à la démagogie fasciste. Il s’instaura de la sorte un équilibre instable entre un prolétariat qui perdait sa force sans avoir essuyé de défaite, et les classes moyennes désemparées et de plus en plus entraînées vers le fascisme. Ainsi se constitua, en Allemagne et en Autriche, la base sociale de la dictature bonapartiste de la bourgeoisie.

Le concept de bonapartisme a aussi joué un rôle important dans les polémiques au sujet de la nature et de la base sociales de la domination stalinienne en Union soviétique.

Quand Trotsky employa la formule de bonapartisme soviétique? , des groupes politiques ultragauches (autour de Hugo Urbahns?6 et d’autres) en tirèrent des conclusions erronées. Pour eux, le régime stalinien était un pouvoir qui se tenait au-dessus des classes. Ils en déduisirent que l'Union soviétique n'était ni un Etat ouvrier ni un Etat bourgeois. Ils oublièrent à cette occasion que le bonapartisme est une dictature qui semble planer au-dessus des classes, mais qui continue de servir les intérêts de la classe dominante#7. Cela est vrai aussi du bonapartisme soviétique : les bases créées par la révolution socialiste n’avaient pas connu de changement fondamental.

Un mot encore sur cette question, afin de clarifier le concept de bonapartisme, tel que l'a utilisé Trotsky. En 1933, il écrivait : « L'adversaire dira : ce n’est pas encore la domination bourgeoise, mais ce n'est plus un Etat ouvrier ; le régime soviétique actuel est un Etat bonapartiste qui se trouve au-dessus ou entre les classes. Nous avons réglé son compte en son temps à cette théorie : historiquement, le bonapartisme fut et reste une forme de domination bourgeoise dans

34. L. TROTSKY, La Seule Voie, Eaits III, Ed. de la IV® Internationale, p. 265-266.

35. Voir à ce sujet : L. TROTSKY,« Bona isme bourgeois ou bonapartisme soviétique » et « L'Etat ouvrier, Thermidor et le bonapartisme », Nature de l'Etat soviétique, Classiques « Rouge », n° 2, 1969.

36. Hugo Urbahns (1890-1946). instituteur jusqu’en 1921, il adhéra au parti communiste d'Allemagne en 1920, où il fit partie, avec Thälmann, de l'aile uche. De 1921 à 1924, membre du comité central. Il joua un rôle important rs de l'insurrection ouvrière de Hambourg en octobre 1923. Arrêté en 1924, son procès eut lieu en 1925. La formule finale de son plaidoyer (« Plutôt mourir dans le feu de la révolution que pourrir sur le fumier de la démocratie ! ») est restée célèbre. Exclu du parti en 1926, il fonda en 1928 la Ligue Lénine, qu’il dirigea jusqu’en 1933. 1] émigra en Tchécoslovaquie, puis en Suède et mourut en 1946, après avoir refusé de revenir en Allemagne orientale.

37. Sur la polémique de Trotsky contre Urbahns en 1929, voir: L. TROTSKY, « La Défense de l'U.R.S.S. »,Ecrits, vol. 1, Ed. Rivière, p. 232-267.

Page 28 de la numérisation

les périodes de crise de la société bourgeoise. Il est possible et nécessaire de distinguer entre un bonapartisme progressiste, qui stabilise les conquêtes purement capitalistes de la révolution bourgeoise, et un bonapartisme de la décadence de la société bourgeoise, le bonapartisme convulsif de nos jours (Papen, Schleicher en Allemagne, Dollfus en Autriche). Le bonapartisme signifie toujours un louvoiement entre les classes, mais il garde dans toutes ses formes historiques la même et unique base : la propriété bourgeoise. Il n'est rien de plus insensé que de faire découler des oscillations bonapartistes entre les classes ou de la situation de la clique bonapartiste « au-dessus des classes » le caractère « sans classe » de l'Etat bonapartiste [..] Le bonapartisme est une forme de la domination capitaliste. Si l'on veut étendre le concept de bonapartisme au régime soviétique actuel, nous sommes prêts à accepter une telle extension, mais à une condition : qu'on précise avec toute la clarté nécessaire le contenu social du bonapartisme soviétique. Il est exact que l'absolutisme de la bureaucratie soviétique s'est constitué sur la base d’un louvoiement entre les calsses, à l'intérieur comme à l'extérieur de l’Union soviétique. Dans la mesure où ce louvoiement de la bureaucratie a trouvé son couronnement dans le régime personnel et plébiscitaire de Staline, on peut parler d'un bonapartisme soviétique. Mais si le bonapartisme des deux Napoléon et de leurs pitoyables émules actuels s'est développé sur la base du régime bourgeois, la bureaucratie soviétique se place sur le terrain du régime prolétarien. Une novation terminologique ou une analogie historique peut présenter tel ou tel ue elle ne peut changer la nature sociale de l'Etat soviétique” .»

Quelques années plus tard, Trotsky est encore revenu sur la définition du bonapartisme soviétique, en tant que phénomène historique contemporain du fascisme : « Le césarisme ou sa forme bourgeoise, le bonapartisme, entre en scène dans l'histoire quand l’âpre lutte de deux adversaires paraît hausser le pouvoir au-dessus de la nation et assure aux gouvernants une indépendance apparente vis-à-vis des classes, tout en ne leur laissant en réalité que la liberté dont ils ont besoin pour défendre les privilégiés. S'élevant au-dessus d’une société politiquement atomisée, appuyée sur la police et le corps des officiers sans tolérer aucun contrôle, le régime stalinien constitue une variété manifeste du bonapartisme, d’un type nouveau, sans analogue jusqu'ici. Le césarisme naquit dans une société fondée sur l'esclavage et bouleversée par les luttes intestines. Le bonapartisme fut un des instruments du régime capitaliste dans ses périodes critiques. Le stalinisme en est une variété, mais sur les bases de l’Etat ouvrier déchiré par l'antagonisme entre la bureaucratie soviétique, organisée et armée, et les masses laborieuses [...] Le bonapartisme soviétique est dû, en dernier lieu, au retard de la révolution mondiale. La même cause a engendré le fascisme dans les pays capitalistes [..] En dépit de

38. L. TROTSKY, La [VE Internationale et l'U.R.S.S., éd. Ligue communiste, 1933.

Page 29 de la numérisation

la profonde différence de leurs bases sociales, le stalinisme et le fascisme sont des phénomènes symétriques°. »

A l'époque de la décadence du capitalisme, la crise cyclique exaspère la crise générale du système capitaliste. Les crises périodiques se font toujours plus aiguës qu’à l'ère du capitalisme ascendant. Le capitalisme est ébranlé dans ses fondements. En tant que cerveau de la classe capitaliste, la bourgeoisie monopoliste des pays les plus secoués par la décadence sait qu'il lui faut risquer le tout pour le tout si elle veut sauver le régime capitaliste. Ecraser complètement la classe ouvrière, afin de la rendre incapable pour longtemps de percevoir ses intérêts de classe élémentaires et fondamentaux, tel est le principal remède préventif pour le salut de la société capitaliste.

La crise économique mondiale de 1929-1933 posa en Allemagne la question de l'alternative entre le fascisme et le socialisme. C'est en 1929 que la crise souterraine permanente du capitalisme mondial de la période d'après-guerre, après avoir été masquée provisoirement par la stabilisation relative des années 1924-1928, apparut au grand jour.

“Cette évolution toucha surtout l'Allemagne parce qu'elle était le maillon le plus faible de l'économie de l'impérialisme mondial. Il en résulta dans ce pays une aggravation des tensions sociales et une polarisation des forces dans la société. D'un côté, ce fut la révolte de la classe ouvrière contre le système capitaliste, ce qui se traduisit, entre autres choses, par la rapide croissance de l'influence du parti communiste. De l’autre, ce furent les efforts du capital financier pour maintenir l'ordre capitaliste dont la faillite était devenue évidente aux yeux des plus larges masses. La démocratie bourgeoise de la république de Weimar devint trop étroite pour la lutte des classes. Elle ne fut plus capable de garantir au capital monopoliste sa domination sur les masses, de plus en plus rejetées dans la misère. La police et les mesures d'exception ne parvenaient plus à maîtriser les difficultés grandissantes. Dans un telle situation, le capital financier commença à se débarrasser de son voile démocratique et à s'appuyer sur les mouvements de masse réactionnaires, extra-parlementaires, fascistes.

Le passage de la domination démocratique à la dictature fasciste ne se fit pour la bourgeoisie allemande ni dans l'unité ni d’un seul coup. Au contraire, il eut lieu dans un conflit plus ou moins violent entre le capital monopoliste et le capital non monopoliste.

Dès 1930, Trotsky écrivait : « Aujourd'hui, la grande bourgeoisie allemande oscille, elle se craquelle. La question de savoir laquelle des deux méthodes il lui faut employer maintenant pour guérir la crise sociale englobe ses divergences. La social-démocrate éloigne d’elle une partie de la grande bourgeoisie à cause de ses résultats douteux et des trop grandes dépenses supplémentaires (impôts, lois d'assurances sociales, salaires). L'intervention chirurgicale du fascisme se présente à une autre partie de la grande bourgeoisie comme ne correpondant pas à la situation et étant trop risquée [..] Les oscillations de la grande bourgeoisie, par l'affaiblissement de ses partis principaux, entre la

39, L. TROTSKY, La Révolution trahie, éd. Grasset, 1936, p. 312-313.

Page 30 de la numérisation

social-démocratie et le fascisme présentent un symptôme très évident d’un état pré-révolutionnaire40. »

Le fascisme n’est pour le capitalisme qu'une issue pour une situation désespérée. Ainsi s'expliquent les énormes hésitations et oscillations de la bourgeoisie avant qu’elle ait osé emprunter cette voie. Des années furent nécessaires et il fallut toute la pression de la crise sociale pour qu’elle parvienne à s’« unifier » dans le choix de cette voie-là.

Trotsky l'a souligné, en 1932, pour l'Allemange! : « Avec le gouvernement Papen, les barons, les magnats capitalistes, les banquiers ont entrepris d'assurer leur cause au moyen de la police et de l'armée régulière. L'idée de remettre tout le pouvoir à Hitler qui s'appuie sur les bandes avides et déchaînées de la petite bourgeoisie ne les comble pas. Ils ne doutent naturellement pas que Hitler sera, en fin de compte, un outil docile de leur domination. Mais cela est lié à des secousses, aux risques d'une longue guerre civile et à des faux frais énormes#2?. »

Il l'a rappelé pour la France en 1935 : « Les capitalistes viennent au fascisme non pas selon leur bon plaisir, mais par nécessité : ils ne peuvent plus conserver la propriété privée des moyens de production qu'en menant l'offensive contre les ouvriers, en renforçant l'oppres- Sion, en semant autour d'eux la misère et le désespoir 43, »

Et en 1936, toujours à propos de la France : « Le passage de la démocratie au fascisme comporte des risques de secousses sociales. D'où les hésitations et les désaccords tactiques que l'on constate dans les hautes sphères de la bourgeoisie. Tous les magnats du capital sont Pour qu'on continue à renforcer les bandes armées qui pourront constituer une réserve salutaire à l'heure du danger [.….] Le capital financier ne croit plus qu'il soit possible aux radicaux d'entraîner derrière eux les masses de la petite bourgeoisie et de maintenir, par la pression de ces masses, le prolétariat dans les limites de la disapline “démocratique”. Mais il ne croit pas davantage que les organisations fascistes, qui manquent encore d’une véritable base de masse, soient capables de s'emparer du pouvoir et d'établir un régime fort44, »

Le fascisme n'est pas l'équivalent d’une domination bourgeoise s'exerçant par la seule violence, d’une dictature militaire par exemple.

40.L. TROTSKY, Le Tournant de l'Internationale communiste et la situation en Allemagne, Ecrits II, éd. de la IV® Internationale, p. 28-29.

41.Et en 1926 pour la Pologne : « La grande bourgeoisie aime aussi peu recourir au fascisme qu'un homme à la mâchoire malade se faire arracher les dents. » (L. TROTSKY, £erirs, vol. IL, p.273.)

42. L. TROTSKY, La Seule Voie, Op. cit., p. 267-268.

43. L. TROTSKY, Encore une fois, où va la France ? , mars 1953, numéro spécial de Quatrième Internationale, février 1969, p. 51.

44. L. TROTSKY, La France à un tournant, mars 1936, Où va la France ? , op. cit., p.91.

Page 31 de la numérisation

Il est le produit d'un processus de décomposition de la société capitaliste. Il se distingue des autres régimes de violence réactionnaire par le fait qu'il dispose d’un mouvement de masse d’un contenu social déterminé.

Sa base de masse est la petite bourgeoisie paupérisée, dont l'existence est ruinée dans ses fondements par la crise du capitalisme. L'appauvrissement grandissant de cette couche sociale entraîne nécessairement sa radicalisation. Et la bourgeoisie capitaliste se sert de cette petite bourgeoisie, qu’elle a elle-même expropriée, comme d'un bélier pour l'établissement de sa dictature fasciste.

Au contraire de la politisation du prolétariat, qui prend largement un caractère anti-capitaliste et socialiste, la radicalisation de la petite bourgeoisie ne se fait pas selon un axe de classe déterminé. Alors que le prolétariat industriel s'oppose immédiatement à son adversaire de classe, au patronat et à ses organes de domination, les couches moyennes paupérisées se considèrent comme les victimes de la concurrence irrésistible d'un «système » anonyme ainsi que des syndicats. Sa révolte ne vise pas un ennemi déterminé, mais reste générale et négative. Cela explique que la petite bourgeoisie, dans cette situation de décomposition de sa base sociale, soit si aisément la victime des démagogues qui usent souvent de la phrase radicale et même anti-capitaliste. Le rôle d'un tel démagogue, joué pour le compte de l'industrie lourde, c'est au fascisme qu'il a échu.

Trotsky écrivait à ce sujet en 1932 : « Le fascisme dresse sur leurs jambes ces classes qui s'érigent immédiatement au-dessus du prolétariat et qui craignent d’être précipitées dans ses rangs. Il les organise et les militarise avec les moyens du capital financier, sous le couvert de l'Etat officiel, et les oriente vers la destruction des organisations prolétariennes, qu’elles soient révolutionnaires ou modérées Su

L'anéantissement de toutes les organisations ouvrières, quelles qu'elles soient, non seulement les organisations prolétariennes révolutionnaires, mais aussi les organisations petites-bourgeoises, chrétiennes et démocratiques-réformistes, la destruction physique de tous les éléments qui pourraient donner aux travailleurs un quelconque point d'appui ou une quelconque direction, la pulvérisation du prolétariat en une masse amorphe, incohérente et totalement désorganisée en tant que classe, l'intoxication de sa conscience, déjà désorientée par l: pratique des directions social-démocrates et stalinienne, tels sont les buts de la dictature fasciste.

Trotsky l'a souligné en 1932 : « Le fascisme n'est pas simplement un système de répression, d'actes de force et de terreur policière. Le fascisme est un système particulier d'Etat, fondé sur l'extermination de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme ne consiste pas seulement à briser l'avant-garde prolétarienne, mais aussi à maintenir toute la classe dans un état de fragmentation forcée. Pour cela, l'extermination physique de la couche ouvrière la plus révolutionnaire est insuffisante. Il faut

45, L. TROTSKY, Et maintenant ?, op. cit. p.111.

Page 32 de la numérisation

détruire toutes les organisations indépendantes et libres, anéantir tous les points d'appui du prolétariat et exterminer les résultats du travail de trois quarts de siècle de la social-démocratie et des syndicats. Car, sur ce travail s'appuie aussi, en dernière instance, le parti communiste46, »

Et il ajoutait alors : « Du fascisme, la bourgeoisie exige du travail “propre” : du moment qu'elle a admis les méthodes de la guerre civile, elle veut avoir la paix pour une série d'années. Et l'agence fasciste, se servant de la petite bourgeoisie comme d’un bélier et anéantissant tout sur son chemin, poursuit son travail jusqu'au bout. La vicivire du fascisme aboutit à l'accaparement direct et immédiat par le capital financier de tous les organes et institutions de domination, de direction et d'éducation : l'appareil d'Etat et l'armée, les municipalités, les universités, les écoles, la presse, les syndicats et les coopératives. La fascisation de l'Etat signifie non seulement mussoliniser des formes et des procédés de direction (dans ce domaine les changements jouent en fin de compte un rôle secondaire), mais avant tout et surtout détruire les organisations ouvrières, réduire le prolétariat à un état amorphe, créer un système d'organismes pénétrant profondément dans les masses et qui sont destinées à empêcher la cristallisation indépendante du prolétariar. C'est précisément en cela que réside l'essence du fascisme. »

Le fascisme n’est pas simplement un bluff du capital financier, bien qu’il assume et accomplisse son rôle historique d’instrument du capital financier.

Trotsky le précise, toujours en 1932 : « L'heure du régime fasciste arrive au moment où les moyens militaires et policiers ‘’normaux”' de la dictature bourgeoise, avec leur couverture parlementaire, deviennent insuffisants pour maintenir la société en équilibre. Par l'agence fasciste, la bourgeoisie met en mouvement les masses de la petite bourgeoisie enragée, les bandes de déclassés, les lumpen-prolétaires démoralisés, toutes ces innombrables existences humaines que le capital financier lui-même pousse au désespoir et à la ragge$8. »

Il n'y a toutefois rien d'inéluctable dans la tendance de ces couches petites-bourgeoises à servir de force de réserve au grand capital. Malgré l'incontestable différence sociale entre le prolétariat et la petite bourgeoisie, une alliance politique des deux contre le grand capital, qui est le responsable de la paupérisation des masses, est possible.

Trotsky écrivait en 1932: «La petite bourgeoisie pourrait s'accommoder passagèrement de privations croissantes si elle aboutis- Sait, par expérience, À la conviction que le prolétariat est en état de la mettre sur une voie nouvelle. Mais si le parti révolutionnaire, malgré une lutte de classes s’accentuant sans cesse, se montre toujours à

46. L. TROTSKY, £t maintenant ? , op. cit., p. 111. 47. L TROTSKY, Et maintenant ?, op cit, p. 123 48. L. TROTSK Y, Et maintenant ?, op. cit, p. 123.

Page 33 de la numérisation

nouveau incapable de rassembler la classe ouvrière autour de lui, oscille, s'égare, se contredit, alors la petite bourgeoisie perd patience et commence à voir dans les ouvriers révolutionnaires les fauteurs de sa propre misère. Toutes ses pensées sont poussées de ce côté par tous les partis bourgeois, y compris aussi par la social-démocratie. Que la crise sociale prenne alors une acuité insupportable, et un parti apparaît, dont le but direct est de chauffer à blanc la petite bourgeoisie et de diriger sa haine et son désespoir contre le prolétariat. En Allemagne, cette fonction historique est remplie par le nationalsocialisme, un large courant dont l'idéologie se compose de toutes les exhalaisons putréfiées de la société bourgeoise en décomposition? . »

Le prolétariat est tout à fait en mesure d'entraîner à ses côtés les couches moyennes qui se sont mises en mouvement. Naturellement, pas par des concessions aux préjugés rétrogrades de la petite bourgeoisie, mais par un combat décidé contre le système capitaliste, par un comportement conscient €t offensif. Ce n'est pas en se ralliant idéologiquement à la petite bourgeoisie qu'on s'en fait une alliée, mais en se manifestant par sa force, sa détermination et sa combativité comme une force capable de transformer la société.

Incapables de défendre la classe ouvrière contre la paupérisation capitaliste et la montée du fascisme, la social-démocratie et la stalinisme ne furent pas davantage en état de défendre les libertés démocratiques de la république de Weimar.

Le seul moyen, dans les conditions de l'époque, de battre le fascisme était le front unique des travailleurs contre la bourgeoisie et le fascisme. Mais la social-démocratie craignit par-dessus tout que le combat de la classe ouvrière unie pour la défense des libertés démocratiques contre les fascistes ne se transformât en une lutte prolétarienne révolutionnaire. Elle rechercha une alliance avec la bourgeoisie contre le fascisme et contre la révolution socialiste, et sabota de ce fait, par tous les moyens, le front unique prolétarien.

En même temps, le parti communiste d'Allemagne sabota le front unique prolétarien par la politique ultra-gauche qu'il adopta à cette époque. Le concevant uniquement en vue de manœuvres permettant de se donner des excuses et des alibis, il fit ses propositions unitaires sur le mode de la farce. Les deux partis travaillèrent ainsi, chacun à sa manière, à la perte de la classe ouvrière. Unis dans un « front de la passivité », se livrant à la surenchère de la phrase révolutionnaire, ils culbutèrent de la capitulation dans la catastrophe, abandonnant les travailleurs à leur destinée. Ce n’est pas par ses propres forces, mais par suite de l'impuissance où la social-démocratie et le stalinisme avaient réduit les masses que le fascisme allemand obtint la victoire, sans même avoir réellement combattu.

Après la catastrophe de 1933, les bureaucraties des païtis social-démocrate et stalinien, s’en renvoyant mutuellement la responsabilité, jouèrent les vierges innocentes, Les staliniens tentèrent

49. L. TROTSKY, La Seule Voie, op. cit. p.274.

Page 34 de la numérisation

d’abuser les masses en niant la catastrophe. En réalité, ils continuèrent leur politique anti-léniniste. Avec une différence cependant : jusquelà, seule la social-démocratie avait collaboré ouvertement avec la bourgeoisie. Les partis staliniens avaient « combattu » cette collaboration de manière ultra-« radicale ». Désormais, les staliniens emboîtaient le pas à la social-démocratie : ils formèrent avec le parti social-démocrate, dénoncé jusqu'alors comme parti « social-fasciste », non un front unique contre la bourgeoisie, mais une alliance de «front populaire » avec la bourgeoisie et contre la révolution socialiste.

En 1936, les travailleurs français s'étaient dressés dans un grand élan révolutionnaire. Sur le modèle de la social-démocratie allemande en 1918-1919, la social-démocratie française et le parti communiste stalinien scellèrent un «front populaire » avec la bourgeoisie de gauche. Au lieu de préparer le combat pour le pouvoir, ils apaisèrent les masses avec le leurre de la semaine de quarante heures et de quelques autres réformes sociales. Mais ils ne touchèrent ni à la propriété capitaliste dans les grandes entreprises ni à l'appareil de l'Etat capitaliste. Ils s'opposèrent par tous les moyens à la tentative de la classe’ ouvrière de poursuivre la lutte et de l’élever à un niveau supérieur (occupations d'entreprises, première tendance à la formation de milices ouvrières, etc.). Le résultat fut qu'ils déçurent et démoralisèrent les masses. En 1938, une fois leur mission accomplie, la bourgeoisie jeta les Blum, les Thorez et compagnie sur le tas de fumier de l'histoire. La semaine de quarante heures et les autres « conquêtes » sociales furent liquidées, la voie s'ouvrit en France pour la victoire de la réaction, puis pour la victoire du fascisme allemand sur les masses populaires françaises.

Trotsky écrivait à ce sujet en mars 1936 : « Les deux cents familles ne sont pas suspendues entre ciel et terre, elles constituent le couronnement organique du système du capital financier. Pour avoir raison des deux cents familles, il faut renverser le régime économique et politique au maintien duquel Herriot et Daladier ne sont pas moins intéressés que Tardieu et La Rocque. Il ne s'agit pas de la lutte de la ‘’nation'’ contre quelques magnats, comme le représente L'Humanité stalinienne, mais de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, de la lutte de classes qui ne peut être tranchée que par la révolution 0. »

En 1936, les travailleurs espagnols se dressèrent aussi et se mirent à édifier les premiers organes du pouvoir de classe prolétarien, conseils ouvriers et milices ouvrières. Même les masses paysannes des campagnes espagnoles se dressèrent et commencèrent à s'emparer des grandes propriétés foncières de l'aristocratie et de l'Eglise. Au lieu de se mettre à la tête des travailleurs révolutionnaires et des paysans pauvres, les staliniens et les sociaux-démocrates espagnols conclurent un «front populaire » avec des fractions de la bourgeoisie contre la classe ouvrière, contre les paysans pauvres, contre les masses asservies du Maroc espagnol, contre la révolution espagnole. La police

50. L. TROTSKY, La France à un tournant, op. cit., p.96, cf. 25-43-44.

Page 35 de la numérisation

capitaliste resta intacte, les officiers et les bureaucrates réactionnaires conservèrent leurs postes de commandement dans l'appareil militaire et dans l'administration. Au lieu d'exproprier sans indemnisation la grande propriété foncière ecclésiastique et aristocratique et, compte tenu des particularités de la situation agraire espagnole, d'en distribuer une part importante aux paysans pauvres, ils étouffèrent par tous les moyens les tendances révolutionnaires des masses paysannes. Au lieu de liquider l'impérialisme espagnol, ils refusèrent d'accorder au peuple marocain son droit à l'indépendance, ce qui permit à Franco d'utiliser le Maroc comme point de départ de sa guerre contre-révolutionnaire. Les usines et les mines restèrent aux mains des capitalistes. Les conseils ouvriers et les milices ouvrières furent anéantis par tous les moyens, y compris par la violence. Tous les dirigeants ouvriers révolutionnaires et tous ceux qui, au cours de la révolution, auraient pu le devenir furent liquidés par les agents de Staline. Lorsque, les 4 et 5 mai 1937, les travailleurs révolutionnaires de Barcelone s’insurgèrent pour mettre un terme à ces menées contre-révolutionnaires, ils furent écrasés dans le sang par le «front populaire », utilisant à cette occasion les forces de la police capitaliste, gardées en réserve et rapidement amenées sur les lieux. En 1936, la classe ouvrière espagnole s’est dressée avec un héroïsme incomparable ; avec un incomparable esprit de sacrifice elle s’est battue contre l'invasion fasciste. Mais le « fornt populaire » abusa les masses et décomposa leur force de combat. En même temps, le «front populaire » en France empêcha toute aide conséquente (armes et munitions), sous le prétexte d’une politique de « non-intervention ». La trahison de la social-démocratie et du parti stalinien prépara ainsi la victoire de l'alliance fasciste des Franco, Mussolini et Hitler, ce qui permet ensuite à l'impérialisme allemand de déclencher la Seconde Guerre mondiale.

Une fois installée la dictature fasciste connaît pour l'essentiel la trajectoire suivante : après s'être servi des masses fascistes des classes moyennes, le capital monopoliste transforme la domination de la bourgeoisie en dictature capitaliste ouverte de forme fasciste.

Certains théoriciens « marxistes » ont défendu la thèse selon laquelle, dans l'Allemagne nazie, le capitaliste aurait laissé la place au capitalisme d'Etat, sans qu'ait jamais été pour autant défini concrètement ce concept de capitalisme d'Etat.

Même l'économiste américain Paul Sweezy parle dans ses articlesS ! d'un « capitalisme d'Etat hitlérien ». Il est donc d'autant plus remarquable que Sweezy ait été amené dès 1942, dans sa Théorie du développement capitaliste®2, à abandonner cette fameuse thèse.

Son argumentation est instructive : « J'ai un jour défendu l'idée

51. PM. SWEEZY, « The Decline of the Investment Banker », The Antioch Review, 1941, p. 66.

52.P-M. SWEEZY, The Theory of Capitalist Development, Oxford University Press, New York, 1942.

Page 36 de la numérisation

que le fascisme pouvait être caractérisé comme un ‘capitalisme d'Etat” » que je définissais comme une ‘société dont la structure fondamentale reste entièrement capitaliste, mais dans laquelle apparaît un haut degré de centralisation politique du pouvoir économique”. Cette définition, même si elle manque peut-être de précision, n'est pas une caractérisation incorrecte du fascisme, mais en considérant la façon dont d’autres auteurs |...] ont utilisé le terme de "’capitalisme d'Etat”, j'en suis venu à l'idée que son application au fascisme amenait plus de confusion qu'elle ne présentait d’avantagesS 3. »

Les «autres auteurs» que cite Sweezy (il s'agit surtout de Boukharine) ont parlé de « capitalisme d'Etat » pour désigner une société « dans laquelle la classe capitaliste s’est unifiée pour ne plus former qu'un seul trust ». Mais Sweezy démontre dans les développéments suivants de son ouvrage qu'on ne peut parler d’une telle transformation structurelle du capitalisme dans les pays de dictature fasciste. L'Etat fasciste intervient bien comme régulateur dans certains secteurs de l'économie, il force des groupes capitalistes isolés à subordonner leurs besoins particuliers à l'intérêt général du capitalisme, mais il ne prive pas les grands monopoles de leur libre disposition des moyens de production, et le caractère monopoliste de l'économie reste inchangé.

Ce qui se passe effectivement, c'est une interpénétration toujours plus étroite du pouvoir d'Etat et du capital monopoliste.

Sweezy écrivait à ce sujet : « Comme nous l'avons vu, les formes du capitalisme sont maintenues : les moyens de production conservent la forme capitaliste, l'exploitation se fait toujours sous la forme de production de plus-value. La classe dominante est toujours la classe capitaliste. Mais son personnel est quelque peu modifié. Les capitalistes juifs, par exemple, peuvent être expropriés et de nombreux dirigeants fascistes utilisent leur pouvoir politique pour obtenir des positions importantes dans l'industrie. Mais ces nouveaux éléments de la classe dominante n’amènent pas avec eux de nouveaux motifs ou de nouveaux objectifs qui se distingueraient des vues générales des capitalistes, Au contraire, ils s'approprient très vite les motifs et les objectifs qui découlent nécessairement de la position à laquelle ils s'efforcent de parvenir dans la société. Ils sont maintenant responsables devant le capital. Comme les autres capitalistes, il leur faut tendre à le maintenir et à l’accroître. Mais, comme c'est le cas de tous les parvenus, ils utilisent dans ce but une énergie et une absence de scrupules plus grandes que celles que la tradition a depuis longtemps dévolues à l'accomplissement d'une telle tâche [...] Une autre conséquence, pas moins importante, c'est l'intégration croissante des organes de direction du capital monopoliste dans l'appareil d'Etat. Les chambres de commerce, les associations d'entrepreneurs, les cartels et autres formations analogues se transforment en institutions

53. P.-M. SWEEZY, Theorie der kapitalistischen Entwicklung, éd. allemande, Cologne, 1959, p. 270.

Page 37 de la numérisation

autoritaires, directement liées au pouvoir d'Etat. Leur activité est coordonnée par une hiérarchie de comités et de fonctionnaires qui conduisent à leur sommet jusqu'aux ministères gouvernementaux. À chaque étage, on trouve des experts et des spécialistes issus du personnel expérimenté de l’industrie et des finances, mais ils sont là en complément du grand nombre de tous ceux qui sont élevés à de telles fonctions grâce à leur activité politique dans le mouvement fasciste. Les tendances inhérentes au capitalisme de l’époque de l'impérialisme atteignent ici leur point culminant. Les fonctions de plus en plus étendues de l'Etat et la concentration du capital se rencontrent en une sorte de mariage formel de l'Etat et du capital monopoliste. Le fascisme coagule en un seul les nombreux canaux isolés par ds Ve la classe dominante exerce son pouvoir économique et politiques #. »

Ainsi, sous les bottes de la barbarie nazie, ce n'est ni un « capitalisme d'Etat », ni une « nouvelle » société de classes qui apparaissent : ce sont les caractères bruts du capitalisme à l'époque de l'impérialisme qui se manifestent simplement de manière plus aiguë.

Les méthodes utilisées sont, pour une grande part, nouvelles et déterminées par l'idéologie nazie. Mais le contenu de la politique impérialiste ne représente rien de nouveau et peut seulement être conçue comme une confirmation éclatante des analyses antérieures. Si le nazisme avait produit un type particulier, non capitaliste, d'organisation économique et sociale, celle-ci aurait disparu avec lui sous les décombres de cet « Empire millénaire » promis par Hitler, Comme ce n’est pas le cas, la conclusion s'impose : cette organisation sociale et économique que le nazisme a permis à la bourgeoisie de maintenir et de développer est toujours en place. Cela est d'une importance primordiale pour la pratique de la lutte contre le capitalisme.

Après la victoire du fascisme, les hommes des « sections d'assaut » (S.A.) et des «escadrons de protection » (S.S.) du parti nazi se sentirent les vainqueurs. Ces petits bourgeois enragés crurent enfin leur heure arrivée. Ils destituèrent certains administrateurs et chassèrent des directeurs. Les cellules d'entreprises du parti nationalsocialiste ne se contentèrent pas de terroriser le personnel, mais s'arrogèrent également le pouvoir dans les entreprises. Les parvenus national-socialistes espéraient que la « première révolution », qui avait mis l'Etat aux mains de leur parti, serait suivie d'une « seconde » qui subordonnerait aussi les entreprises à leur Etat.

Les Krupp, Thyssen et Vôgler appelèrent Hitler à l’aide. Quand on ne veut pas transférer les moyens de production à la société tout entière, on est obligé de reconnaître le droit absolu des capitalistes à disposer de ces moyens de production. Quand on ne veut pas créer un ordre social socialiste, on ne peut pas, à moins d'encourir le châtiment d’une catastrophe économique, dérégler le mécanisme de la société

54.P-M. SWEEZY, Theorie der kapitalistischen Entwicklung. op. cit. p. 268-269.

Page 38 de la numérisation

capitaliste. Aussi Hitler fut-il amené à prendre position au sein de son propre mouvement contre les masses populaires qui avaient pris au sérieux sa phraséologie « socialiste ». 11 proclama la « capitulation devant la raison », interdit à ses hommes d'intervenir dans les affaires économiques, s'opposa à l'exigence de la « seconde révolution » et fit assassiner les éventuels porte-parole de cette revendication, en même temps qu'il réglait de « vieux comptes » avec Schleicher, Strasser et quelques autres$S. Ainsi prit fin le processus « révolutionnaire ». Une fois de plus, la bourgeoisie allemande avait « renoncé » à diriger elle-même son propre Etat. Comme l'écrit Marx, « le conflit se trouve réglé dans la mesure où toutes les classes s’agenouillent, dans une égale impuissance et un égal silence, devant les crosses des fusilsS 6 ».

Trotsky précisait en 1933 : « La dictature d'une classe ne signifie pas, il s’en faut de beaucoup, la participation massive de l'ensemble de cette classe à l'administration de l'Etat [...] La bureaucratie fasciste n'est pas une classe dominante rétrograde, elle est le commis de la bourgeoisie. Il est vrai que ce commis s'est juché sur la bosse de son maître, lui chipe au passage quelques bons morceaux et en profite pour couvrir sa calvitie de crachats* ?. »

Le fascisme n'est pas en mesure de satisfaire les besoins fondamentaux des masses qui lui font cortège. Il est obligé de les décevoir. Après une évolution plus ou moins longue, l'élément petit-bourgeois, entraîné par l'ivresse fasciste du « sang et du solS8 »; commence progressivement à se détacher de sa camisole de force idéologique.

Ce processus inéluctable ne prend pas la dictature fasciste au dépourvu, car sa fonction n’est pas de venir au secours des masses petites-bourgeoises, mais d'utiliser leur position intermédiaire dans la société capitaliste. C'est pourquoi le fascisme reserre toujours plus le filet des instruments de sa dictature, afin de la maintenir en dépit de l'évanouissement de sa base de masse. La dictature fasciste se mue alors en une dictature militaro-policière ou bonapartiste à un plus haut niveau (on passe du bonapartisme préventif à un bonapartisme d'origine fasciste). Cette mutation met en péril le pouvoir de la dictature fasciste : il aurait conduit la classe capitaliste allemande, dirigée par la bourgeoisie monopoliste, à une situation « sans issue », si la prise du pouvoir par le nazisme n'avait déjà justement contenu dans son projet l’« issue » que constitua la Seconde Guerre mondiale.

55. Allusion à la période qui va de juillet 1933 (discours de Hitler sur la « fin de la révolution ») à juin 1934 (liquidation de plusieurs centaines d'« opposants » au sein du mouvement fasciste, principalement dans les « sections d'assaut » du parti nazi).

56. Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, éd. J.-J. Pauvert, Collection

Libertés, 1964, p. 346, (Marx-Engels, Werke, Dietz, vol. VIII, p. 196).

57. L. TROTSKY, La 1VE Internationale et l'U.R.S.S. , op. cit.

58. En allemand : Blut und Boden (en abrégé : Blubo), expression du jargon fasciste allemand qui désigne, par opposition avec l'idéologie « décadente » des grandes villes prolétariennes, l'idéologie « saine » de la fidélité paysanne à la glèbe, au terroir, à la province, à la race, aux ancêtres et au germanisme.

Page 39 de la numérisation

Léon Trotsky

Bonapartisme et fascisme*(1934)

L'extraordinaire importance pratique d’une orientation théorique correcte apparaît avec le plus d'évidence dans une période de conflits sociaux aigus, de mutations politiques rapides et de changements abrupts de situation. Dans de telles périodes, les conceptions et les généralisations politiques s'usent vite et il est nécessaire soit d’en changer complètement, ce qui est facile, soit de les croncrétiser, de les préciser ou de les corriger partiellement, ce qui est plus difficile. C'est Justement dans de telles périodes que surgissent inévitablement toutes les situations et combinaisons intermédiaires et transitoires possibles, qui balaient tous les schémas habituels et nécessitent une vigilance théorique constante et redoublée. En un mot, si l’on pouvait s’en tirer avec quelques abstractions toutes faites pendant la période paisible et « organique » d'avant-guerre, à notre époque chaque nouvel événement met en valeur la règle la plus importante de la dialectique : la vérité est toujours concrète.

La « théorie » stalinienne du facisme est indubitablement un des exemples les plus tragiques des funestes conséquences pratiques qui peuvent se produire dès qu'on substitue à l'analyse dialectique de la réalité — de toutes ses phases concrètes, de toutes ses formes transitoires, c'est-à-dire de ses transformations progressives comme de ses brusques mutations révolutionnaires où contre-révolutionnaires — des catégories abstraites, formées à partir d'une expérience historique lünitée et insuffisante ou d’une vision limitée et insuffisante de la totalité. Les staliniens se sont approprié l’idée qu’à notre époque le capital financier ne peut se satisfaire de la démocratie parlementaire et qu'il est contraint de chercher son salut dans le fascisme. De cette thèse qui, dans certaines limites, est parfaitement juste, ils ont fait découler de manière purement déductive et formelle des conséquences identiques pour tous les pays et toutes les phases de l’évolution. Pour eux, Primo de Rivera, Mussolini, Chang Kaï-chek, Masaryk, Brüning,

# Article rédigé par Trotsky en Francæ le 15 juillet 1934, publié sans signature en langue allemande dans UnserWort (Notre Parole), fin juillet 1934, et en hngue anglaise dans The New International en août 1934.

Page 40 de la numérisation

Dollfuss, Pilsudski, le roi de Serbie Alexandre, Severing, Macdonnald, etc. étaient tous des représentants du facisme.

En cela ils ont oublié que le capitalisme ne s'est jamais satisfait dans le passé de la démocratie « pure », mais qu'il l'a tantôt complétée, tantôt remplacée par un régime d'oppression ouverte ; qu’un capitalisme financier « pur » n'existe nulle part ; que même si le capital financier acquiert une position dominante, il ne se meut pas dans le vide, mais doit, au contraire, compter avec d'autres couches de la bourgeoisie et avec la résistance des classes opprimées ; enfin qu'entre la démocratie parlementaire et le régime fasciste s'intercalent une série de formes intermédiaires qui se succèdent les unes aux autres tantôt « pacifiquement », tantôt par la guerre civile. Et si nous voulons aller de l’avant et ne pas être rejetés en arrière, chacune de ces formes intermédiaires nécessite une apprécisation théorique correcte et une politique adéquate du prolétariat.

L'expérience allemande a montré aux bolchéviques-léninistes en premier lieu cette forme de gouvernement transitoire qu'on aurait, du reste, pu et dû constater auparavant en Italie et que nous avons appelée le bonapartisme : les gouvernements Brüning, Papen et Schleicher. Plus tard, nous avons vu le régime bonapartiste sous une forme plus précise et plus développée en Autriche. Le caractère inéluctable de ces formes de transition — inéluctable non dans le sens fataliste, mais dans le sens dialectique — est devenu évident pour des pays et des périodes dans lesquelles le facisme s'attaque avec un succès croissant, sans rencontrer l'opposition victorieuse du prolétariat, aux positions de la démocratie parlementaire pour assassiner ensuite le prolétariat,

Dans la période Brüning-Schleicher, Manouilsky-Kuusinen! affirmèrent que c'était déjà le fascisme : la théorie de l'étape intermédiaire du bonapartisme était qualifiée par eux de tentative de farder et de camoufler le fascisme, destinée à faciliter la politique du « moindre mal » de la social-démocratie. En ce temps-là, les sociaux-démocrates étaient qualifiés de « social-facistes » et les sociaux-démocrates de «gauche » du type Zyromski, Marceau Pivert? ou Just étaient considérés, après les crotskystes, comme les plus dangereux des

1. Dimitri Manouilsky (1993-1959), ancien menchevique, membre de l'organisation interdistricts de Petrograd en 1917, accusateur principal contre l'opposition de gauche lors du VI® Congrès mondial de l’Internationale communiste en 1928. De 1924 à 1942, membre du secrétariat de l'Internationale communiste. Kuusinen (1881-1964), l’un des fondateurs du parti communiste de Finlande, à partir de 1933, directeur du bureau d'Europe occidentale de l'Internationale communiste.

2. Jean Zyromski (né en 1890), membre de la S.F.1.0. depuis 1912, dirigeant de la gauche dans ce parti autour du journal 2 Bataille socialiste, de 1927 à 1940, A rejoint le P.C.F. après 1945. Marceau Pivert (1895-1958), professeur et syndicaliste, membre de la S.F.I.O. depuis 1924, fondateur de la Gauche révolutionnaire au sein de cœæ parti, membre du gouvernement Blum en 1936, a

ne Ho en 1938 pour fonder le P.S.O.P. (centriste). Retourne à la-

L.0. en 1946.

Page 41 de la numérisation

social-fascistes. A présent, tout est changé. En ce qui concerne la France actuelle, les staliniens n'osent pas répéter que « c’est déjà le fascisme » ; au contraire, pour empêcher la victoire du fascisme en France, ils ont accepté la politique de front unique qu'ils rejetaient auparavant. Ils se sont vus contraints de faire une distinction entre le régime Doumergue et un régime fasciste. Mais ils en sont venus à cette distinction de manière empirique, non en marxistes. Ils ne tentent même pas de donner du régime Doumergue une définition scientifique. Quiconque opère dans le royaume de la théorie avec des catégories abstraites devra capituler aveuglément devant les faits. En France justement, la transition du parlementarisme au bonapartisme (plus exactement : la première phase de cette transition) s'est déroulée de manière particulièrement impressionnante et exemplaire. Il suffit de rappeler que le gouvernement Doumergue est entré en scène entre la tentative de guerre civile des fascistes du 6 février et la grève générale du prolétariat du 12 février (1934). Dès que les forces antagonistes eurent rejoint leurs positions de combat aux pôles de la société capitaliste, il fut vite évident que la machine à calculer parlementaire perdait toute importance. Il est exact qu'au premier abord le gouvernement Doumergue — comme naguère les gouvernements Brüning-Schleicher — semble gouverner avec l’assentiment du parlement. Mais il s’agit d’un parlement qui a abdiqué, car il sait qu'en cas de résistance, le gouvernement s’en tirerait sans lui. Grâce à l'équilibre relatif entre le camp agressif de la contre-révolution et le camp défensif de la révolution, grâce à leur neutralisation réciproque et provisoire, l'axe du pouvoir s'est élevé au-dessus des classes et de leur représentation parlementaire. Il a été nécessaire de chercher le chef du gouvernement en dehors du parlement et «en dehors des partis ». Le chef du gouvernement s’est adjoint l’aide de deux généraux. Cette trinité s'appuie à droite comme à gauche sur des otages parlementaires symétriques. Le gouvernement n'apparaît pas comme l'organe exécutif d’une majorité parlementaire, mais comme l'arbitre entre les deux camps en lutte.

Un gouvernement qui s'élève au-dessus de la nation n’est cependant pas suspendu dans les airs. L'axe réel du gouvernement actuel passe au travers de la police, de la bureaucratie et de la clique militaire. Nous avons affaire à une dictature militaire et policière, à peine déguisée sous le décorum du parlementarisme. Mais un gouvernement du sabre comme arbitre de la nation, c’est le bonapartisme. Le sabre n’a pas de programme propre. Il est l'instrument de l'« ordre ». Il a pour mission de garantir l'ordre établi. C'est pourquoi le bonapartisme, comme son prédécesseur, le césarisme, en S'élevant politiquement au-dessus des classes, représente toujours, du point de vue social, le gouvernement du groupe le plus fort et le plus puissant des exploiteurs, si bien que le bonapartisme actuel ne peut être rien d'autre que le gouvernement du capital financier qui dirige, inspire et corrompt les sommets de la bureaucratie, de la police, de la caste des officiers et de la presse.

Page 42 de la numérisation

L'unique objectif de la « réforme constitutionnelle ? » dont on a tant parlé ces dernires mois est d'adapter les institutions de l'Etat aux besoins et aux exigences du gouvernement bonapartiste. Le capital financier est à la recherche de voies légales qui lui permettent à tout moment d’octroyer à la nation, avec l’assentiment forcé du parlement, l'arbitre le plus approprié. Il est clair que le gouvernement Doumergue n'est pas l'idéal d’un gouvernement « fort ». Il y a à l'arrière-plan des candidats plus aptes à la fonction bonapartiste. De nouvelles expériences et des combinaisons originales sont possibles dans ce domaine, pour autant que le processus ultérieur de la lutte des classes en laisse le temps.

Il nous faut répéter le pronostic que les bolcheviques-léninistes avaient fait à l'époque pour l'Allemagne : les chances politiques de l'actuel bonapartisme français sont faibles ; sa stabilité dépend d’un équilibre provisoire et extrêmement fragile entre les camps prolétarien et fasciste. Le rapport des forces entre ces deux camps se modifiera nécessairement vite, d'une part sous l'influence de la conjoncture économique, mais surtout en relation avec la nature de la politique de l'avant-garde du prolétariat, L’affrontement entre les deux camps est inévitable. Le délai qui nous en sépare se compte par mois et non par années. Un régime stable n'existera qu'après l'affrontement, selon l'issue qu'il aura,

Le fascisme au pouvoir, comme le bonapartisme, ne peut qu'être les gouvernement du capital financier. De par sa fonction sociale, on ne peut le distinguer ni du bonapartisme ni même de la démocratie parlementaire. Cette découverte, les staliniens la refont chaque fois de nouveau et oublient à cette occasion que les problèmes sociaux trouvent leur solution dans la sphère politique. La force du capital financier ne réside pas dans le fait qu'il peut à n'importe quel moment susciter n'importe quel type de gouvernement selon ses besoins ; il n'est pas en état de le faire. Sa force réside dans le fait que tout gouvernement non prolétarien est contraint de se mettre à son service ; mieux encore, que le capital financier dispose de la faculté de remplacer chacun de ses systèmes de domination en décadence par un autre qui corresponde mieux au changement des conditions. Mais la transition d'un système à l'autre équivaut à une crise politique qui, sous l'influence du prolétariat révolutionnaire, peut devenir un péril social pour la bourgeoisie, La transition de la démocratie parlementaire au bonapartisme a déjà été accompagnée en France d'une flambée de guerre civile. La transition du bonapartisme au fascisme entraînera avec elle des désordres sociaux encore plus menaçants et des possibilités révolutionnaires équivalentes.

Hier encore, les staliniens considéraient que notre « faute principale » était de voir dans le fascisme la petite bougeoïisie et non le

3. Gaston Doumergue prévoyait la convocation de l'Assemblée nationale et du Sénat à Versailles pour une réforme de la Constitution de 1875, qui aurait permis de limiter les droits du parlement et de renforcer l'autorité de l'Etat. Ce projet ne vit pas le jour après la démission de Doumergue, le 8 novembre 1934.

Page 43 de la numérisation

capital financier. Dans ce cas encore, ils remplacent la dialectique des classes par des catégories abstraites. Le fascisme est un mode

cifique de mobilisation et d'organisation de la petite bourgeoisie dans l'intérêt social du capital financier. Sous le régime démocratique, le capital a inlassablement tenté d’inspirer aux travailleurs de la confiance à l'égard de la petite bourgeoisie réformiste et pacifiste. Au contraire, le passage au fascisme n’est possible que si, auparavant, la petite bourgeoisie a été remplie de haine à l'égard du prolétariat, La domination de la même classe dirigeante, celle du capital financier, repose dans les deux systèmes sur des rapports directement opposés entre les classes opprimées.

La mobilisation politique de la petite bourgeoisie est toutefois impensable dans cette démagogie sociale qui équivaut pour la grande bourgeoisie à jouer avec le feu. Quel danger réel pour « l’ordre » déclenche le déchaînement réactionnaire de la petite bourgeoisie, voilà ce que montrent justement les récents événements d'Allemagne. C'est pourquoi la bourgeoisie française, qui soutient une aile du banditisme réactionnaire et la finance vigoureusement, ne voudrait pas pousser les choses jusqu’à la victoire politique du fascisme ; son but est seulement l'établissement d’un pouvoir «fort», capable en définitive de discipliner les deux camps extrêmes.

Ce qui précède montre toute l'importance de la distinction entre les formes de domination bonapartiste et faciste. Mais il serait impardonnable dans l'excès inverse et de transformer le bonapartisme et le fascisme en deux catégories logiques inconciliables. De même que le bonapartisme commence à combiner le fascisme avec le régime parlementaire, de même le fascisme victorieux est contraint non seulement de faire bloc avec les bonapartistes, mais même d'aller au-delà, de s'adapter à la structure du pouvoir bonapartiste. La domination du capital financier ne peut se maintenir durablement en se fondant sur la démagogie sociale réactionnaire et la terreur petite-bourgeoise. Une fois au pouvoir, les dirigeants fascistes sont contraints de refréner les masses qui les suivent en utilisant l'appareil d'Etat.

Cependant, ils perdent de la sorte l'appui massif de la petite bourgeoisie. Une petite partie est aspirée dans l'appareil bureaucratique. Une autre sombre dans l’apathie. Une troisième, sous diverses bannières, passe dans l'opposition. Un fascisme qui perd sa base sociale de masse, qui s'appuie sur l'appareil bureaucratique et qui louvoie entre les classes se transforme à son tour en bonapartisme. Là encore, l'évolution est interrompue par des épisodes violents et sanglants. Le bonapartisme préfasciste ou bonapartisme préventif (Giolitti, Schleider, Doumergue, etc.), expression d'un équilibre extrêmement instable et provisoire entre les camps en lutte, doit être distingué du bonapartisme d'origine fasciste (Mussolini, Hitler, etc.) qui naît de l'accablement, de la désillusion et de la démoralisation de ces deux camps et qui a une stabilité beaucoup plus grande.

La question de la distinction entre le fascisme et le bonapartisme a fait apparaître chez nos camarades polonais des divergences au sujet

Page 44 de la numérisation

du caractère du régime Pilsudsky*. La possibilité même de telles divergences démontre parfaitement que nous n'avons pas affaire à des catégories logiques figées, mais à des formations sociales vivantes qui se manifestent avec des particularités extraordinairement diverses dans les divers pays et aux divers stades de l’évolution historique.

Pilsudsky est venu au pouvoir après un soulèvement qui avait pour soutien le mouvement de masse de la petite bourgeoisie et était directement dirigé, au nom de l’« Etat fort », contre la domination des partis bourgeois traditionnels; c'est là un trait fasciste du mouvement et du régime. Mais le poids politique spécifique du fascisme, son caractère de masse étaient bien plus faibles que ceux du fascisme italien en son temps et infiniment plus faibles encore que ceux du fascisme allemand ; Pilsudsky fut obligé d'utiliser les méthodes de la conjuration militaire et de traiter les organisations ouvrières avec beaucoup plus de ménagements. Il suffit de rappeler que le coup d’Etar de Pilsudsky eut la sympathie et le soutien du parti stalinien polonais. L'hostilité croissante de la petite bourgeoisie ukrainienne et juive firent qu'il lui fut encore plus difficile de lancer une attaque générale contre la classe ouvrière.

Par suite de cette situation, le louvoiement entre les classes et les diverses fractions nationales des classes joue jusqu’à présent un rôle bien plus grand, et le terrorisme de masse un rôle bien moins grand que dans les périodes correspondantes du régime de Hitler ou de Mussolini ; voilà en quoi consiste l'élément bonapartiste du régime Pilsudsky. Toutefois ce serait visiblement une erreur de comparer Pilsudsky à Giolitti ou à Schleicher et d’attendre qu'il soit relayé par un Mussolini ou un Hitler polonais. C'est une erreur de méthode de construire un type « idéal » de fascisme et de l’opposer à ce régime fasciste réel, tel qu'il s'est formé, avec ses particularités et ses contradictions, sur la base de rapports de classes et de nationalités dans l'Etat polonais. Que Pilsudsky soit ou non en mesure de poursuivre jusqu’à son terme la destruction des organisations ouvrières, ce à quoi le pousse indubitablement la logique de la situation, ne dépend pas de la définition formelle du « fascisme en soi », mais des rapports de force réels, de la dynamique des processus politiques qui se produisent dans les masses, de la stratégie de l'avant-garde prolétarienne et enfin du cours des événements en Europe occidentale, principalement en France.

Mais peut-être l'histoire aura-t-elle la chance de retenir que le fascisme polonais a été abattu et pulvérisé avant d’avoir pu prendre sa forme « totalitaire ».

Le processus de fascisation n’est pas moins original en Autriche :

4. Voir à ce sujet : L. TROTSKY, La seule voie, Ecrits, vol. III, éd, de la [VE Internationale, p. 272-273 ; Iiac DEUTSCHER, Trotsky, éd. Julliard, vol. II. Joseph Pilsudsky x(1867-1935) prit le pouvoir en Pologne par le coup d'Etat militaire des 12-14 mai 1926.

Page 45 de la numérisation

Ii

avant la canonnade de VienneS , le régime Dollfuss avait un caractère explicitement bonapartiste ; ce mandataire de la bourgeoisie, auquel manquait une base de masse, jouait un rôle d’arbitre eatre les camps de la social-démocratie, des national-socialistes et des austro-fascistes provinciaux et paysans. Cet antagonisme triangulaire et le soutien de Vitalie et de la France assuraient à Dollfuss une stabilité bien plus grande que celle dont disposaient dans re les équilibristes de son espèce. La défaite des nazis autrichiens® ne fut possible que grâce à la neutralité bienveillante de la social-démocratie. La défaite de cette dernière? conduisit, dans la mesure où elle augmenta le poids spécifique des « milices patriotiques$, à l'établissement d'un régime fasciste dans lequel Dollfuss personnifie les restes de l'héritage bonapartiste. Savoir si Dollfuss sera remplacé par Starhemberg est une question de troisième ordre pour juger de la nature du régime. On ne doit pas oublier que le fascisme allemand, dont personne ne conteste le caractère authentiquement fasciste, a conservé jusqu’à ce jour Hindenburg et sa clique en son sein comme témoins de la tradition de cette période où le président de la république, à la manière bonapartiste, désaxa la constitution de Weimar et lui ouvrit ses portes.

Nous avons dit plus haut que le bonapartisme d’origine fasciste était incomparablement plus stable que les expériences bonapartistes préventives dont la bourgeoisie se sert dans l'espoir d'éviter le bain de sang du fascisme. Mais d'un point de vue théorique et pratique, il est plus important de souligner que /e simple fait de la transformation du fascisme en bonapartisme signifie le commencement de sa fin, La durée de la décadence du fascisme et le moment du passage de la maladie à l'agonie dépend de multiples facteurs internes et externes. Mais le fait que la petite bourgeoisie ralentisse son activité contre-révolutionnaire, qu'elle perde ses illusions, qu'elle s'essouffle et faiblisse dans ses attaques contre le prolétariat, ouvre de nouvelles possibilités révolutionnaires: Toute l’histoire montre qu'il est impossible d'écraser durablement le prolétariat avec l'aide du seul appareil policier. Il est exact, l'expérience italienne le prouve, que l'accablement psychologique consécutif à la grande catastrophe se maintient plus longtemps que le rapport des forces qui a conduit à cette catastrophe. Mais la paralysie psychologique qui suit la défaite est une

5.11 s'agit des combats de rue, dans la Vienne ouvrière, les 11-16 février 1934, entre les forces armées de l'Etat autrichien et les milices armées (Ligue de Défense) du parti social-démocrate autrichien. L'usage de l'artillerie, le 16 février, dispersa les milices ouvrières.

6. Les organisations nazies avaient été dissoutes le 19 juin 1933. 7. Les organisations social-democrates furent dissoutes le 12 février 1934. 8. Les « milices patriotiques » {Heimwehren) étaient des bandes armées

fscistes, financées par le capitalisme autrichien et dirigées par l'aristocrate fasciste Ernst Rüdiger von Starhemberg (1899-1956).

Page 46 de la numérisation

faible garantie. Elle peut être réduite à néant sous l'effet d’un ébranlement, Un tel ébranlement en Italie, en Allemagne, en Autriche

et dans d’autres pays pourrait être provoqué par la victoire du prolétariat français en lutte.

La clé d’une issue révolutionnaire à la situation en Europe et dans le monde entier est maintenant principalement en France !

Page 47 de la numérisation

s formes de l'Etat capitaliste

Page 48 de la numérisation

Acxevt D'IMPRIMER EN FEVRIER 1973 SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE CH. CORLET, 22-26, RUE DE VIRE, A 14110 - CONDÉ-SUR-NOIREAU DEPOT LEGAL : 1% TRIMESTRE 1973 N° IMPRIMEUR : 9879 - N° EDITEUR : 613 PREMIER TIRAGE : 3.000 EXEMPLAIRES

Page 49 de la numérisation

rouge

hebdomadaire de la ligue communiste &æction française de la IVème Internationale)

@ SIX MOIS

pli ouvert 33 F pli fermé 66 F

abonnez-vous à

@ UN AN pli ouvert 65 F

pli fermé 130 F

@ abonnement de soutien

à partir de 150 F P

our l'étranger : écrire au journal =

| 10 impasse guéménée | paris À ccr. paris 25 043 88

Page 50 de la numérisation

brochure diffusée par :

la Ligue Révolutionnaire des Travailleurs / Belgique la Ligue Communiste / France

la Ligue Maxiste Révolutionnaire / Suisse

la Ligue Communiste Révolutionnaire / Luxembourg

3f

François Maspero, éditeur 1, place Paui-Painlevé, Paris-V°

Une erreur sur cette page ?