Sommaire (d'après RaDAR)
- L’intervention soviétique et le mouvement communiste international
- Bureaucratie et Etat ouvrier
- La Tchécoslovaquie 1968 : le maillon le plus faible
- La réforme économique
- La crise ouverte
- La voie "russe" au socialisme !
- Le danger de restauration du capitalisme
- Annexes
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l'intervention en tchéco/ /Slovaquie :-+
pourquoi ?
documents £&\ de formation communiste n°5
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K. MopzELEWSKI, J. KUROK : Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais
L'intervention en Tchécoslovaquie. Pourquoi ?
I. Théorie et système d'organisation II. De l'internationalisme à l'Internationale
Table
1. L'INTERVENTION SOVIETIQUE ET LE MOUVEMENT
COMMUNISTE INTERNATIONAL ...................... La justification soviétique. . :2 à à 4» » aus ess sms ssecseemesaue 9 La position chinoise ...................................... 9 L'explication chinoise .................................... 10 2. BUREAUCRATIE ET ETAT OUVRIER .................. 11 L'Etat ouvrier :::4.5.... sus jus 5 ae s ee oo mine o à picto ere à « ae 12
3. LA TCHECOSLOVAQUIE 1968 : LE MAILLON LE PLUS FAIBLE sms 3 sine soie à pie à 0 a à 9 6 3 D 5 aie e »coxmue ee
a) Un pays déjà industrialisé ........................,... 15 D) Les DrOCÈS .….. sin sue, ssmrscinesmecsmrreamsemtusrse 16 c) Le problème des nationalités .......................... 16 d) La crise du stalinisme en Tchécoslovaquie ............ 17 4. LA REFORME ECONOMIQUE, sus aus sus puus eue as 19 Quand les « bouches s'ouvrent à .:::,:.4:s4ss2amopne 19 Une critique technocratique .............................. 22 Le profit, critère privilégié .: a à à sn ss qu à à un 6 eue 8 à me à» de 6 2 23 5. LA CRISE OUVERTE .................................... 26 L'ancien et le nouveau .................................... 26 La lutte pour le PDOUVOIL ; su à sos sam sum esamesmeusu ss 28 Les rapports entre la direction et les masses .............. 29 Une politique dé Dalaficé: . ; 225 2225 à mue à o me» a à sois seems nn 30 Le centrisme: de Dubcek .:...s:4:ssscsrosssmpesmeesccmesme 30 Une histoire invraisemblable ............................ 31 6. LA VOIE « RUSSE » AU SOCIALISME .................. 32 Ïl‘y a ‘erreur et erreur .sss: sus sosmiomoenasremeremosssmmese 32 La contagion ............................................ 33 Une intervention «nécessaire» 42: sos sesesemesssmess 34 Vaincre puis CONVAINCTE .................,.....eeeeueee.. 35 Une « normalisation» délicate ..4. sun: ssscussiuosancsss 36
7. LE DANGER DE RESTAURATION DU CAPITALISME .. 38 ANNEXES: -2.sunesmerstmresemieansttmicameemueicanes 41
Avettissement
L'objet de cette brochure est de répondre à la question : pourquoi, malgré tous les inconvénients que cela représente pour elle, la direction soviétique a-t-elle décidé d'envoyer ses troupes en Tchécoslovaquie ?
Bourgeois et staliniens ont ceci de commun, que refusant d'appliquer la méthode marxiste à l'étude des Etats ouvriers, ils donnent à cette question des réponses qui, si elles sont diamétralement opposées, n'en sont pas moins abstraites.
Pour nous, il est impossible d'aborder ce problème sans une analyse préalable! des intérêts sociaux défendus par la bureaucratie soviétique. Résumant et actualisant la critique faite par L. Trotsky dans La Révolution trahie, les brochures des camarades E. Germain et H. Weber’ constituent pour nous un acquis indispensable. En ce sens, il ne s'agit donc pas là d’un ouvrage théorique sur la bureaucratie.
Il ne s'agit pas davantage d'une analyse historique; il y aà ce sujet une abondante littérature.
Il s’agit avant tout d'apporter aux militants quelques éléments leur permettant de mieux comprendre ce qui est une conséquence et un facteur décisif de la montée révolutionnaire internationa'e : la crise du stalinisme.
1. Il est clair qu'à son tour l'évolution de la situation en Tchécoslovaquie permet de vérifier et de préciser cette analyse. T0R mouvement ouvrier et la bureaucratie stalinienne, Documents
La Bureaucratie, Cahiers Rouge n° 3.
Introduction
«Nous ne considérons pas la révolution antibureaucratique comme une affaire exclusivement polonaise. Les contradictions économiques et sociales que nous avons analysées ont müri dans tous les pays bureaucratiques industrialisés, en Tchécoslovaquie, en R.D.A., en Hongrie, en URSS.
Nous ne considérons pas non plus la révolution comme l'affaire exclusive de la classe ouvrière des Etats de dictature bureaucratique. Le système bureaucratique assimilé au socialisme par les propagandes officielles de l'Ést et de l'Ouest, par les partis bourgeois et par les partis communistes officiels, compromet le socialisme aux yeux des masses populaires des pays capitalistes développés.
La bureaucratie internationale et sa force dirigeante — la bureaucratie soviétique — craint tous les mouvements révolutionnaires authentiques dans le monde, car ils menacent le monolithisme intérieur qui lui permet d'exercer sa dictature sur sa propre classe ouvrière. Désirant la stabilisation internationale et intérieure de son système sur la base du partage du monde en sphères d'influence avec le capitalisme, la bureaucratie étouffe les mouvements révolutionnaires sur son territoire et freine, au moyen de son influence sur les partis communistes officiels, le développement des mouvements en Amérique latine, Afrique, Asie. La révolution antibureaucratique est donc l'affaire du mouvement révolutionnaire international et de tous les mouvements en faveur de la révolution coloniale, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Elle est une partie du mouvement révolutionnaire mondial.
Comme toute révolution, elle menace l'ordre établi dans le monde et est menacée par les forces qui le défendent. La bureaucratie internationale, dans la mesure où elle sera encore suffisament, forte au moment de la crise, tentera d'étouffer la révolution victorieuse dans les premiers pays où elle se produira. L'impérialisme occidental tentera de profiter de notre révolution pour substituer à la dictature de la bureaucratie une dictature des monopoles capitalistes qui ne vaut guère mieux.
Notre allié contre l'intervention des chars soviétiques est la classe ouvrière russe, ukrainienne, hongroise, tchèque. Notre allié contre la pression et les menaces de l'impérialisme est la classe ouvrière de l'Occident industrialisé, la révolution coloniale montante dans les pays sous-développés. Contre l'entente de la bureaucratie internationale avec la bourgeoisie impérialiste inter-
nationale qui maintiennent des systèmes de dictature antipopulaires dans leurs sphères d'influence respectives, nous lançons le mot d'ordre traditionnel du mouvement ouvrier : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
(Extrait du programme contenu dans La Lettre ouverte au Parti Ouvrier Polonais écrite par K. Modzelewski et J. Kuron au début de l’année 1965'.
En raison de cette lettre, ces camarades furent condamnés à trois ans et demi et trois ans de prison. De nouveau arrêtés, à la suite des manifestations étudiantes de mars 68, ils ont été une nouvelle fois condamnés, à la suite d'un procès scandaleux qui s'est tenu début janvier 69 à Varsovie, à trois ans et demi de prison, pour «avoir pris part à un mouvement qui — fondé sur le programme politique établi par eux et hostile à la République populaire polonaise — visait à fomenter des démonstrations publiques contre l'Etat. >»)
1. Cahiers Rouge n° 4.
I
L'intervention soviétique et le mouvement communiste international
Le moins qu’on puisse dire de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, c'est que c'est une intervention militaire et même une intervention militaire d'une ampleur assez inégalée, puisque près de 600.000 hommes ont été amenés à pied d'œuvre en moins d'une semaine. L'emploi de l’armée — « soviétique » ou pas — a toujours comme but d'obtenir par la force ce qu'on ne peut obtenir autrement. Nous examinerons plus avant, dans cette brochure, ce que voulait la direction soviétique, mais nous voulons d'abord faire une remarque préalable. Nous ne condamnons pas l'intervention soviétique sur la base de principes moraux « abstraits » (l'usage de la force brute s'opposant à l'usage de la raison) ou de considérations juridiques (appel ou non appel du gouvernement légal). Nous laissons ce type de considérations aux pacifistes ou aux ex-staliniens, eux-mêmes victimes de leur propagande lénifiante sur les vertus suprêmes de la négociation et de la coexistence pacifique. Nous condamnons cette intervention pour ce qu'elle est : un coup de force au service des intérêts réactionnaires de la bureaucratie soviétique. Que la souveraineté nationale de la Tchécoslovaquie ait été violée, qu'ait été bafoué le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne fait que confirmer qu'aucune morale ou aucun droit socia-
liste ne peut être mis au service d'intérêts réactionnaires.
LA JUSTIFICATION SOVIETIQUE La direction soviétique elle-même a dû s'en apercevoir : elle
‘. Une des raisons du désarroi du P.C.F. est la suivante : pendant des années, il a expliqué à ses militants que la tâche n° 1 était la lutte pour la coexistence pacifique, ce qui supposait la non-intervention dans les affaires des autres pays et le règlement des litiges par la voie de la négociation. Evidemment, au Vietnam, il y avait de grosses difficultés, notamment à cause des Américains (ou du moins «les milieux bellicistes du Pentagone »), mais enfin, on pouvait, à la rigueur, comprendre ce léger accroc. Il y avait eu aussi quelques ennuis avec la Chine, mais, Dieu soit loué! pas d'effusion de sang et même certains camarades étaient partisans de renouer le dialogue (Garaudy). Mais, qu'entre Etats socialistes, non seulement on ne puisse plus négocier, comme on le faisait si amicalement à Cierna ou Bratislava, mais encore qu'il faille une intervention militaire colossale pour régler des différends entre Etats socialistes, est la fin de tout!
avait au début dépêché ses 600.000 hommes de troupe « à l'appel d'hommes d'Etat et d'ouvriers tchécoslovaques »; c'était, somme toute, disait-elle, une réédition de l'envoi de brigades internationales en Espagne. Mais, très vite, on change de ton, on nous
apprend maintenant qu'à l'heure où l'impérialisme U.S. manifeste avec plus de cynisme que jamais ses prétentions à l'hégémonie mondiale, on ne pouvait laisser un pays aussi stratégiquement décisif tomber sous sa coupe, sous prétexte que l'intervention armée choque la conscience petite-bourgeoïise.
Il est d'ailleurs bien connu, que le premier moment de stupeur passé, l'inclination naturelle de la petite bourgeoisie lui fera apprécier ce qui l’a toujours séduite : l'usage victorieux de la force. Il est quand même lamentable qu'une vérité aussi élémentaire échappe à bon nombre de P.C. alors que le gouvernement gaulliste, lui, semble plus réaliste, comme le suggère amicalement (et dans Le Monde!) un éminent journaliste soviétique.
Le Kremlin a donc provisoirement renoncé à se faire soutenir par la Ligue des Droits de l'Homme ; il a tenté alors de trouver un certain appui du côté des vrais révolutionnaires, ceux qui ne croient qu'aux nécessités draconiennes de la lutte des classes à l'échelle internationale. On retrouve alors, par instants, un VOcabulaire révolutionnaire qu'on avait depuis longtemps oublié, celui qu'on réserve seulement, comme toutes les marchandises rares, pour l'exportation. Car il est significatif que la direction soviétique, si elle n'a pas été avare quant au déploiement de forces militaires, a été beaucoup plus prudente au niveau des déclarations publiques. L'Etat soviétique, qui est, rappelons-le, «un Etat du peuple tout entier », a pris une telle décision, sans qu'aucun responsable ne s'explique à la radio ou dans la presse. (Peut-on sincèrement reprocher à la Pravda de ne pas publier les discours de Dubcek alors qu'elle serait incapable d'en publier un de Brejnev!) (Serait-ce même véritablement objectif!) Tant pis pour le citoyen soviétique qui en est réduit aux termes communiqués de l'agence Tass et à l'écoute des radios étrangères, nouvellement brouillées pour la circonstance. |
Nous ne répondrons que brièvement à «l'argumentation » SOviétique qui est si bafouillante, qu'aucun P.C. n'a osé la reprendre telle quelle. .
Le point de départ, qui est en même temps la conclusion, est extrêmement simple : la Tchécoslovaquie glissait inexorablement vers le capitalisme. Le pourquoi d'une telle contre-révolution après vingt années d'un « socialisme» qui ne cessait de s'améliorer n'y est pas mentionné. La façon dont maintenant on arrivait à une telle situation est pour le moins curieuse, car en fait les Soviétiques développent là une argumentation quasichinoise. Nulle part, on ne dit qu'elle était en train de se développer une classe bourgeoise en tant que couche sociale occupant une place déterminée dans les rapports de production : il n'y a de toute évidence pas un seul bourgeois (si on fait abstraction de quelques petits exploitants agricoles privés) en Tchécoslovaquie. Dans aucun communiqué officiel motivant l'intervention on ne dit non plus que la logique de la réforme économique prônée par Sik? était de rétablir le capitalisme, disons dans le
2. 11 n'y a aucune différence substantielle entre ce que propose Sik pour la Tchécoslovaquie et Liberman et Trapeznikov pour l'URSS. ces deux derniers étant fort à l'honneur à l'Académie des Sciences, (ce qui pourra peut-être changer à court terme).
sens où Boukharine était accusé de le faire. Seulement dans quelques articles de la Pravda, bien après l'intervention, on s'est contenté de laisser planer cette accusation et on y ajoutait, pour être encore plus convaincant, que laisser faire ©. Sik en ce qui concerne la parité des échanges commerciaux entre la Tchécoslovaquie et l’U.R.SS., c'était appauvrir… la Tchécoslovaquie. C'est dire si les mobiles de l'intervention sont désintéressés |! Donc, il faut être clair, il n'y a dans le réquisitoire soviétique aucun fait économique étayant l'argumentation de retour au capitalisme. En fait « d'application créatrice » de la méthode marxiste, nous sommes transplantés dans un univers complexe et mouvant d'intentions, de pressions et d'idéologie bourgeoises. Il n'y avait pas de bourgeoisie constituée ou en constitution, certes, mais il y avait une conscience de classe bourgeoise qui risquait à terme d'accoucher de sa classe, à cause de la pression impérialiste ambiante. Il faut donc croire que lorsque des idées réactionnaires s'emparent de minorités privilégiées, elles deviennent des forces matérielles. Nous sommes là bien plus proches d'une conception policière de l'histoire que de la conception léniniste.
Pourquoi le danger était-il aussi grand en Tchécoslovaquie ? Parce que le Parti y avait perdu son contrôle dirigeant. Et comment peut-on voir ceci ? Très simplement : à la radio et dans la presse, la censure avait disparu et toutes sortes de courants pouvaient s'exprimer. Ici, il nous faut signaler une chose extrêmement importante : ne se sont exprimés publiquement que des courants qui se réclamaient du système socialiste. Le fait que les Soviétiques n'aient pu brandir que la lettre en deux mille mots de Vaculik prouve qu'ils n'ont pu trouver nulle part de trace de propagande bourgeoise. Bien sûr, nous n'avons pas la naïveté de penser qu'il suffit à un courant de se dire « socialiste » pour en servir objectivement la cause (l'exemple de Novotny le prouve), mais nous disons qu'en dehors de luttes de classes très intenses, comme en U.R.S.S. pendant la guerre civile, c'est la participation des travailleurs à la lutte politique qui doit trancher.
LA POSITION CHINOISE
explication chinoise a au moins un mérite : elle dénonce, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes « l'odieuse agression » perpétrée par les Soviétiques. C'est même pratiquement le seul parti communiste « officiel » à l'avoir fait. Pourtant les Chinois sont parfaitement d'accord avec la thèse de la restauration du capitalisme en Tchécoslovaquie. L'idée étant même qu'il y était davantage restauré — si on ose dire — qu'en URSS. (où pourtant domine «la clique fasciste des Brejnev et Kossyguine »!). Le conflit est alors quasiment un conflit interimpérialiste ; et c'est pour éviter que ne se noue par-dessus sa tête une alliance entre les U.S.A., la R.F.A. et la Tchécoslovaquie que le Kremlin est intervenu.
Nous examinerons plus tard, globalement, où était le «danger de contrerévolution », mais nous voulons signaler que si, dans le conflit indo-pakistanais, les Chinois ont soutenu la bourgeoisie « la moins réactionnaire », ce qui pouvait apparaître comme une position de principe, ils ont cette fois-ci dirigé leurs coups plutôt contre les «révisionnistes » que contre les « ultra-révisionnistes ».
L'EXPLICATION CUBAINE
De ce point de vue, Castro a eu une position apparemment plus logique. Il reconnaît que l'origine du danger contrerévolutionnaire en Tchécoslovaquie se trouve dans la politique générale du «camp socialiste ». (Cf. les références aux conceptions de Novotny en matière d'échange avec Cuba.) Pour Castro, la contrerévolution sociale qui allait triompher se manifestait en deux domaines :
1) Au niveau idéologique. Les masses étaient dépolitisées et à tous les niveaux dominait l'idéal de vie petit-bourgeois (recherche de l'enrichissement individuel, perte de l'idéal révolutionnaire, etc.).
2) En politique internationale. Diplomatiquement et commercialement, c'était une politique nationale sans principe.
Nulle part, et le point est important, où et comment se développait une quelconque classe bourgeoise n'est indiqué. Il n'y avait donc pas de processus objectif à bloquer.
Si même on admet un instant que ces deux raisons justifient le danger contrerévolutionnaire, si on se refuse aussi à faire de la « morale » («les Soviétiques ne sont certainement pas habilités à donner des leçons d’internationalisme »), si donc on veut examiner le problème le plus objectivement possible, alors on doit répondre à la question suivante : face aux deux raisons invoquées, quel sera l'effet de l'intervention soviétique ?
Sur le plan idéologique, il nous paraît évident que l'intervention, unanimement détestée par le peuple tchécoslovaque, de 600.000 hommes de troupe au cri de « vive le socialisme » repré sente une propagande contrerévolutionnaire dont l'impérialisme n'aurait jamais rêvé. Il faut se souvenir, à ce propos, qu'il y a eu deux interventions soviétiques en Hongrie et que les effets de la première ont passablement aidé à justifier la seconde (puis ensuite. la première! miracle de la dialectique !) En ce qui concerne la politique internationale, on voit mal quel type d'infléchissement elle pourrait connaître quand on sait que tout ce que Castro condamne (à juste titre) est appliqué par l'URSS. la Pologne ou la Hongrie. .
Il ne suffit donc pas de prendre au sérieux «l'explication » fournie par les Soviétiques (danger de contrerévolution), il faut encore démontrer concrètement que les moyens employés (l'intervention) vont effectivement dans le sens du but affiché (sauver le socialisme), sinon — et bien qu'on s'en défende — on retombe dans les pétitions de principe générales sur les nécessités draconiennes de la lutte des classes au niveau international, qui sont peut-être à l'opposé des principes petit-bourgeois sur la liberté, mais qui sont tout aussi abstraites. . |
Quant à nous, nous croyons toujours à ce que disait la direc-
tion cubaine, il y a quelques années, en réponse aux accusations de l'impérialisme U.$. : le socialisme n'est pas un produit d'importation, il tire sa justification du développement social et ne peut être construit ou défendu sans la participation consciente de l'immense majorité des ouvriers et des paysans pauvres.
C'est ainsi que l'on doit comprendre que le principe léniniste du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, n'est pas un vague principe moral dont on peut faire fi quand les circonstances l'imposent, mais l'expression d'une nécessité objective.
Bureaucratie et Etat ouvrier
Les contradictions entre pays capitalistes sont relativement bien connues : elles s'expliquent par la nature même de l'impérialisme «stade suprême du capitalisme ». Il en va tout à fait différemment des contradictions entre pays « socialistes »', non seulement parce qu'il n'y a pas d'explication « économique » aussi simple : la concurrence sur les marchés, mais encore parce que les divers courants du mouvement ouvrier y sont impliqués et bien souvent compromis. Peut-on attendre d’un Novotny ou d'un Breipev une explication scientifique qui les condamnerait à coup sûr ?
Aussi bien l'explication soviétique que l'explication chinoise visent davantage à dissimuler qu'à mettre en évidence une réalité qui joue un rôle décisif dans toutes les « démocraties populaires »-: la bureaucratie ouvrière. Ramenant toute lutte politique à une lutte entre bourgeoisie et prolétariat, elle tente, au moins par le vocabulaire, de placer tous ses ennemis dans le camp de la classe adverse. Ce qui, a posteriori, permettra de justifier certains procédés.
Nous allons essayer de montrer comment le concept de bureaucratie ouvrière, introduit par Lénine et développé par Trotsky, permet de donner une explication plus synthétique que la bouillie habituellement servie. .
Essayons en quelques lignes de rappeler nos conceptions. Sur la bureaucratie ouvrière’ et la nature de classe de l'URSS. et des autres démocraties populaires. .
Quand un Etat est bourgeois, ce n'est pas toute la bourgeoisie qui dirige, ce n'est même pas nécessairement une fraction directe de cette bourgeoisie. Pour une série de raisons politiques, historiques (et même techniques), elle dispose d'un appareil d'Etat, dont les membres en général ne sont pas des capitalistes — ce qui facilite les illusions sur les lois et l'Etat au-dessus des classes —— et qui peut même, dans des situations historiques parti-
1. La découverte que les contradictions entre pays « socialistes » pouvaient avoir une acuité encore plus grande qu'entre pays capitalistes est certainement un élément de désagrégation idéologique capital du mouvement stalinien. D'un point de vue seulement militaire, l'analogue de l'intervention soviétique serait, par exemple, pour la France, le débarquement de deux millions de soldats US. (si on veut respecter les proportions) pour sauver le capitalisme menacé...
2. Lire la brochure du camarade H. Weber, Stalinisme, bureaucratie et mouvement ouvrier et celle du camarade É. Germain sur la bureaucratie, publiée dans les Cahiers Rouge.
Culières, avoir une certaine autonomie par rapport aux classes en présence ; c'est ce que les marxistes appellent « le bonapartisme ». Il n'en reste pas moins, que quel que soit le degré d'autonomie de l'appareil d'Etat, son intérêt reste le maintien du mode de production capitaliste, qui seul justifie sa fonction. Mais sur cette base, l'Etat bourgeois peut revêtir des formes aussi différentes que le gouvernement de la France de 1946 avec des ministres communistes ou celui, fasciste, de l'Allemagne de 1936.
L'ETAT OUVRIER
Quand nous disons de l'URSS. (ou de la Chine, ou de la Yougoslavie) que c'est un Etat ouvrier, nous ne voulons pas dire, ipso facto, que c'est la classe ouvrière qui y détient le pouvoir. En URSS. c'est la classe ouvrière qui a fait la révolution (et non une quelconque bureaucratie préexistante), mais à la suite d'une situation historique exceptionnelle (arriération technique et culturelle de la Russie, isolement international et reflux de la révolution’, elle a été expropriée de son pouvoir par une couche sociale apparue en son sein, au départ à son service. Il n'y a pas pour nous de bureavcratie au-dessus des classes ; si la bourgeoisie a la sienne (encore que sous des formes très diverses, de la Russie tsariste à l'Egypte nassérienne), la classe ouvrière, classe exploitée sous l’ancien régime et qui par sa condition n'est pas préparée à l'exercice du pouvoir (à la différence de la bourgeoisie sous le régime féodal) a secrété une bureaucratie qui a des caractéristiques propres. Historiquement, l’hégémonie de la bureaucratie provient d'une délégation de pouvoir de la classe ouvrière à une couche de « professionnels du pouvoir», c'est donc une forme de la division du travail. Sous cet aspect, une certaine forme de bureaucratisation est inévitable. Mais en URSS. sous la forme extrême du stalinisme, la bureaucratie s'est détachée des intérêts du prolétariat, pour défendre les siens propres. Que ceci se traduise, sur le plan idéologique par une révision du marxisme, c'est certain, mais c'est évidemment une conséquence ét non une cause. Si nous appelons l'U.RS.S., Etat ouvrier, c'est parce que le groupe qui détient le pouvoir en URSS. l'exerce sur la base des rapports de production instaurés en octobre 1917 et que sa survie est liée au maintien de ces rapports.
Que l'exercice .du pouvoir soit absolument dans les mains de la bureaucratie et puisse entraîner telle ou telle orientation (catastrophique) de l'économie, c'est certain, mais il serait erroné d'y voir là une cause « économique », c'est-à-dire une orientation liée à un rôle spécifique que jouerait la bureaucratie dans les rapport de production. Les modifications considérables qu'on connues les diverses philosophies présidant à la planification en URSS. depuis plus de quarante ans, n'ont été accompagnées
3. L'isolement international de la révolution russe doit être examiné concrètement : ne pas comprendre qu'il est à la fois, cause et conséquence de la dégénérescence bureaucratique de l’'U.R.SS., c'est considérer que le stalinisme était « objectivement » nécessaire et ramener la lutte de l'opposition de gauche à un combat sympathique, mais idéaliste (utopiste). Voir les Cahiers Rouge n° 3.
que de changements dans l’équipe dirigeante qui ne modifient en rien sa nature sociale.
C'est en ce sens que nous refusons à la bureaucratie la caractéristique de classe sociale ; ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en ait pas certains paramètres‘, notamment au niveau de la conscience de ses intérêts.
Ceci étant rappelé, il ne faudrait pas en conclure mécaniquement que n'importe quel système (étatisé) de production peut convenir à {oute la bureaucratie, pourvu qu'il perpétue l'expropriation politique du prolétariat. L'exemple de la Tchécoslovaquie, que nous allons maintenant analyser, l'illustre.
Nous allons d'abord examiner la -crise tchécoslovaque comme faisant partie de la crise internationale du stalinisme, puis essayer de comprendre pourquoi, en 1968, c'était devenu « le maillon le plus faible » du système stalinien.
De façon extrêmement générale, on peut expliquer la crise du stalinisme de la manière suivante : les causes objectives qui ont amené la naissance de la bureaucratie (isolement de la révolution et reflux, bas niveau numérique et culturel du prolétariat) sont changées en leur contraire. Mais il ne faudrait pas avoir une conception gradualiste de l’évolution historique. Certes, les bases objectives qui expliquaient la délégation de pouvoir accordée à la buréaucratie par la classe ouvrière ont disparu, dans une grande mesure, mais l'expropriation politique qui en a résulté signifie pour la bureaucratie dirigeante une série d'avantages sociaux qu'elle entend conserver, que ce soit en accord ou pas avec les lois de l’histoire. De ce point de vue, la Tchécoslovaquie, en raison de son haut développement économique et culturel, était certainement la démocratie « populaire » où la lutte antibureaucratique pouvait être poursuivie le plus profondément.
On peut faire une deuxième remarque de type aussi général, c'est que dans les « démocraties populaires », à l'oppression générale de la bureaucratie s'ajoute une forme d'oppression nationale : l'ennemi parle une autre langue (le russe), et il est toujours plus facile de comprendre que l'ennemi est à « l'étranger ». Dans tous ces pays, le nationalisme est loin de disparaître. (Encore que de façon moins nette, on verra certainement se développer les mêmes problèmes entre les différentes Républiques
4. Toutes ces questions, jadis tabous, commençaient à être discutées dans la presse tchécoslovaque, juste avant l'intervention. « Reporter » avait publié, par exemple, une série d'articles sur cette question défendant des points de vue très voisins des nôtres.
5. Eclairons ceci par un exemple important. Pour Lénine, un des principaux moyens de lutte contre la bureaucratie était l'élection et la révocabilité, à tous les instants, pour les membres d'organismes dirigeants par «la base». Si ce moyen s'est révélé inefficace en U.R.SSS. au cours des années 19 et 20, ce n'est pas faute d’avoir été « mal appliqué », mais parce que, dans la plupart des cas, il était objectivement inapplicable : un tel système suppose en effet qu'on puisse choisir, c'est-à-dire une certaine richesse en cadres et en compétence, Il est clair que, de ce point de vue, la situation de la Tchécoslovaquie en 1968 est radicalement différente de la situation de l'U.R.S.S. en 1919.
de l'URSS.) Les exemples de la Roumanie et de la Pologne (« les Partisans ») montrent d’ailleurs comment la bureaucratie développe ce nationalisme pour tenter de le mettre à son service. Si on ajoute à cela l'aspect plus ou moins nettement « importé » du socialisme dans tous ces pays, on comprend que les « démocraties populaires» connaissent des causes d'instabilité supplémentaires.
La Tchécoslovaquie 1968 : le maillon le plus faible
Quittons maintenant ces généralités pour examiner de façon plus précise quelles étaient les caractéristiques propres de la Tchécoslovaquie.
a) Un pays déjà industrialisé
La première chose à signaler, c'est qu'au moment de la prise du pouvoir (1948), c'était déjà un pays hautement industrialisé', avec une classe ouvrière nombreuse et traditionnellement organisée, ayant lutté, avant la guerre, pendant des dizaines d'années, dans le cadre d'un régime bourgeois libéral. C'est ce qu'en langage khrouchtchévien, on appelle un pays « riche en traditions démocratiques ». La présence de l'Armée rouge, accueillie en libératrice, a permis que ce que la bourgeoisie appelle « le coup de Prague » se déroule sans effusion de sang. En réalité, c'est, peutêtre sous la garantie des baïonnettes soviétiques, mais incontestablement porté par une mobilisation populaire et armée (les milices ouvrières) que le nouveau système a pu s'installer. Dès sa naissance, ce pouvoir a pris une série de mesures politiques, économiques et sociales qui ont détruit de fond en comble l'Etat bourgeois. Les effets de ces mesures ont été positifs en ce qui concerne la classe ouvrière : une série d'avantages sociaux ont été conquis. Aux yeux des masses les plus exploitées, des possibilités de promotion sociale semblaient enfin apparaître. Par exemple, à l’Université, un numerus clausus de fait assez strict fut introduit pour les fils d'anciens bourgeois. L'importation des normes « soviétiques » en matière de salaires a signifié une augmentation considérable du niveau de vie relatif de secteurs entiers de la classe ouvrière, par exemple des mineurs. Et surtout, le spectre du chômage semblait avoir totalement disparu. Mais les limites assez rapidement atteintes des effets positifs de l'industrialisation extensive jointes à une oppression policière croissante, allaient marquer une chute constante de la popularité du régime et une dépolitisation des masses.
1. La seule démocratie populaire à laquelle on pourait comparer la Tchécoslovaquie serait la D.DR. Mais il est clair qu'après douze e fascisme, l’histoire politique du prolétariat allemand est très
rente.
b) Les procès
De 1949 à 1954 toutes les « démocraties populaires » ont leurs procès, que ce soit la Roumanie, l'Albanie, la Bulgarie, la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie. Il serait donc vain d'y chercher une explication « nationale ». D'ailleurs, après janvier — et avant le 21 août — le rôle essentiel joué par les conseillers soviétiques avait été largement divulgué en Tchécoslovaquie. Le fond de ces procès est le même que celui des procès de Moscou (1936-1938) : il s'agissait pour Staline de liquider tous les cadres politiques qui éventuellement auraient pu prendre la tête d'une opposition au Kremlin. Mais il s'agissait avant tout de mesures préventives. La rupture avec Tito avait fait comprendre à la bureaucratie du Kremlin que même s'ils se présentent comme de farouches staliniens (c'était le cas de Tito et de presque tous les accusés), tous les dirigeants communistes ayant un certain passé (participation à des luttes nationales et à la guerre d'Espagne) représentaient un danger potentiel. Le Kremlin vivait dans la terreur de voir à la tête des « démocraties populaires » des individus capables de répondre un jour avec insolence à la question : « Qui t'ai fait roi?» Il lui fallait des marionnettes totalement privées d'autonomie. Voilà pourquoi si dans l'acte d'accusation on retrouvait aussi la litanie des procès de Moscou : «espions, saboteurs, trotskystes-boukhariniens » (importation directe de Russie), le thème central de l'accusation fut surtout le « titisme » et les « déviations nationales bourgeoises ». N'ayant pu abattre Tito (leader incontesté de la révolution yougoslave}, Staline voulait à tout prix circonscrire le «titisme» dans un seul pays. bureaucratie stalinienne avait empiriquement compris une des thèses fondamentales du trotskysme : le fait que son pouvoir était menacé par l'extension d'Etats ouvriers non strictement dominés par elle. C'était apparemment une lutte contre les déviations nationales, c'était en vérité l'expression du nationalisme bureaucratique russe. En Tchécoslovaquie, l'aspect antisémite du procès Slansky n'a alors rien de surprenant (Sur les quatorze accusés avec Slansky, onze étaient juifs).
Les procès publics ne furent que le symbole de l'état de répression policière sans précédent : des dizaines de milliers de citoyens furent condamnés, emprisonnés et des centaines de milliers furent privés de leur emploi. Il faut comprendre que toute la société tchécoslovaque a été, et est encore, traumatisée par ce que que les bureaucrates nomment pudiquement : «les entorses à la légalité socialiste ».
c) Le problème des nationalités
La division nationale essentielle de la Tchécoslovaquie est entre Tchèques (Bohème-Moravie) et Slovaques. Il existe aussi une forte « minorité » hongroise (500.000) et d'autres, polonaise,
2. Il était manifestement impossible de trouver en Yougoslavie un quelconque Gottwald capable de faire condamner Tito. Après la rupture avec Staline, c'était alors une question de vie ou de mort pour la direction yougoslave de tisser avec les masses des rapports lui permettant de résister à la pression et même à l'intervention soviétique. L'autogestion, même à la yougoslave, a permis cela.
allemande et tzigane, en nombre beaucoup plus réduit. La Bohème-Moravie, région la plus peuplée, était en 1948, de loin, la partie la plus industrialisée, la Slovaquie étant essentiellement agricole. L'hypercentralisation par Prague, si elle a marqué pour la minorité slovaque une oppression culturelle incontestable qui a entretenu le nationalisme slovaque (et tchèque), a signifié incontestablement le développement industriel de la Slovaquie. (A ce propos, l'échec de la Yougoslavie en matière d'égalisation des niveaux de développement entre les diverses régions est patent.) De ce fait, le problème des nationalités en Tchécoslovaquie, s’il était source de mécontentement et s’il a affaibli la bureaucratie centrale (en la divisant), n'a pas joué de rôle moteur. Libre aux Soviétiques d'essayer de s'en servir pour ruiner cette « unité nationale » qui leur fait aujourd’hui si peur, quand elle a lieu dans un pays qu'ils occupent...
d) La crise du stalinisme en Tchécoslovaquie
D'une façon générale, on ne peut comprendre la crise du stalinisme en la considérant seulement sous son aspect, pourtant fondamental : antagonisme entre la montée révolutionnaire des masses et les intérêts conservateurs de la bureaucratie.
Parce que la bureaucratie ne forme pas une classe, au sens « économique » du terme, cet antagonisme fondamental détermine à son tour des clivages et des luttes dans la bureaucratie. Aussi, pour comprendre la crise du stalinisme faut-il voir la combinaison dialectique entre l'irruption directe des masses (Berlin 1953, Hongrie 1956) et les crises et les manœuvres du sommet (XX° Congrès 1956, « déstalinisation » à la roumaine). Pour nous, le point décisif est l'entrée en lutte des masses qui seules peuvent chasser les bureaucrates. Les manœuvres du sommet ont précisément le but contraire: mais parce que la bureaucratie ellemême est bureaucratisée, nécessairement se produisent des crises par en haut qui favorisent à leur tour l'auto-activité politique du prolétariat.
En Tchécoslovaquie, la révolution politique n'avait pas eu lieu, mais son spectre hantait le Kremlin. Comment en était-on arrivé là ? Ou, en d’autres termes, pourquoi, en 1968, la Tchécoslovaquie était-elle le maillon le plus faible de tous les Etats ouvriers ?
Depuis les années 1961-1962, la crise de l'économie tchécoslovaque était patente : le niveau de vie des masses stagnait et même reculait, des grèves éparses éclatèrent. (Il s'agit évidemment de grèves sauvages, n'oublions pas que nous sommes dans un pays « socialiste» et que la mission du syndicat consiste à défendre l'Etat contre les travailleurs !). Cette situation ne pouvait durer : si la bureaucratie ne trouvait pas de solution, les masses risquaient d'en trouver une. Pour la Tchécoslovaquie, pays hautement industrialisé, la question de la réforme économique était cruciale ; aussi fut-elle mise courageusement à l'ordre du jour dès 1963. Nous devons souligner que les réformes proposées par Sik, ne rencontrèrent pratiquement (et théoriquement) pas d'obstacles, le C.C. était quasi unanime, les Russes ne voyaient rien à redire aux « voies tchécoslovaques vers le socialisme » ; quant aux masses, elles n'étaient pas consultées.
Avant de dire quelques mots sur la nature et le sens des ré-
formes économiques proposées par O. Sik, il nous faut signaler un point important : au niveau politique, la Tchécoslovaquie n'avait pas connu de XX° Congrès et donc les aspects les plus hideux du stalinisme y subsistaient. En Pologne et en Hongrie’, le mouvement révolutionnaire des masses de 1956, même avorté, a permis la disparition des formes, disons les plus choquantes, de domination stalinienne. Que dans un tel climat obscurantiste, on ait assisté, dès 1963 en Tchécoslovaquie, à l'apparition de thèses aussi «hérétiques » que celles de O. Sik, et ceci, dans les tout hauts sommets de l'appareil, prouve assez l'ampleur des problèmes auxquels la bureaucratie devait faire face. .
Dans un pays où l’agriculture représente encore une partie importante du revenu national, on peut, par des modifications simples du système stalinien de gestion en vigueur, obtenir des résultats immédiats (relèvement du prix des produits agricoles, renonciation à la collectivisation forcée, facilités de crédits, etc.). Ce fut le cas de la Roumanie et, dans une moindre mesure, celui de la Pologne après 1956. Mais dans un pays aussi industrialisé que la Tchécoslovaquie, on ne peut sortir du marasme économique, même provisoirement, qu'en posant d'emblée, et en toute généralité, le problème d'ensemble de la réforme économique.
Nous allons donc successivement examiner dans quel cadre s'est posé le problème (et c'en était un!) de la réforme économique, le sens social de cette réforme et enfin ses conséquences politiques.
3. Une question simple à laquelle les staliniens n'ont jamais été capables de répondre est la suivante : vous dites qu’en Hongrie, en 1956, c'était la contre-révolution ; soit. Mais vous dites aussi — maintenant — que la clique Rakosi-Geroe faisait régner une véritable terreur policière sur l’ensemble de la société. Existait-il un autre moyen que l'insurrection armée pour mettre ces individus hors d'état de nuire? Y avait-il des possibilités réelles, par le jeu démocratique d'y arriver ?
On touche là un point essentiel, que l'affaire tchécoslovaque révèlera : l'incapacité de la bureaucratie des démocraties populaires de s'autoréformer dans un sens qui lui serait pourtant historiquement plus favorable, sans mobilisation des masses.
La réforme économique
Dire en 1968 que la gestion bureaucratique de l'économie tchécoslovaque des années 1960 ne pouvait conduire qu'au marasme et à de grandes crises, c'est énoncer une trivialité que tout le monde reconnaît actuellement'. Débarrassée de ses « feuilles de vigne » philosophiques, l'explication officielle est en substance ceci : nous avons accepté l'importation mécanique des principes (?) de planification staliniens. Si ces principes sont bons pour une économie en voie de développement extensif, ils deviennent des freins dès qu'il s’agit d'obtenir un développement intensif parce qu'ils sont incapables de tenir fortement compte des coûts de production et de la qualité des assortiments.
QUAND « LES BOUCHES S'OUVRENT »..
L'explication officielle des causes d’une telle erreur est d'une naïveté étonnante : si la pression soviétique est discrètement mentionnée, on insiste surtout sur l'aspect erreur de raisonnement’; on explique dans des textes d'apparence fort philosophiques que les rapports entre les phénomènes objectifs et les phénomènes subjectifs étaient mal analysés (traduction plus terre à terre : les rapports entre la «loi du marché » et la planification). Ce qui émerge en tout cas, c'est qu'on était très dogmatique, qu'on s’en excuse et qu'on est décidé à bien se corriger. L'aspect extraordinairement limité de ce genre « d'explication » nous révèle déjà les limites du cadre social qui produit ce type de réflexion : sous la pression d'un mécontentement croissant des
1. Dire la même chose en 1960, c'était évidemment puiser dans l'arsenal' habituel des calomnies trotskystes. De la même façon, dire actuellement de la Chine des années 1960 qu'elle avait de sérieuses déformations bureaucratiques, c'est passer pour un grand maoïste, quant à ceux qui l'avaient dit en 1960
2. Pour O. Sik, parce qu'on avait trop insisté sur la permanence, en régime socialiste, de «lois objectives », on avait cru trop simplement que le plan les reflétait nécessairement, on avait alors oublié que ce plan était fait par des hommes par des hommes, c'est-à-dire, comme toute entreprise humaine, faillible. «Toute planification est une activité subjective.» En d'autres termes, il en est de la planification comme de la gastronomie : les lois culinaires existent objectivement, mais n'en sont pas moins appliquées par des hommes et le ere y merlan peut être gâté par la sauce d'un cuisinier inexpérimenté.
masses qui, rappelons-le, voyaient depuis 1960 leur niveau de vie stagner, c'est une autocritique « sincère » de la bureaucratie qui veut trouver un nouveau style.
Par contre, sur les conséquences d'une telle erreur, on est littéralement intarissable. Des dizaines de milliers d'articles sont parus en Tchécoslovaquie depuis 1963 qui dénoncent de façon plus ou moins éloquente les méfaits de l'ultra-centralisation de l'économie.
Disons quelques mots sur le fonctionnement du système. La société capitaliste produit des valeurs d'échange, c'est-à-dire que le marché teste, après la production, si trop (ou pas assez) de temps de travail a été dépensé dans la production de telle ou telle marchandise par rapport aux besoins solvables. L'établissement de prix de marché au-dessous (ou au-dessus) de la valeur détermine des profits inférieurs (ou supérieurs) au profit moyen, ce qui, en principe, incite les capitaux à se déplacer dans les secteurs où la demande solvable est la plus grande’. C'est ainsi qu’en régime capitaliste sont «naturellement» comptabilisées et réparties les forces productives. Le moteur de la production capitaliste, c'est donc la recherche du profit maximum, par chacun des trusts.
En principe, la société socialiste qui a aboli la propriété privée des moyens de production, se fixe comme but de satisfaire directement les besoins sociaux sans passer par le détour du marché‘. Elle doit donc être capable, si elle veut éviter tous les gaspillages de la société capitaliste, de fixer, a priori, la répartition des forces productives dans les diverses branches et ce, aussi bien du point de vue quantitatif que qualitatif. Le plan apparaît donc comme l'outil essentiel pour réaliser ce but. (Il est frappant d'observer qu’à bien des égards la mystification du « Plan » chez les staliniens rappelle la réification de la monnaie chez les bourgeois.) La planification est loin d’être une opération simple (la Tchécoslovaquie produit plus de 1.5000.000 objets différents). Nous ne pouvons développer ici les problèmes théoriques et pratiques que ceci soulève’. Mais une chose est sûre : l'échec de la planification stalinienne n’a qu'un lointain rapport avec ce type de difficultés « objectives ». L'origine en est évidemment sociale et politique, rious reviendrons sur ce point plus tard.
Comment se manifestaient donc ces aberrations de la planification stalinienne ? Précisons tout de suite que nous retranscrivons ici en résumé les critiques de ceux qui seuls pouvaient s'exprimer à partir de 1963 en Tchécoslovaquie : les technocrates ;' (il ne s’agit pas des revendications des travailleurs : logement, habillement, transports collectifs).
3. On sait que cette magnifique «logique» entraîne malheureusement les crises cycliques qui à leur tour ont entraîné la concentration, le régime des monopoles et la disparition de cette si belle concurrence (ce que bien des théoriciens yougoslaves et même tchécoslovaques semblent avoir oublié). Voir Cahiers Rouge n° 1
4. De toute façon, et abstraction faite des déformations staliniennes, pendant toute une période transitoire une certaine survivance des catégories marchandes est inévitable. Voir cours de E, Germain sur la bureaucratie.
5. Voir le livre de Préobrajensky, La Nouvelle Economique, celui de Bettelheim, Problèmes théoriques et pratiques de la Planification socialiste, le tome II du Traité d'économie marxiste de E. Mandel.
. a)ence qui concerne l'élaboration du plan lui-même. D'abord il contenait des priorités injustifiées (notamment en ce qui concerne l'industrie lourde). Il avait pour base de calcul des données
gén
éralement fausses (tendance des directeurs à sous-estimer
leurs capacités de production afin de pouvoir réaliser ou même « dépasser » plus facilement le plan, sous-évaluation du prix des
pro
duits agricoles, conséquence de la priorité à l'industrie lourde).
À cela, il faut ajouter certaines incohérences inévitables quand
il s
’agit de coordonner à partir d'un seul centre une production
si diversifiée, Mais la critique la plus importante était qu'on ignorait si la production planifiée — même dans l'hypothèse heureuse
où
elle verrait le jour — allait effectivement correspondre à un
besoin ou rester invendue (entraînant de plus des frais de stocka-
ge,
d'entretien, etc.).
b) en ce qui concerne l'exécution du plan, les critiques ne
son
t pas moins vives. Comme la conformité de la production
réelle à la production planifiée dépend d'une multitude de facteurs aussi bien quantitatifs que qualitatifs, il est impossible de vérifier centralement l'exécution du plan à tous ces niveaux, et généralement deux ou trois indices quantitatifs bruts servaient de critère pour savoir si le plan était réalisé ou dépassé (point
qui
a une importance décisive en ce qui concerne les primes des
directeurs). Pour être plus clair, nous allons donner un exemple
caricatural : celui de la fabrication de tracteurs. On peut pren-
dre
comme indice principal la valeur de la production brute ex-
primée en couronnes. Dans ce cas, il est clair que le directeur aura intérêt à employer des matériaux valant déjà cher à l'entrée de l'usine (par exemple, s'il doit sortir pour 1 million de couronnes de tracteurs et que par chance il puisse se procurer
des
aciers spéciaux pour 500.000 couronnes, il aura déjà réalisé,
avant même la fabrication, son plan à 50 % en ce qui concerne l'indice principal). On a évidemment, à notre connaissance, jamais pris comme indice principal le poids (auquel cas on peut être assuré que la consommation de plomb aurait augmenté dans
les
usines de tracteurs). Mais on a pu prendre, par exemple,
comme indice principal la puissance totale de tracteurs produits exprimée en chevaux; mettons que le plan exige 1 million de chevaux-vapeur par an; il est alors clair que pour « réaliser » ou même «dépasser» le plan, le directeur s'orientera résolument vers des tracteurs monstrueux (il est évident que l'indice principal est infiniment plus facile à réaliser avec quelques énormes tracteurs qu'avec beaucoup de petits, ne serait-ce que parce qu'on manque de pneus..). Si c'est maintenant le nombre de tracteurs
qui
sert d'indice principal, on verra alors proliférer « des solex
à carrosserie spéciale »… Bien entendu, il s’agit d'une illustration et non pas d'un exem-
ple
: en vérité, les indices principaux étaient une combinaison
plus ou moins savante des précédents, ce qui avait pour effet de
tés
fournir une production combinant plus ou moins les monstruosi-
précédentes.
c) En ce qui concerne les résultats, le moins qu'on puisse dire
de la qualité des produits finis, c'est qu'elle est mauvaise. Il y a
des pro:
constructions inachevées, un déchet très important dans la duction, enfin ce qu'il reste d'utilisable ne l'est souvent que
peu de temps. Si on reprend l'exemple de nos tracteurs, il est
S
clair qu'a priori un souci au moins n'est pas dans la tête du directeur qui en a beaucoup : celui de savoir si jamais aucun paysan n'aura l'usage d’un tel tracteur et encore moins de savoir, le cas échéant, si les tracteurs qu'il produit pourront rouler en moyenne 5, 10 ou 1.000 kilomètres.
En bref, c'était une société qui si elle ne produisait plus de valeur d'échange (les marchandises du système bourgeois) n'était que peu capable de produire des valeurs d'usage (réellement « utilisables »). On ne produisait donc, ni pour le marché, ni pour les besoins de la société, mais pour le plan. D'instrument du développement harmonieux de la société, le plan était devenu un but en soi, d’où la fétichisation de ce plan dont nous avons parlé.
UNE CRITIQUE TECHNOCRATIQUE
Voilà les constatations qui servent de point de départ à la critique « technocratique» de la planification stalinienne. La première chose à dire, c'est qu’elles sont vraies, et il n'y a que ceux qui identifient stalinisme et socialisme qui y voient une remise en cause du socialisme. Ce qui nous paraît causer bien plus sûrement la perte du socialisme, c'est le maintien d’un tel type de gestion et non sa dénonciation (bien tardive mais nécessaire). Ce qui nous paraît, par contre, beaucoup plus discutable, sont les remèdes proposés par ces docteurs. Incapables (et il ne s’agit pas seulement de raisons psychologiques) de sortir du cadre bureaucratique, ils veulent simplement débureaucratiser la bureaucratie. Quelle est leur démarche ? Ayant fait les constatations dons nous avons parlé, ils en tirent la conclusion que le seul usage de la carotte et du bâton administratif ne permet pas d'adapter la production aux besoins, étouffe l'initiative créatrice, favorise la fraude, la corruption et le marché noir (cf. l'affaire Sejna), et que le seul développement du nombre d'indices principaux (en y incluant des indices qualitatifs) ne ferait que compliquer le problème sans le résoudre (on frémit rien qu'en pensant à la paperasserie supplémentaire que cela introduirait). Dans le même temps, ils se livrent à une étude, à notre avis quelque peu idéalisée, des beautés de la loi du marché en ce qu'elle permet, grâce à la loi de l'offre et de la demande, d'adapter la production aux besoins. Et les exemples sont nombreux où l'application — théorique — de cette loi rendrait impossible les nombreux gaspillages — bien réels ceux-là — de la société tchécoslovaque. Illustrons encore symboliquement ce point avec l'exemple de nos tracteurs. Supposons, ce qui cette fois est tout à fait réaliste, que notre usine de tracteurs ait oublié de prévoir des joints de culasse de rechange. On peut considérer qu'au bout d’un an 5.000 tracteurs vont être immobilisés faute de joints de culasse de rechange. Dans la coopérative où cela arrive, il est en fin de compte plus simple de réclamer un autre tracteur (ce qui est prévu par le plan), que de s'engager sur la voie périlleuse et inconnue de demandes — non prévues par le plan — de joints de culasse de rechange. Dans le premier cas, on risque effectivement d'obtenir un tracteur dans les délais convenables, dans la deuxième hypothèse on risque de compromettre la récolte. Ce n'est donc pas nécessairement par «manque de patriotisme » que le directeur va faire cette demande aberrante, il est lui-
même victime anonyme d'un système aberrant. (Voilà pourquoi Kafka a été si longtemps mis à l'index!) Dans une économie marchande où jouerait la loi de la concurrence, d’abord le constructeur n'oublierait pas de prévoir des pièces de rechange (la qualité du service après vente est un élément de la concurrence entre firmes), mais admettons même qu'on ne dispose plus de telles pièces (il ne faut quand même pas oublier que certaines firmes tombent en faillite dans un tel système !) que se passeraitil? Ces 5.000 tracteurs en panne constituent un profit immédiat possible d'où apparaîtra automatiquement (au moins) un petit entrepreneur «offrant ses services » et fabriquant — ce qui est facile — les joints de culasse. Le résultat en sera certainement un bénéfice net pour la société. Une telle initiative n'est ni permise ni même réclamée dans le système ultra-centralisé de planification stalinien. Voilà qui prouve, paraît-il, que la logique du profit est plus «riche » que toute logique administrative.
LE PROFIT, CRITERE PRIVILEGIE
Accumulant ainsi une multitude d'exemples de ce type, on en arrive « naturellement » à la conclusion que de tous les indices possibles, le profit (différence entre coûts de production et prix de vente) est le meilleur indicateur. Mais pour que ce profit ait un sens, il ne peut plus être un profit planifié, mais doit résulter d'une certaine liberté des prix. Si ce point est déjà fort discutable’, il faut bien comprendre qu'il n’est pas en soi plus absurde que les fameux ‘indices principaux que nous avons mentionnés plus haut. Cependant, la réforme de O. Sik va plus loin, elle propose que cet indicateur de la bonne marche de l'entreprise, le profit, serve de stimulant direct à son activité : le salaire du directeur et des ouvriers étant très directement liés aux profits réalisés. Ainsi, dans cette optique, fini le gaspillage des matières premières (puisqu'un haut coût de production fait chuter les profits d'autant, d’où les salaires), finie l'inadaptation de la production aux besoins (la mévente risquant maintenant d'entrainer la faillite de l'entreprise), libérons l'énergie créatrice et l'ini- « tiative, etc. etc.
Bien entendu, il ne s'agit pas pour Sik’ de rétablir la libre entreprise, les secteurs-clés industriels, la production de moyens de production resteraient soumis à une planification centralisée assez stricte.
Le but de cette brochure n'est pas de se livrer à un examen technique des mesures proposées par Sik; nous n'en parlons donc que très brièvement. À coup sûr ces mesures permettront d'éliminer certains des aspects les plus choquants de la gestion stalinienne, mais elles introduisent alors d’autres contradictions. Pour ne rester que dans le domaine économique, mentionnons
6. Voir l'article de E. Mandel dans les Temps Modernes et les articles de Bettelheim dans La Pensée.
7. Les travaux du Plenum du C.C. du parti tchécoslovaque étaient particulièrement flous sur le problème pourtant central de la détermination des prix des moyens de production. Ainsi donc l'affirmation souvent répétée de Sik que si Jes prix sont correctement établis le profit est le meilleur indicateur revient à supposer le problème résolu, puisqu'un «bon >» niveau de prix suppose un «bon » profit.
en une : le profit, nous dit-on, est le meilleur indice de la bonne marche de l'entreprise ; encore faut-il que les coûts de production (qui permettent de calculer le profit) soient eux-mêmes économiquement valables. Comme il n'y a pas de marché des moyens de production, on comprend alors que toute évaluation « fantaisiste » des coûts de production prive le profit de toute signification du point de vue de l’économie nationale‘. On risque alors d'obtenir dans certains cas des résultats pires qu'avec l'ancien système de gestion, où telle manipulation administrative arbitraire pouvait être éventuellement «corrigée» par telle autre intervention administrative.
Du point de vue social, l'application de la réforme Sik a incontestablement des aspects réactionnaires. Nous en donnerons deux exemples seulement : les mineurs en Tchécoslovaquie étaient payés avec de très hauts salaires, comme en U.RSSS. Ce facteur aggrave considérablement le fait général que le charbon est devenu une source moins « rentable » d'énergie. On a donc licencié un certain nombre de mineurs et, comme le «recyclage » est très difficile, on ne leur a offert qu'un travail de cantonnier, avec la paye correspondante (nettement plus faible) et comme la retraite est calculée sur les dernières années, les mineurs qui n’avaient pas été conviés aux « discussions sur l'utilisation rationnelle de la rentabilité» ont eu tout simplement l'impression d'avoir été volés.
Le deuxième exemple que nous prendrons est celui du logement. À l'heure actuelle, il y a à Prague (comme à Moscou ou à Varsovie) une crise du uement Mais jusqu'à présent les loyers étaient négligeables, ils ne couvraient même pas les coûts de production. Si on fait abstraction des phénomènes de favoritisme et de corruption (ce qui est véritablement une abstraction, la carte du parti aidant puissamment à se procurer une clé), cette misère du logement était « démocratiquement» partagée par toute la société. L'application de la réforme économique aura pour effet de faire grimper considérablement les loyers, ce qui augmentera l'inégalité sociale.
Voilà pourquoi la réforme économique ne suscitait pas d’enthousiasme dans la classe ouvrière au début de 1968 : le spectre du chômage recommençait à poindre.
Nous ne nous livrerons pas ici à la critique théorique de la « théorie » de Sik sur la non-compréhension du rôle respectif et contradictoire du plan et du marché (même qualifié de socialiste), parce que nous ne croyons pas que l'origine de cette erreur théorique soit théorique. (Sik lui-même ne prétend pas tellement faire de la théorie, l'aspect pragmatique de ce qu'il écrit est tout à fait frappant.) O. Sik exprime au mieux les intérêts sociaux de l'aile libérale de la bureaucratie. Nous reviendrons sur ce point plus tard. Mais les mêmes raisons qui rendent cette couche sociale incapable d'expliquer les causes de la gestion stalinienne (nous l'avons vu) la rendent également incapable de proposer des remèdes réels. Le fond de l'affaire est le suivant : il est impossible d'obtenir une gestion économique satisfaisante tant que les tra-
8. Nous ne considérons que les écrits antérieurs à l'intervention: rs ne préjugeons pas de ce que O. Sik pourra par la suite écrire de uisse.
vailleurs, en tant que classe’, ne participeront pas de façon consciente (et donc organisés de façon ad hoc) à l'élaboration et à l'application du plan. Le stalinisme a exproprié les travailleurs de tout pouvoir politique et économique. Ce que l'aile libérale de la bureaucratie tchécoslovaque a ressenti, ce sont les conséquences funestes de ceci à cause de la crise économique qui risquait, à terme, de se transformer en explosion politique. Elle propose donc de réinjecter un peu de pouvoir économique aux consommateurs, ce qui, tout en modifiant les tensions sociales, ne peut que la favoriser. Il est caractéristique que ce ne soit que dans la dernière période (juillet 1968) que la question des conseils ouvriers ait été posée, et nous verrons d'ailleurs pourquoi.
9. Il est incontestable que la réforme économique accroît, en un certain sens, le rôle joué par les travailleurs dans l'économie. D'abord, elle les «intéresse» à la production dans l'entreprise avec tous les aspects positifs et négatifs que peut donner une autogestion à la yougoslave. Ensuite, elle leur permet d'agir sur la production en tant que consommateurs, c'est-à-dire après coup et avec un poids proportionnel à leur revenu. Mais dans tous les cas, et ce n'est pas un point secondaire, il ne s’agit pas d'un renforcement de la participation des travailleurs en tant que classe, mais, au contraire, l'ensemble de ces mesures risque de perpétuer l’effritement de la conscience socialiste. Pas plus en se servant de la contrainte administrative, qu'en utilisant les leviers économiques qui sont ceux d'un système bourgeois, on ne peut parvenir à la société socialiste.
Il faut comprendre que toute réforme économique a des conséquences subjectives qui, à leur tour, deviennent des faits objectifs. L'étude historique concrète de la dégénérescence stalinienne, que nos réformateurs ne font pas, est riche d'enseignements à ce sujet.
La crise ouverte
À l'époque où elle fut présentée, la réforme de O. Sik a soulevé des discussions dans le Parti, mais somme toute de bien faible ampleur si on tient compte de la hardiesse de ses propositions dans le climat d'extrême conformisme qui régnait à cette époque en Tchécoslovaquie. La raison en est simple : devant la crise qui menaçait, toute la bureaucratie était d'accord qu'il fallait sauver l'économie. Mais quand il s'est agi de passer aux actes, on s’est aperçu qu'il y avait véritable sabotage de cette réforme et c'est là qu'est petit à petit apparu au sein du Parti le clivage entre «les libéraux» (ceux qui voulaient honnêtement appliquer la réforme et qui étaient prêts à en supporter certaines conséquences) et « les conservateurs » (ceux qui, en pratique, s’acharnaient à maintenir le statu quo).
Cette crise que la bureaucratie a essayé le plus longtemps possible de dissimuler aux yeux des masses (ce qui ne signifie pas que chacun des camps n'ait pas tenté de se constituer une clientèle, mais qui n'en éclaire pas moins l'aspect essentiellement interbureaucratique de ce débat), n'en a pas moins atteint un caractère si aigu que l'aile conservatrice dirigée par Novotny préparait activement un coup d'Etat militaire fin décembre 1967, oubliant par là-même son riche enseignement à propos des voies de passage pacifique. >
L'ANCIEN ET LE NOUVEAU
Si on veut faire abstraction de considérations psychologiques (âge et passé des dirigeants, ossification relative de leur intellect, conservatisme sénile voire même imbécillité notoire) qui ne peuvent expliquer, pour des marxistes, l'ampleur d'une telle crise, on doit se poser la question suivante : |
Quelle est l'origine sociale de cette crise au sein de l'appareil du Parti et de l'Etat ?
Pourquoi est-on conservateur ou libéral et comment passet-on si facilement d'une catégorie à l’autre? Avant de pouvoir répondre à cette question, il nous faut maintenant insister sur une autre contradiction, politique celle-la, contenue dans la réforme Sik.
Cette contradiction est la suivante : l'application « honnête » de la réforme, dans les conditions concrètes de la Tchécoslovaquie, signifie une remise en cause de certains aspects de la toute-puis-
sance monolithique du parti, ce qui, très concrètement, se traduira par la mise au chômage d'une série de cadres bureaucratiques. En effet, il est impossible de stimuler l'initiative économique (ce qui implique la recherche et la libre discussion, les voyages à l'étranger, etc.) en évitant que cela ne déborde dans les autres domaines de la vie sociale. Ceux qui ne devaient leur place privilégiée de bureaucrates qu'au maintien du strict monolithisme du Parti dans les domaines politique, syndical, « culturel », policier, judiciaire, voire même religieux, ont été les agents inconscients d’abord et conscients ensuite de ce sabotage de la réforme : (Ceux-là ont alors naturellement trouvé les accents les plus convaincants et les plus pathétiques pour expliquer à la classe ouvrière : la réforme, c'est le chômage!) En un mot, il s'agit de ce qu'on peut appeler la « pègre » de la bureaucratie, c'est-à-dire de tous ceux qui sous un déguisement ou sous un autre, de la robe du professeur à celle du juge, ont tenu le rôle de flic’.
À l'autre extrémité, on trouve une certaine partie de l'intelligensia, des cadres techniques, certains directeurs d'usines, etc. qui, de par leur formation sociale, n'ont rien à perdre d’une certaine libéralisation et en tout cas veulent la réussite de la réforme économique qui, on l’a vu, leur assure une promotion sociale.
Cette description est évidemment extrêmement schématique et si début 1967 cette polarisation de la bureaucratie existe bien, la grande majorité des cadres du Parti et de l'Etat n’a pas encore de position tranchée; Dubcek reste — faiblement minoritaire — et dans le doute, on conserve les vieilles habitudes : la réforme est bloquée dans les faits. Les choses auraient pu en rester longtemps là si les mêmes causes (la stagnation économique et le désarroi idéologique) n'avaient produit d'autres effets hors du terrain bureaucratique : nous voulons parler de la fronde des intellectuels et de la révolte étudiante suivies avec intérêt par une partie de la classe ouvrière. Nous examinerons plus loin l'origine et les caractéristiques de ce mouvement.
Ce qui nous intéresse ici, c'est que ce mouvement autonome des étudiants a opéré sur une bureaucratie profondément divisée (ce qui ne sera pas le cas en Pologne, où le mouvement étudiant en février-mars était même, semble-t-il, plus fort). Dubcek et l'aile libérale ont su utiliser avec intelligence ce mouvement qu'ils ne contrôlaient pas pour démontrer à quelques hésitants (ce qui donnera la majorité de janvier 1968) que le statu quo était encore plus dangereux qu’un tout petit peu de courage. Ce n’est évidemment pas par hasard que Dubcek a pu utiliser à son profit le mouvement étudiant : il y avait par certains points confluence “entre son programme et les revendications des étudiants. Mais cette majorité de janvier n'est dans l'appareil, ni franche, ni massive, et les conservateurs qui n'ont pas d'autre alternative sont décidés à se battre jusqu’au bout ; la pègre a des ramifications dans toutes les instances du Parti et des syndicats, et la politisation naissante des masses qui menace leurs postes,
1. Traduction stalinienne : « remise en cause du rôle historique de la classe ouvrière ».
2. Si le voyage de Sejna avec ses valises aux U.S.A. et le « suicide » de quelques hautes personnalités sont des cas extrêmes que la morale marxiste réprouve (solutions individuelles), le problème n'en demeure pas moins grave pour quelques milliers de leurs collègues.
leur donne un courage auquel vingt années de routine administrative les avaient pourtant fort mal préparés. C'est ainsi que, même après le coup d'Etat militaire avorté de fin décembre 1967, qui ne correspondait nullement à une vocation au suicide, les résistances se sont multipliées. Mais les Russes, fidèles aux principes de non-intervention dans les affaires intérieures d’un pays frère — pour autant qu'ils n'estiment pas leurs intérêts menacés (errare humanum est} — ont laissé faire.
Certes, le cœur était du côté de Novotny, mais la raison imon à de ne pas s'accrocher à une galère faisant eau de toute part.
C'est l'époque où on voit fleurir dans la Pravda (et dans l'Humanité) des appréciations élogieuses sur l'originalité des voies tchécoslovaques au socialisme, etc.
LA LUTTE POUR LE POUVOIR
Les conservateurs ne se tiennent pas battus pour autant, et si Dubcek cherche de l'appui chez les étudiants et les intellectuels, ils s'adressent, Novotny en tête, à la classe ouvrière et lui tiennent en substance ce discours : certes, des erreurs regrettables ont été commises dans le passé, nous sommes tous décidés à les corriger’, mais certains, bien que du Parti, veulent tirer argument de ces erreurs pour attaquer nos conquêtes sociales, avec Dubcek ce sera la fermeture de certaines usines, donc le chômage, la rationnalisation du travail avec tout ce que cela comporte, la vie chère, etc. Puissamment orchestrée dans la classe ouvrière par une armée de fonctionnaires toujours en place, et se fondant, somme toute, sur des éléments de vérité comme nous l'avons vu plus haut, cette campagne pouvait se révéler fort dangereuse pour les libéraux.
Début 1968, la popularité de Dubcek n'était pas si grande dans les milieux intellectuels où de toute façon il était considéré comme un «homme du Parti» et où on avait conscience que les conquétes sur le plan de la liberté d'expression étaient partiellement dûes à la lutte. Quant à la classe ouvrière, si elle était également sensible à l'arrêt de la terreur policière, elle était moins concernée par la formidable libéralisation intellectuelle qui s’annonçait. Et même plus tard (Pâques 1968) lorsqu'elle sera devenue très sensible à la quasi-abolition de la censure de la presse et à l'intérêt
3. Sed perseverare diabolicum! Voilà pourquoi ils sont intervenus en août, :
4. Le Kremlin se souvenait probablement que d’avoir appuyé jusqu'au bout la clique Rakosi-Geroe l'avait contraint en Hongrie, en 1956, à intervenir contre la colère des masses, alors inévitable. C'est donc pour éviter d'avoir à intervenir qu'ils n'ont pas soutenu Novotny (voir note 22).
5. C'est beaucoup la faute à Gottwald, (secrétaire général du Parti, puis président de la République), rappelé à Dieu, six jours après Staline : trop peu couvert à l'enterrement du patron, il avait pris froid sur la Place Rouge).
6. On a assisté pendant des mois à des spectacles incroyables en « démocratie populaire » : ce n'est pas, bien sûr, que les gens faisaient la queue, mais que ces files d'attente avaient pour objet d'acheter le journal pour savoir ce qui se passait !
nouveau que présente la politique, elle n'aura toujours pas trouvé pour autant de possibilité de s'exprimer en tant que classe.
En mai 1968, Literarny Listy pouvait publier une grande photo de Trotsky, traduire des articles de Deutscher ; en juin, Rude Pravo pouvait consacrer un article élogieux à Z. Kalandra, secrétaire de l'organisation trotskyste de Tchécoslovaquie (assassiné en 1950, pour « haute trahison et espionnage »), mais Prace, le journal officiel des syndicats ne mentionnait qu'exceptionnellement les grèves ou des actions concrètes de débureaucratisa- . tion de syndicats prises çà et là. On touche là les limites sociales de la liberté qui a existé jusqu'en juin-juillet. Maïs l'idée des Conseils ouvriers et même la constitution effective d’un certain nombre d’entre eux sur le plan local (et que le nouveau programme du Parti allait entériner), la menace croissante de l'intervention soviétique à laquelle Dubcek semblait s'opposer efficacement, allait rapidement faire croître la popularité du gouvernement, le point culminant semble avoir été fin août.
LES RAPPORTS ENTRE LA DIRECTION ET LES MASSES
Quelle aura été la politique des libéraux de janvier à août 1968 ? Face à la résistance acharnée de la « pègre »’, ils ont dû faire une série de concessions aux masses. Personne ne croira que Dubcek, membre du Comité central depuis neuf ans (avec tout ce que cela exigeait comme « qualités » dans les années 1958 en Tchécoslovaquie) ait découvert brusquement en février 1968 que de graves injustices avaient été commises depuis une vingtaine d'années ;: mais en permettant aux « bouches de s'ouvrir » enfin, il savait pertinemment qu'elles s'ouvriraient d'abord contre la fraction conservatrice et que, d'autre part, il y gagnerait en popularité. Ce double calcul s'est avéré exact'. La dénonciation des crimes de la période stalinienne a porté un tort considérable aux conservateurs, la politisation croissante des masses les a achevés. Après Pâques, on peut considérer qu'avec leurs seules forces internes les conservateurs ne pouvaient plus mener que des combats d’arrière-garde. Nous voulons insister ici sur un point tout à fait décisif : il n'y avait pas eu de révolution politique, de renversement du pouvoir bureaucratique par des Conseils ouvriers, 90 % peut-être des cadres en place étaient les mêmes que dans la période précédente, seuls les éléments les plus marqués de la « pègre » avaient été éliminés et la masse de la bureaucratie, estimant que le rapport des forces avait tourné, était
7. Nous verrons plus loin qu'il ne s’agit pas là d’un accident de l'histoire, mais signalons que c'est uniquement grâce à la montée révolutionnaire des masses que cette pègre a pu être éliminée en Pologne et en Hongrie en 1956, ce qui a permis ensuite à la bureaucratie hongroise d’avoir une politique « libérale » sans avoir à lutter sur les deux ronts.
8. Il est bien entendu qu'il s’agit pour nous d’un calcul « objectif », nous ignorons parfaitement quelles sont les doses de bonne foi et de cynisme qui composent la mentalité politique de l'équipe dirigeante, il nous paraît même probable que cela varie fortement d'un individu à l’autre. Ces détails importent peu ici, mais joueront un rôle évident quant à leur avenir politique.
désormais « sincèrement » convaincue des mérites de la politique d'après janvier.
UNE POLITIQUE DE BALANCE
Mais les démons avaient été lâchés, et les vannes que Dubcek avait laissé s'ouvrir, il ne pouvait plus les refermer sans s'appuyer sur ceux qu'il voulait précisément éliminer. Une liberté de discussion sans précédent s'est développée, atteignant aussi la classe ouvrière, et surtout commençait à se développer l'idée de formes d'organisations indépendantes de la bureaucratie, du Parlement étudiant jusqu'aux Conseils ouvriers ; des restructurations de syndicats commençaient à se faire et l'idée que d’autres partis politiques se réclamant du socialisme devraient exister commençait à germer. Privée de censure, privée de police politique, bref de tous les attributs indispensables du socialisme pour le Kremlin, la bureaucratie tchécoslovaque était contrainte de suivre. Favorisant le retour aux traditions nationales avec une idéalisation incontestable de la République « Démocratique » de Masaryk, la direction tchécoslovaque commençait même à demander davantage d'indépendance économique par rapport à l'U.R.SSS.
«C'est peut-être par sa politique internationale que l'on voit le mieux que l’équipe de Dubcek était liée à son origine de défenseur «libéral» de la bureaucratie. Sauf sur quelques points liés à des questions commerciales, c'était une politique profondément conservatrice tout à fait alignée sur Îa politique « de coexistence pacifique » de Moscou. Et comme de plus, l’aide « internationaliste » de la Tchécoslovaquie avait toujours été extorquée par l'U.RS.S. et avait plus ou moins servi de prétexte à Novotny pour expliquer certaines difficultés économiques, il est compréhensible qu’une forme d’égoïsme national se soit développée. Voilà encore une faiblesse très grande — et non fortuite — du gouvernement Dubcek. L'Union Soviétique savait que Son Intervention en Tchécoslovaquie ne soulèverait pas de protestations énergiques des mouvements révolutionnaires des pays sous-développés. C'est ce que l'on a vu.»
LE CENTRISME DE DUBCEK
En fait, l'équipe Dubcek dont la base sociale était extrêmement faible a tenté d'assurer son pouvoir en jouant à son profit le rôle d’arbitre entre des forces beaucoup plus grandes : la volonté des masses et la menace soviétique.
S'ils ne pouvaient être que peu écoutés, les avertissements de Dubcek contre les «excès» de la libéralisation se faisaient plus pressants. Il fallait être raisonnable, ne pas brûler les étapes et inversement, dans ses discussions avec l'URSS. Dubcek s'appuyait bien sur ses «excès ». L'attitude de la direction tchèque au moment de la Conférence de Cierna a été typique. Elle a accepté de faire de la diplomatie secrète avec les Soviétiques ; elle n’a pas cherché à expliquer clairement sa position à son peuple, mais quand spontanément, certains secteurs se sont mobilisés,
9. Voir Rouge n° 1.
ont signé des appels, publié des déclarations, elle a accepté, comprenant empiriquement que c'était là sa seule force.
En bref, elle disait aux Russes : que pouvons-nous faire, il y a les masses, et aux masses : il y a les Russes".
UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE ?
Si on comprend cela, on comprend alors également ce qui peut paraître une histoire absolument invraisemblable : qu'un pays envoie dans un autre 600.000 hommes armés de pied en cap pour n'obtenir que des changements somme toute mineurs dans le personnel et les organismes dirigeants. Il est assez clair maintenant que la politique actuelle suivie par la direction ne diffère pas qualitativement de la précédente. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, les Soviétiques ont maintenu Dubcek dans sa position d'arbitre, mais ont complètement bouleversé les données objectives du jeu pour le ‘rendre moins dangereux. Il faut reconnaître en échange que les déclarations de l'équipe dirigeante ont gagné en netteté. Ceci étant, des glissements politiques vont certainement s'opérer au sein de la bureaucratie : les réalistes d'aujourd'hui sont déjà teintés d'aspects conservateurs
10. C'est peut-être la Roumanie pays de peu de ressources qui est au mieux passée maître dans cet art difficile qu'est la double utilisation de ses ennemis politiques : vivants, on les exécute, mais morts ils peuvent encore servir si le besoin s'en fait sentir et leur réhabilitation permet d'en éliminer d’autres. Quant à Slansky, il aura au mois servi trois fois : vivant, il fait condamner injustement Clementis et bien d'autres, pendu, il expie pour toutes les déviations nationalebourgeoises, enfin réhabilité, il menace Novotny.
La voie “russe” au socialisme
IL Y A ERREUR ET ERREUR '
Nous sommes maintenant mieux armés pour répondre à la double question : que diable allaient faire les Soviétiques en Tchécoslovaquie et cette intervention est-elle de leur part une erreur ?
Bien entendu, à chaque fois qu'une couche réactionnaire tente de perpétuer son pouvoir à tout prix, on peut toujours qualifier ses coups de force « d'erreurs» en tant qu'elle cherche à faire «tourner en arrière la roue de l'histoire ». Ainsi l'impérialisme US. a, dans le passé, commis certaines «erreurs ». « Erreur » le débarquement à la Baie des Cochons, «erreur» également l'invasion de Saint-Domingue. Mais il est clair qu'entre ces deux erreurs, il y a une différence. La première était une «erreur » qui s'est traduite d'un point de vue immédiat, par un échec de l'impérialisme U.S., la deuxième reste une erreur historique, qui comme toutes les autres (Vietnam, assassinat du Che, etc.) finira bien par se faire payer, mais qui, à court terme, signifie un avantage pour l'impérialisme.
Si, en envoyant leurs 600.000 hommes de troupe, les Soviétiques se fixaient comme but la réinstallation de Novotny dans l'allégresse générale, il est clair que les hommes du Kremlin seraient alors davantage des imbéciles que des criminels’. Mais expliquer l'Histoire par une succession d'erreurs (par rapport à quelle logique ?), c'est précisément avouer qu'on renonce à la comprendre et à agir.
Même si certaines illusions du Kremlin se sont très vite évanouies en fumée’, il n’en reste pas moins que cette intervention
1. Ceci est bien, somme toute, la position du B.P. du Parti Communiste Français. Voilà aussi pourquoi tant de militants comprennent aussi mal cette position : il est quand même inconcevable que sur une question interne aux « démocraties populaires », le B.P. du Parti français ait le culot d'avoir des informations meilleures que le B.P. du Parti soviétique ! Voilà où conduit la théorie de « l'erreur ».
2. Dans les premières heures de l'intervention, les Soviétiques ont bien maintenu la fiction qu'ils avaient été appelés; des tracts « anonymes » ont même été jeté d'avion (de nationalité connue) réclamant le retour de Novotny. Mais pouvaient-ils prétendre autre chose au moment où l'affaire était la plus « chaude » ? De toute façon, il est certain que leurs informateurs en Tchécoslovaquie, vieux staliniens endurcis, devaient leur dresser un tableau quelque peu idéalisé des choses, dans le but de hâter cette intervention qui était leur seule planche de salut.
obéissait à une certaine logique, et que, de ce point de vue, la bureaucratie soviétique a marqué des points. Elle paiera demain très cher cette « victoire », c'est certain; pour nous en convaincre, examinons de plus près le calcul de la direction soviétique.
LA CONTAGION
Il est clair que ce qui terrorisait la bureaucratie soviétique, c'est le danger de contagion de l'expérience tchécoslovaque. Déjà le «titisme » des années 1948 représentait un danger pour Moscou, mais, à cette époque, la suprématie incontestée du Kremlin avait permis de le circonscrire à un seul pays et de l'exorciser dans les autres par une série « de procès ». Mais aujourd’hui, malheureusement pour la bureaucratie, les circonstances sont différentes :
— la montée de la révolution à l'échelle mondiale a largement ébranlé la suprématie indiscutée du Kremlin ;
— Ja contestation du modèle soviétique venant d'un pays aussi développé que la Tchécoslovaquie, c'est-à-dire capable de prouver, dans Les faits, que l'hérésie paye est autrement plus dangereuse que celle venant d'un pays comme la Yougoslavie où l'extrême misère est encore le lot commun;
— et surtout l'existence en Tchécoslovaquie d'un prolétariat numériquement et culturellement développé ne donne aucune garantie que l'hérésie tchécoslovaque se limitera à une réédition du titisme. (Il est incontestable qu'on nourrissait beaucoup d'illusion sur les beautés du titisme, mais on connaît très mal, à Prague, la réalité yougoslave. Par ailleurs, quelles que soient ces illusions, la réalité de l'économie tchécoslovaque aurait interdit de copier ce modèle, notamment à cause de son ultradécentralisation.)
La lutte antibureaucratique qui se développe à l'intérieur même des frontières de l'U.R.S.S. risque alors de recevoir un encouragement formidable rendant inefficace la répression. Paraphrasant Lénine, on pourrait dire qu'un peuple qui n'est pas libre est contraint d'en opprimer d’autres. On aboutissait d'ailleurs à des situations absolument cocasses où les nouvelles en provenance de Tchécoslovaquie étaient davantage censurées que celles en provenance des pays capitalistes — ce qui n'est pas peu dire.
Même si elle prenait des formes confuses (et comment en aurait-il pu être autrement après tant d'années de novotnysme 2), l'idée que la participation consciente et active des masses était une condition nécessaire pour édifier le socialisme se développait largement en Tchécoslovaquie. C'est contre cette idée qui risquait de se « transformer en force matérielle » que le Kremlin se devait d'intervenir. Et il ne pouvait le faire que militairement.
3. Voir pages 6 et suiv. On comprend alors l'aspect symbolique ge ont eu après janvier 68 en Tchécoslovaquie les procès des « procès » es années 50.
UNE INTERVENTION « NECESSAIRE »
Le Kremlin craignait que de telles idées subversives ne se propagent parmi les masses soviétiques. Mais la contagion qu'il craignait par-dessus tout, et sur laquelle il pense pouvoir agir, était celle qui risquait de contaminer les bureaucraties d'autres Etats ouvriers. Les mêmes causes qui ont amené l'aile « libérale » de la bureaucratie tchécoslovaque au pouvoir existent, encore que sous des formes spécifiques, dans tous les Etats ouvriers. Il est certain que la « division du camp socialiste» et les aspirations révolutionnaires croissantes des masses ne peuvent que favoriser, dans un premier temps, ce processus de diversification des voies au socialisme : les bureaucraties risquant de devoir davantage rendre de comptes aux masses (et donc moins à Moscou). Que reproche donc le Kremlin à Dubcek ? Essentiellement ses « déviations nationales » qui lui ont fait oublier ses devoirs envers le « camp socialiste tout entier ». S'il est évidemment savoureux d'entendre un Brejnev ou un Kossyguine utiliser un tel vocabulaire, le reproche n'en est pas moins violent et sincère : laisons-les parler à cœur ouvert : ce cochon de Dubcek, pour conserver sa place, et même l'améliorer, cède de façon démagogique à une série de revendications proprement inadmissibles Concernant la levée de la censure, l'établissement de conseils ouvriers et autres fadaises bourgeoises ! Dubcek lui-même n'ignore pas que la logique même de telles revendications le perdra! Il a d'ailleurs fait une série de mises en garde contre les excès après janvier, que nous avons hautement appréciées, mais manifestement peu efficaces. En fait, sa seule défense possible et sa justification étaient la menace causée par notre présence. Ce petit jeu de bascule entre la poussée des masses et la menace de notre intervention, outre qu'il révèle un égoïsme national déplaisant, est d'une irresponsabilité totale. Qu'en Pologne, en D.DR.
ou — sacrilège ! — qu’en U.R.S.S. même des collègues tombent aussi dans l’'égoïsme national — et les raisons pour ceci existent —, alors les possibilités de ce jeu de bascule sont compro-
mises. Quelle armée étrangère pourrait intervenir en URSS. même pour la ramener dans le droit chemin du socialisme ?
Voilà le sens qu'il convient d'attribuer aux déclarations soviétiques qui expliquaient que la Tchécoslovaquie avait « négligé ses devoirs envers les pays frères »*. |
Or, le Kremlin n'ignorait pas que si une telle « négligence » était apparue, c'était parce que la majorité de l'appareil d'Etat et du Parti en Tchécoslovaquie, après mûre réflexibn et quelques expériences, avait cru comprendre que désormais le souffle des masses l'emportait sur le vent de l'Est. « Ils n'oseront pas », était l'opinion unanime en Tchécoslovaquie’. Mais ils ont osé. Pour-
4. Il est tragique que Castro se serve du même vocabulaire, semblant —— cautionner les Soviétiques, alors qu'il veut signifier tout autre chose.
5. Pas seulement en Tchécoslovaquie : les Albanais, dans Pékin Information du 13 août, (donc, semble-t-il, avec l'accord des Chinois : Pékin Information n'ayant jamais donné jusque-là l'impression d’une tribune de discussion) constatant l'extrême dégénérescence de l'URSS. affirmaient que le Kremlin ne pourrait plus intervenir en Tchécoslovaquie comme jadis (dans le bon temps!) il avait pu le faire en Hongrie. C'est-àdire que les Albanais ont reproché successivement à
quoi ? Parce qu'il était clair que, derrière ses velléités plus ou moins sincères d'adaptation, la bureaucratie tchécoslovaque restait fondamentalement conservatrice et donc, pour de très larges secteurs, susceptible d'être convaincue de son erreur. Et quelle meilleure démonstration que le rapport de force n'avait pas tellement changé que l'intervention ?*
VAINCRE PUIS CONVAINCRE
Voilà pourquoi, si l'intervention militaire soviétique, comme tout usage de la force, avait pour but de vaincre et non de convaincre, elle n'en avait pas moins un certain pouvoir de rhétorique en direction d'une bonne partie de la bureaucratie. Les déclarations d'un Cernik, jadis libéral zélé, actuellement réaliste convaincu, en sont une illustration frappante, puisqu'il va jusqu’à déclarer «inopportune» la discussion sur les conseils ouvriers (alors que les Soviétiques n'ont jamais, officiellement, abordé cette question).
La seule possibilité pour les Soviétiques de « normaliser » la situation est de trouver une base sociale minimum. Le succès de cette opération ne dépend pas de l'adhésion acquise et enthousiaste de l'ancienne «pègre» bien compromise aux yeux des masses, mais du ralliement de la plus grande partie de l’ancien appareil. Il est certain que dans la réussite du cycle « conservateur »-« libéral »« conservateur », des pertes sont inévitables.
Dans la mesure où (nous l'avons vu) la popularité de Dubcek est récente et surtout conditionnelle — on acceptait les aspects conservateurs de sa politique, parce qu'on croyait que récisément, ils empêcheraient l'intervention — elle est fragile. Êt si en janvier 1968, c'étaient les éléments progressistes qui aidaient au mieux Dubcek dans sa lutte difficile contre «la pègre », en janvier 1969, il est clair que ce sont les éléments conservateurs qui appliqueront avec le plus de zèle le « réalisme » de la direction. Qu'il le veuille ou non, Dubcek sera contraint de s'appuyer largement sur eux. Les Soviétiques attendront que Dubcek soit suffisamment compromis aux yeux des masses pour finalement l'éliminer, si le besoin s’en fait encore sentir.
Ceci étant dit, il serait faux (et politiquement dangereux pour l'action en Tchécoslovaquie) de considérer de façon mécaniste l'évolution de toute la bureaucratie tchécoslovaque. Il serait évidemment naïf de croire que chaque responsable du Parti ou de l'appareil d'Etat vit de façon consciente toutes les contradictions que nous avons énoncé plus haut. Il s'agit de gens qui, à des titres divers, sont des bureaucrates’, mais dont l'idéologie n'en a pas
l'U.R.S.S. de ne pas intervenir, puis d'être intervenu. On aimerait savoir quel principe guide ce type de politique.
6. La puissance d'une démonstration, dépendant de la qualité des élèves, les Soviétiques ont jugé préférable d'intervenir avant la tenue du 14 Congrès du P.C.T. qui, contrairement à leur attente, risquait de faire apparaître beaucoup de nouveaux cadres. C'est peut-être là la cause immédiate de leur intervention.
7. L'éventail de leurs privilèges est extraordinairement diversifié, l'éventail de leurs fonctions sociales également : on passe continuement du producteur bureaucratisé au bureaucrate policier. Aucune théorie de la bureaucratie considérée comme classe ne permet d'en rendre compte, sans faire des distinctions assez artificielles et qu'il
moins une certaine autonomie par rapport à leur position sociale. Ce que nous avons dit plus haut se fonde sur des considérations tellement générales qu'elles ne permettent que de prévoir quelle sera l'évolution générale de la bureaucratie dirigeante. Il est probable qu'on assistera, en son sein, à des clivages pouvant aller jusqu’à des ruptures spectaculaires. Il est clair également que cette instabilité de la bureaucratie sera, en dernière analyse, déterminée par l’activité autonome des ouvriers et des étudiants.
On peut être certain que, tant qu'il le pourra, le Kremlin maintiendra ses troupes en Tchécoslovaquie ; son rêve étant d'obtenir ce qu'il a obtenu en Hongrie. La classe ouvrière et l’intelligenstia étant ainsi matées, « les excès » rendus impossibles, il est probable que Moscou ne verra aucune objection à ce que l'on tente d'appliquer, mais dans des conditions cette fois-ci aseptiques, des pans entiers de la réforme O. Sik. (Les appels à son retour n'ont, de ce point de vue, rien de surprenant.)
UNE « NORMALISATION » DELICATE
Mais la situation actuelle en Tchécoslovaquie diffère assez sensiblement de la situation de la Hongrie de janvier 1957. D'abord la classe ouvrière et les étudiants hongrois ont été littéralement écrasé par l'intervention, le rapport des forces ne permet pas pour l'instant une telle opération en Tchécoslovaquie : il n'y a encore eu, à notre connaissance, aucune arrestation pour motif politique ; ensuite le poids social et politique de la classe ouvrière tchécoslovaque est plus important que celui de la classe ouvrière hongroise ; mais surtout la désagrégation du «camp pro-soviétique » ne laisse plus au Kremlin la même liberté de manœuvre : en 1956, tous les partis communistes ont approuvé l'intervention.
Pour toutes ces raisons, il sera donc difficile à la direction soviétique de «normaliser» la situation, c’est-à-dire de trouver dans le sein de la bureaucratie tchécoslovaque une base sociale minimum suffisamment stable. Il ne manque évidemment pas de bureaucrates — nous l'avons vu — capables de concilier leur intérêt avec celui des Soviétiques‘, mais il est, malheureusement pour eux, très difficile de faire partager ce point de vue aux masses. Et le drame est que maintenant les masses exigent d'être au courant. La bureaucratie peut bien périodiquement se plaindre de la dépolitisation et du cynisme de la jeunesse, mais il est clair qu'actuellement en Tchécoslovaquie, « la normalisation » ne pourra s'établir qu'avec la dépolitisation des masses. Nous re-
faut sans cesse modifier : la bureaucratie n’a pas de rôle spécifique dans les rapports de production. . . .
8. Ce n'est donc pas seulement par démagogie que la direction actuelle proclame à chaque instant qu'elle veut « poursuivre la politique d'après janvier ». Elle veut réellement le faire, mais avec toutes les limites technocratiques. De ce point de vue, particulièrement significative est la déclaration de Smrkovsky (Monde du 21-12-68) : « Les gens ne peuvent pas être actifs dans un secteur quelconque de la vie — devant leurs machines, dans leur entreprise ou dans l'économie — sans avoir la possibilité de participer à d’autres choses, et surtout à la politique.» Pour Smrkovsky donc, l’un des plus radicaux de l'aile libérale, l’activité politique « des gens » n'est évidemment pas un but en el mais un moyen — comme un autre — d'améliorer la qualité du travail.
viendrons sur ce point, qu'il est essentiel de comprendre si l’on veut situer de façon responsable l'origine « du danger de restauration du capitalisme » et donc les moyens d'y parer.
Occupant militairement la Tchécoslovaquie, la direction soviétique impose en même temps l'éclatement du cadre national de la lutte antibureaucratique : les troupes soviétiques ne quitteront pas la Tchécoslovaquie sous la seule menace d’un mouvement ouvrier «national». L'avant-garde tchécoslovaque a déjà compris que l'issue de sa lutte dépendait à la fois de son implantation nationale et des liens qu'elle était capable de tisser avec les avant-gardes des autres « démocraties populaires »°.
9. Et en tout premier lieu en Union Soviétique. Les discussions de la population tchécoslovaque avec les occupants à la recherche de la « contre-révolution » risquent d'amener en U.R.S.S. des informations qu'à notre connaissance, ni la Pravda ni la radio n'ont donné.
Le danger de restauration du capitalisme
, Nous ne traiterons que rapidement ce point. Non pas qu'il s'agisse d'un problème secondaire ou inexistant. Une étude sérieuse demanderait d'abord d'élucider les rapports qui régissent « la loi de la valeur » et le plan dans une société de transition, et ce, à la fois du point de vue économique et politique. Mais ce problème n'a qu'un lointain rapport avec le sujet de cette brochure, à savoir : les causes de l'intervention soviétique. Brandissant le spectre de la restauration du capitalisme, les Soviétiques ont trouvé là le seul prétexte qui soit à la hauteur de l'énormité de leur intervention : qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. Nous ignorons même dans quelle mesure les dirigeants du Kremlin comprennent le danger réel de l'impérialisme quand on voit leur attitude parfaitement irresponsable au Vietnam où, face à une menace américaine qui n’est pas seulement idéologique, ils se refusent à donner un soutien politique et matériel efficace.
Ceci étant, un danger de restauration du capitalisme existait en Tchécoslovaquie en août 1968. Mais il est inadmissible d'ignorer que ce danger existait également sous Novotny, qu’il existe maintenant après l'intervention au même titre qu'il existe en Pologne, en Bulgarie, en D.DR., en Hongrie et en URSS. aussi. Tant que le capitalisme subsistera dans le monde, avec un po- ‘tentiel productif bien supérieur à celui des Etats ouvriers, ce danger est bien réel : ce n’est quand même pas nous qui croyons au « socialisme en un seul pays »! Mais la seule garantie, à terme, pour empêcher toute dégénérescence, ne peut se trouver qu'avec la mobilisation des masses. Il n'y a là aucune recette miracle. Ceux qui n'y voient là que niaiseries pour petit-bourgeois rêveur doivent pousser à bout la logique de leur raisonnement et nous expliquer que lorsque pour des raisons historiques (qu'ils se refusent à analyser) la politisation et l'auto-activité du prolétariat fait défaut, la police et l'armée peuvent s'y substituer. Ce qui revient, somme toute, à faire l'apologie du stalinisme. Et il est actuellement inutile de combattre théoriquement ce qui, dans les faits, s'écroule.
Il est facile de comprendre que la victime la plus importante de l'ère novotnyienne, c'est le prestige du socialisme. Pendant vingt années, aussi bien Novotny que la bourgeoisie internationale!' ont répété à la classe ouvrière : la Tchécoslovaquie, c'est
1. Bien entendu, on savait que le gouvernement mentait sur presque tout : l'expérience quotidienne enseignait que pour apprendre quel-
le socialisme. De quel droit en aurait-on douté ? Ce trait n'est évidemment pas propre à la Tchécoslovaquie et, de ce point de vue, joies «les démocraties populaires », U.R.S.S. en tête, en sont là.
Il est alors facile de comprendre que dès que l'étau de la censure s'est desserré, toutes les tendances politiques se sont exprimées. Que toutes ne soient pas «pures» du point de vue du marxisme révolutionnaire, c'est certain. (Il est bien évident que ce n’est pas le printemps tchécoslovaque qui a créé ces tendances, il leur a seulement permis de s'exprimer ; tant pis si Brejnev considère que la vérité est contrerévolutionnaire!) Mais nous avons eu là un test de vérité unique dans l’histoire de toutes les « démocraties populaires ». Puisque, nous dit-on, le danger de restauration du capitalisme ne s’exprimait qu'au niveau idéologique, nous sommes en droit d'exiger qu'on nous prouve, textes en main, qu'on assistait à une offensive de la bourgeoisie’. Nous ne prétendons pas connaître toute la masse de littérature imprimée pendant ce printemps tchécoslovaque, mais sur un point nous faisons totalement confiance aux Soviétiques : s'ils avaient trouvé un texte clair et net allant dans ce sens, ils ne se seraient pas gênés pour le publier. Le fait que «la lettre en deux mille mots » ait été considérée comme l'arme essentielle de la contrerévolution prouve assez que c'est la révolution antibureaucratique (la révolution politique) et non la contrerévolution sociale (la restauration du capitalisme) qui était à l'ordre du jour. Ce qui fut jugé contrerévolutionnaire par le Kremlin c'est l'affirmation faite par Vaculik que le socialisme ne pouvait être défendu qu'avec la participation consciente des travailleurs et de l'intelligentsia et que la seule obéissance passive à un gouvernement — qu'on pouvait estimer meilleur — était dangereuse.
Bien sûr, dans ce bouillonnement d'idées, il y avait beaucoup d'idées fausses : certains philosophes commençaient à expliquer que le léninisme est déjà une déformation du marxisme puisqu'il contient dans sa logique le stalinisme. C'est évidemment une idée saugrenue parce qu’à terme elle nie le rôle dirigeant du prolétariat. Mais la cause de cette erreur ne réside pas dans la propagande impérialiste. Elle tire sa source de l'ex-idéologie officielle. Qui a identifié léninisme et stalinisme ? . .
Mais le point important, c'est qu'à côté de l'apparition« d'illusions droitières » (qui ne sont pas plus révisionnistes que les théories novotnyennes) commençait à apparaître une véritable
que chose de Rude Pravo, il fallait tout simplement imaginer le contraire de ce qui était écrit. De là l'idéalisation incontestable des démocraties occidentales, le désintérêt pour la révolution coloniale, etc. Malheureusement, sur un seul point, la bureaucratie et son ennemi, l'impérialisme, tombaient d'accord : Novotny construit le socialisme !
2. Il ne peut s'agir que de la bourgeoisie internationale ou d'éléments « idéologiquement » bourgeois car, rappelons-le, nul n'a jamais encore démontré l'existence en Tchécoslovaquie, même à l'état embryonnaire, d'une classe bourgeoise en chair et en os.
3. Et qui continue à le faire ? Il est certain que tant que les dirigeants chinois continueront à entretenir cette mystification, toute leur jeopapanee contre l'idéologie bourgeoise est d'une efficacité douteuse. æe principal support de l'idéologie bourgeoise, c'est le repoussoir stalinien. Il est de ce point de vue significatif que dans la plupart des cas les Chinois n'aient réussi à regrouper dans les pays de l'Est que quelques vieux nostalgiques de la « belle époque ».
conscience révolutionnaire. Et surtout des formes d'organisation de la classe ouvrière, en tant que classe, commençaient à faire leur apparition (conseils ouvriers) qui auraient permis, par l'exercice pratique du pouvoir d'éliminer les idées confuses.
. I faut bien faire attention quand on veut juger de la dynamique de l'évolution du printemps tchécoslovaque à ne pas se limiter à des considérations superficielles : importance de l'équipe Dubcek et de son idéologie, idéalisation de la loi du marché, etc. La mobilisation active de la classe ouvrière qui se dessinait nous paraît un facteur pesant dans le sens de la défense du socialisme mille fois plus décisif.
En bref, «l'épreuve-vérité qu'a traversé la Tchécoslovaquie après janvier a révélé à beaucoup l'existence d’un danger réactionnaire, Mais, il est naïf de confondre la prise de conscience nouvelle de ce danger avec sa réalité. Il est même remarquable qu'après tant d'années d'usurpation du «socialisme» par Novotny et les siens, les courants antisocialistes aient été aussi faibles. Paradoxalement la faiblesse d'un Dubcek permettait davantage de faire avancer la lutte pour la démocratie socialiste que la « force » d'un Brejnev.
L'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, au niveau de la lutte des classes internationale, a puissamment servi les causes réactionnaires. Ceci est évident à l'intérieur « du camp socialiste » où, nous l'avons vu, le clan des «conservateurs » sort renforcé, mais ceci est tout aussi vrai pour les pays capitalistes où la propagande impérialiste sur la défense du « monde libre » sort renforcée’. L'élection de Nixon aux U.S.A. une certaine démoralisation des militants qui luttent pour la victoire du F.N.L. et de façon générale un certain découragement sur l'idéal socialiste ne sont pas les moindres conséquences de l'intervention. Ceux qui, avec des motifs révolutionnaires, approuvent l'intervention sont alors placés devant une contradiction insurmontable : comment peut-on expliquer qu'un coup de force soit « nationalement » progressiste, mais n'ait que des répercussions internationales réactionnaires ? Ce serait bien la première fois « qu'une victoire remportée sur l'impérialisme » (en Tchécoslovaquie), renforcerait ce dernier d'un point de vue global.
Mais «la victoire» du Kremlin en Tchécoslovaquie ne pourra qu'accentuer de façon irréversible la crise internationale de la bureaucratie stalinienne qui emprisonne le mouvement ouvrier depuis quarante ans, elle facilitera aux nouvelles avant-gardes révolutionnaires la prise de conscience que la'‘lutte contre la bureau cratie est une nécessité objective pour qui veut mener à son terme la lutte pour le socialisme.
4. Il est certain que de l'étranger on est davantage sensible à ce qui «apparaît» de la situation en Tchécoslovaquie, qu'à une réalité plus significative, mais apparaissant moins dans des textes : l'évolution de la conscience ouvrière. Ne pas comprendre ce point conduit tout naturellement à juger de l’équipe Dubcek sur la conscience qu'elle a d'elle-même. . | .
5. C'est pourtant ce que semblait avoir compris la direction cubaine, juent à l'annonce de l'intervention des «cinq», elle avait mobilisé
armée.
Annexes
A propos du rôle des étudiants dans les « Démocraties populaires », nous reproduisons l'article paru dans Rouge n° 8, intitulé « Le crépuscule des bureaucrates ».
Il n'est pas possible de faire dans cet article bref une synthèse de la crise des pays « socialistes », ni même de la limiter à ce qui a été l'élément le plus marquant de l'année écoulée, la crise tchécoslovaque — qui était en vérité bien plus une crise du Kremlin. Sans donc nous interroger sur le fond de l'affaire (voir « Rouge» n° 1), nous allons regarder le rôle des nouvelles avant-gardes et leur rapport avec les masses.
Ce qui frappe, aussi bien en Pologne qu'en Tchécoslovaquie ou qu'en Yougoslavie, c'est que ces nouvelles avant-gardes sont d'abord apparues dans les mêmes milieux qu'en France, en Allemagne ou aux U.S.A., c'est-à-dire chez les étudiants! ; c'est aussi que la logique de leur action a été la même (voir la théorie marcellinesque) : point de départ sur un prétexte mineur, manifestation pacifique — mais ferme — sur ce point, répression violente des «forces de l'ordre», solidarité d’autres couches sociales. En bref, comme le disait notre confrère L'Humanité, dans son analyse du mois de mai en France, « l'escalade de la provocation gauchiste et de la répression policière », c'est-à-dire, dans tous les cas, une extension très rapide du mouvement, prouvant à l'évidence que pour de très larges secteurs, l'ennemi, c'est le gouvernement.
Le «succès» premier du mouvement étudiant ne s'explique donc pas à cause du programme (souvent inexistant) formulé par les étudiants, mais à cause de l'impact objectif qu'a eu leur lutte en ouvrant une brèche dans le système. C'est ensuite dans la maturation de la lutte que le programme de l'avant-garde étudiante acquiert son importance. Si au début de la lutte le mot
1. En URSS. c'est pour l'instant davantage dans les milieux intellectuels (histoire, lettres, mais aussi mathématiques et physique nucléaire) que dans le milieu étudiant proprement dit que se manifeste l'opposition au système; mais il serait erroné de penser que, même à bref délai, on ne verra pas de mouvement analogue à celui qu'a connu la Pologne. Ni la poudre, ni les étincelles ne manquent (il n'y a qu'à songer au « règlement intérieur » des cités universitaires : celui de la France, avant mai était infiniment plus libéral; un instant refoulé, le puritanisme stalinien effectue actuellement un retour en force).
d'ordre : « ouvriers, étudiants solidaires » apparaît pour la masse des étudiants comme une bonne « tactique politique » pour gêner le gouvernement, très vite, avec le développement de la répression, il est compris comme une nécessité objective, la condition du succès.
. De tous ces points de vue, la similitude des mouvements étudiants des pays « de l'Est» et des pays capitalistes est remarquable. Mais cette similitude n'est pas une identité et si les revendications et les thèmes de mobilisation se ressemblent, ils n'en n'ont pas moins, dans le cadre de sociétés distinctes, une dynamique distincte. Si on veut quitter le terrain des généralités psychologiques (jeunes en lutte contre «l'Autorité ») et subjectives (importance évidente du facteur idéologique), il faudrait expliquer pourquoi et comment, dans une situation générale de crise, cette couche spécifique de « déclassés » dont la tête est dans les couches dominantes et les pieds dans le prolétariat, si l'on peut dire, exprime le plus les contradictions de cette société.
Si, en France comme dans les pays de l'Est, la liberté d'information et d'expression a été un des thèmes essentiels du mouvement étudiant, son caractère beaucoup plus explosif à l'Est s'explique par une différence essentielle. Dans une société capitaliste fondée sur le profit, la logique même de son fonctionnement normal implique l'existence d'un minimum d'information « objective » (type Le Monde) : pour décider de sa politique d'investissement, la classe bourgeoïse doit savoir réellement ce qui arrive (s'il y a des grèves, ce qui est discuté au gouvernement, ce qui se passe à l'étranger, etc.). Par ailleurs, en principe, la possibilité existe pour tout individu disposant de suffisamment d'argent de sortir son propre journal, des tracts, etc. c'est bien entendu fondamentalement une liberté de classe, pour la bourgeoisie, mais le mouvement révolutionnaire peut, dans une certaine mesure, l'utiliser à son profit. Enfin, bien qu'en pleine crise, la bourgeoisie dispose d'une idéologie qui lui est propre, elle ne prétend pas représenter le pouvoir des travailleurs, elle considère Lénine comme un ennemi, Mitterrand comme un homme de gauche et Raymond Aron comme un penseur.
Mais la logique de fonctionnement des Etats ouvriers bureaucratiques n'implique nullement une telle « liberté»; bien au contraire, le pouvoir de la bureaucratie est fondé sur une imposture majeure (son pouvoir se proclame pouvoir de la classe ouvrière, il ne peut tolérer d'abolition réelle de censure. Et ce qui au départ était la condition d’une véritable liberté de classe pour les travailleurs, à savoir la mise à la disposition (par l'Etat prolétarien) de tous les moyens d'information, aux diverses organisations politiques, sociales et culturelles, s'est transformé en son contraire : le monopole total de la bureaucratie.
C'est une nécessité pour la bureaucratie de comprendre comment des manifestations, dont le prétexte est apparemment minime, provoquent des réactions aussi brutales.
Il y a d’abord l'étincelle de départ, qui apparaît toujours
2. Il est cependant vrai que les réformes proposées par O. Sik (ou Liberman) exigent davantage « d'objectivité». Voilà qui explique partiellement « les difficultés » de leur mise en pratique et le fait qu'elles sent eu cette popularité chez les étudiants. Cf. plus loin et Rouge n° 1.
comme une protestation extraordinairement concentrée et violente d'une masse d'étudiants contre un «abus» généralement mineur du pouvoir (seule possibilité réaliste, semble-t-il, de faire reculer un Etat connu pour son extraordinaire conservatisme).
En Pologne, au début de l'année 1968, le gouvernement décide d'interdire la pièce «Les aïeux» d'un des écrivains polonais les plus connus, Mickiewitcz, parce qu'elle contient des répliques hautement subversives (et que malheureusement la salle applaudissait à tout rompre) du type « je hais la liberté dont Moscou me fait grâce ». Précisons que cette pièce date du x1x° siècle, époque où la Pologne se trouvait sous la botte tsariste. Cette interdiction (annoncée d'ailleurs un mois à l'avance dans la presse du Parti où on donnait la date de la dernière représentation ; était-ce une provocation ?) déclencha la colère des étudiants : il n'y a qu'à imaginer qu'on censure en France « Ruy Blas » parce que les représentations permettraient à la salle de manifester des tendances anti-gouvernementales.…
En septembre 1967, en Tchécoslovaquie, ce fut un cortège d'étudiants, qui, bougie à la main criaient : « on veut la lumière ! » qui déclencha la répression, puis la contre-offensive. Il y avait au départ seulement une protestation contre le sous-entretien des Cités universitaires (pannes de lumière fréquentes).
En Yougoslavie, en juin 1968, l'occupation des locaux, un peu à l'image de la France, fut effectuée pour protester contre le fait qu'une pièce de théâtre ne serait jouée que pour un public privilégié, dans une petite salle.
Des étincelles donc, mais à chaque fois étrangement symboliques… La répression et surtout l'attitude de la radio, de la presse et des syndicats fait alors rapidement oublier l'étincelle et émergent deux thèmes :
__ libérez nos camarades, démission des responsables de la répression... : | .
__ liberté d'information et d'expression, abolition de la censure...
De ce point de vue, il faut souligner que la façon dont le Figaro ou M. Marcellin ont rendu compte du mouvement étudiant français est un modèle d'objectivité si on la compare aux comptes rendus de la presse bureaucratique. Généralement «les agitateurs inspirés par l'étranger » étaient au premier plan de l'explication (version polonaise : les juifs); mais le plus comique est qu'on n'a pas hésité, dans la propagande destinée aux ouvriers, à présenter, en finesse, les étudiants comme des privilégiés et quelquefois même à suggérer que beaucoup sont « fils de bureaucrates »…
Si cette lutte pour la liberté d'expression et d'information, a pu prendre dans la conscience de beaucoup d'étudiants (surtout en Tchécoslovaquie) l'aspect formel d'une revendication petitebourgeoise (référence à des catégories abstraites, idéalisation de la « liberté occidentale »), elle est loin d'être innocente. Elle l’est d'autant moins qu'elle se couple à une autre revendication explosive : le droit, réclamé d'abord pour les étudiants, de s’autoorganiser en tout indépendance. L'expérience de la Tchécoslovaquie prouve que l'exigence de pouvoir s'organiser en dehors des structures bureaucratiques déborde vite le seul milieu étudiant
et quelques jours avant l'intervention soviétique le thème des conseiis ouvriers commençait à devenir populaire. Il est par ailleurs clair que la composition sociale de l'Université (près de 50 % de fils d'ouvriers et de paysans) aide nettement les étudiants à sortir de leur isolement.
Après l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, la crise de la bureaucratie est à son niveau le plus élevé. Elle prend et prendra davaritage à l'avenir des aspects particuliers suivant les pays : intervention étrangère en Tchécoslovaquie où la bureaucratie « nationale » risquait manifestement d'être submergée, nationalisme exacerbé en Roumanie, nationalisme, antisémitisme et répression en Pologne, apparent recul du pouvoir en Yougoslavie.
Derrière toutes ces formes de la crise, il y a une même réalité : dans la situation internationale et nationale actuelle, toutes ces bureaucraties, doivent sous peine de s’auto-liquider, procéder à un minimum de réformes « techniques », maïs le drame est qu’elles ne le peuvent pas : l'expérience tchécoslovaque a prouvé qu'y compris pour tenter de réaliser la réforme économique au profit de la bureaucratie, il fallait libérer une partie de l'énergie de la classe ouvrière et des intellectuels, ce qui est au moins aussi dangereux que de ne pas faire de réforme du tout.
L'apparition en Union Soviétique même, des gens courageux qui osent publiquement dire non et sont condamnés à plusieurs années de prison est un phénomène nouveau, qui ne témoigne pas d'une vocation au suicide, mais de la claire conscience que la révolution est en marche qui abattra ce pouvoir des bureau crates. Les nouvelles avant-gardes apparues dans les Etats ouvriers ont naturellement les yeux tournés vers les nouvelles avant-gardes des pays capitalistes qui échappent à la tutelle des partis staliniens. La solidarité qui nous unit à elles n'est pas seulement un devoir moral, c'est d'abord une nécessité objective pour leur développement et le nôtre : une lutte contre la bureaucratie isolée d'une claire conscience de la lutte anti-impérialiste (et ce n'est certainement pas la propagande officielle de ces pays qui peut la donner) ne peut-être, à terme, qu'une lutte confuse et sans danger pour la bureaucratie; inversement, toute lutte anticapitaliste qui ne.s’attaquerait pas à l'hégémonie bureaucratique est sans lendemain. Que cette lutte contre la toute-puissance de la bureaucratie ne soit pas seulement un vœu pieux, une utopie du mouvement révolutionnaire, mais qu'elle soit une nécessité historique, nous est confirmé par le développement de ces courants révolutionnaires dans les pays de l'Est".
3. Le 5 janvier doit s'ouvrir à Varsovie le procès d'étudiants arrêtés à la suite des événements de janvier-février. Les accusés risquent de très lourdes peines (dix ans de prison ou plus), parmi eux K. Moszelewski et J. Kuron. il faudra envisager les formes concrètes que notre solidarité devra prendre.
4, La manifestation devant l'ambassade de Pologne en France (un mouvement analogue en Allemagne), si minime soit-elle devant les grandes manifestations qui suivirent ont eu un effet certain dans un milieu qui connaît bien la valeur de manifestations même petites. Si mai n'a pas eu dans les Etats ouvriers la même répercussion que dans les pays capitalistes, il a incontestablement marqué le mouvement yougoslave et tchécoslovaque (création de Comités Ouvriers-Etudiants et de Comités d'Action).
I
Nous publions ci-après «le Manifeste constitutif du Mouvement de la Jeunesse Révolutionnaire Tchécoslovaque » paru dans Rouge n° 9
L'intervention soviétique du 21 août a été un véritable révélateur des courants politiques en Tchécoslovaquie. La seule lutte pour «un socialisme humain », pour la liberté et la démocratie, avec tout ce que cela signifiait de confus a montré ses limites.
Maintenant il faut expliquer l'échec de la tentative « réformiste» de Dubcek et l’idée d'un programme clair permettant l'organisation des masses de façon autonome par rapport à la bureaucratie gagne en force. De ce point de vue, la gauche marxiste et révolutionnaire est la mieux armée.
La grève de trois jours de novembre 1968 des étudiants a montré la maturation politique considérable de ce milieu. Dans une ambiance analogue à celle de la Sorbonne du mois de mai se sont tenus une série de meetings sur l'Amérique latine, la lutte des nouvelles avant-gardes en Europe occidentale et la montée révolutionnaire de mai en France. Mais surtout, elle a permis aux étudiants de tisser avec la classe ouvrière des rapports solides. Plusieurs milliers de résolutions soutenant le combat des étudiants sont arrivées au Comité de grève, venant des plus grandes usines (C.K.D. machines-outils de Prague, Skoda automobiles de Pilsen, Usine d'armement de Zbrojovka, etc.)
C'est à la suite de cette grève qu'est né le Mouvement de la Jeunesse révolutionnaire qui regroupe des étudiants (en mao rité) et quelques jeunes travailleurs. Ce mouvement est décidé à mener la lutte pour une société socialiste débarrassée de la bureaucratie, et fondée sur les Conseils ouvriers qui détiendront le véritable pouvoir économique et politique.
MANIFESTE CONSTITUTIF DU MOUVEMENT DE LA JEU- NESSE REVOLUTIONNAIRE TCHECOSLOVAQUE
Vivant dans un système social dans lequel le mode de production capitaliste et les rapports de production capitalistes ont été supprimés, mais dans lequel n'a pas été commencée l'édification d'une société socialiste et démocratique, et guidés par l'idée de la résistance à l'abus qui est le fait des idéaux communistes et par l'idée que nous avons le droit et le devoir de lutter activement pour la réalisation de ces idéaux contre tous ceux qui les ont déshonorés et en ont abusé, nous proclamons la constitution du
MOUVEMENT DE LA JEUNESSE REVOLUTIONNAIRE
Nous sommes convaincus que la voie du peuple tchécoslovaque vers le socialisme, comme celle du peuple de l'URSS. et des peuples des démocraties dites populaires, sera celle de la destruction de la machine bureaucratique, de l'élimination de la bureaucratie comme couche sociale et de l'installation d'un système d'autogestion. Ce système d'autogestion doit être réalisé
dans tous les domaines de la vie sociale : dans les lieux de production où il doit constituer l'expression du pouvoir politique et économique dans la forme de conseils ouvriers. Ce système d'autogestion permettra la réalisation de l'activité et de l'initiative créatrice de chaque travailleur, créera les prémisses nécessaires de la révolution scientifique et technologique, révolution qui fera disparaître la sous-consommation et les inégalités sociales qui en résultent. L'autogestion et ses conséquences sociales, pratiquées à l'échelle internationale aboutiront à la suppression de l’organisation étatique et de ses institutions.
. C'est le chemin que notre pays a parcouru depuis le mois de janvier qui constitue les prémisses de cette voie révolutionnaire. Cette voie a été interrompue par les armées des cinq pays membres du Pacte de Varsovie.
À la lumière des expériences que nous avons acquises au cours des luttes pour la démocratie socialiste menées au cours de cette année, et notamment des expériences des mois d'août et de novembre, nous sommes convaincus que c'est la classe ouvrière qui jouera le rôle déterminant dans cette lutte. Les étudiants et les jeunes auront pourtant un rôle important à tenir. Nous concevons cette voie révolutionnaire comme un processus révolutionnaire permanent pouvant avoir une influence sur le développement de la révolution mondiale. Nous sommes aussi convaincus :
1) que l'attente passive du « processus de la renaissance » en Union Soviétique serait en contradiction directe avec le devoir de l'homme dont la tâche sociale, selon la conception de Marx, est de modifier et de transformer la réalité qui l'entoure ;
2) que la limitation de l'activité sociale à la seule pression sur la direction du parti et de l'Etat serait une myopie politique. C'est le chemin de la capitulation totale devant la direction soviétique dans lequel la direction de notre parti et de notre Etat s'est engagée le 26 août de cette année, qui confirme chaque jour le bien fondé de notre conviction.
Dans les luttes du mois de novembre, s'est réalisée une unité des étudiants et des ouvriers, jamais atteinte jusqu'ici. Toute notre activité tendra vers la consolidation de cette unité par la voie d’un échange d'avis démocratiques. Nous nous efforcerons donc d'élargir et d'approfondir la conscience révolutionnaire de la jeunesse, des étudiants et des ouvriers, de maintenir leur unité idéologique et d'action et de nous préparer à la confrontation avec les forces réactionnaires. Les expériences que nous avons réalisées au cous des glorieuses journées d’août et des grands combats de novembre nous y serviront. Nous nous rendons compte qu'il est difficile — bien que pas impossible — d'opposer à l'énorme potentiel militaire des occupants une résistance armée. Enrichis par les formes de lutte basées sur la résistance passive, nous sommes convaincus que dans cette lutte, le peuple tchécoslovaque, non seulement demeurera invaincu, mais portera aussi des coups durs aux régimes bureaucratiques en Pologne, en Hongrie, dans la République Démocratique Allemande et en U.R.S.S. même. Ce combat peut aboutir à la révolution politique dans l’ensemble des pays du bloc socialiste, groupant 300 millions d'hommes, libérer des peuples entiers et inaugurer ainsi la nouvelle époque de l'édification du socialisme. Il sera accompagné par des luttes révolutionnaires anti-impérialistes dans les
pays occidentaux. Ce double processus — à l'Est et à l'Ouest — en commun avec le mouvement révolutionnaire du Tiers Monde nous amènera à la révolution mondiale.
Nous avons pesé les risques que comporte l'action que nous engageons. Nous n'avons pourtant aucune autre possibilité. L'alternative qui nous est offerte par les dirigeants de l'époque d'avant août, qui demeurent à la tête du parti et de l'Etat et qui gardent, du moins partiellement, le visage qu'ils avaient auparavant, ne mène à aucune issue. Nous y voyons une cécité politique proche de l'aventurisme, propre à entraîner notre pays à tre sn politique, économique et morale de plus en plus proonde.
Dans la lutte pour les intérêts du peuple tchécoslovaque et de la classe ouvrière, dans la lutte contre toutes les forces antisocialistes (armée soviétique, partie capitularde de plus en plus influente de notre direction politique, fraction droitière du parti communiste tchécoslovaque aux tendances fascisantes, etc.), qui nous unit, nous partons de la considération que leur puissance et leur activité sont illégales, et ce, pour toutes les raisons juridiques et morales.
Dans notre activité, nous considérons comme nécessaire :
1) la création d'une structure organisationnelle permettant la confrontation des points de vue et l'unité d'action des étudiants et des jeunes ouvriers et employés ;
2) l'action dans la mesure du possible, dans d'autres organisations de jeunesse, et ce, tant dans le domaine politique, social, professionnel, etc. ;
3) le développement d'une unité sans forme organisationnelle rigide avec d'autres jeunes sous la forme d'actions politiques concrètes ;
4) l'organisation de discussions politiques pour un large public ;
5) la diffusion et propagation, par tous les moyens, des opinions et de toutes les informations politiques ;
6) l'étude des formes de la lutte anti-impérialiste dans les pays du tiers monde et dans l'Occident et de l'activité de l’« extrême gauche » en vue d'établir des contacts avec tous ceux qui soutiennent ces luttes ;
7) L'étude, de la même façon, de l'activité des forces potentiellement révolutionnaires en U.RS.S. et dans les démocraties dites populaires ;
8) accorder aux éventuelles fractions du mouvement de la jeunesse révolutionnaire le droit d'activité fractionnelle dans le cadre du mouvement, cette activité pouvant être exercée, selon les accords pris, tant en commun avec ou sans autres fractions du mouvement.
Le M.JR. est ouvert à tous les jeunes, sans égard à leur appartenance politique, pour autant qu'ils sont d'accord avec les principes de ce manifeste.
Achevé d'imprimer : février 1970 — Imp. Ch. Corlet, 14 - Condé-s-Noireau Dépôt légal : 1®T trimestre 1970 — Troisième tirage : 10. à 15.000 exemplaires NO© d’'Éditeur : 267 — N© d’Imprimeur : 7960