Lorsqu'il y a plus d'un an, le débat sur le viol a été ouvert publiquement par le mouvement des femmes, on ne parlait pas de ce sujet ou alors, c'était un problème qui relevait du domaine des relations dites privées. Les hommes et aussi certaines femmes ne pouvaient s'empêcher de penser que, finalement, seules les femmes qui « l'avaient bien cherché » en étaient victimes. Pourquoi alors « monter en épingle » des cas considérés comme exceptionnels ? Mais surtout « pourquoi vouloir trainer les violeurs devant les tribunaux » ? « La peine ne peut avoir de valeur exemplaire », « la prison n'a pas de vertu thérapeutique », etc. Tels sont les arguments qui ont été opposés à la démarche des féministes. Si aujourd'hui on ne soupçonne plus autant les femmes qui portent plainte pour viol d'avoir « provoqué » leur agresseur, il n'en demeure pas moins que le sens de la bataille du mouvement des femmes pour obtenir que le viol soit reconnu comme crime contre les femmes, n'est pas comprise ni soutenue fermement par le mouvement ouvrier, les organisations d'extrême gauche incluses. Il faut croire que tout n'est pas clair. Peut-être n'accordons nous pas encore la même signification sociale à ce type d'agression ? Peut-être les positions du mouvement des femmes sur ce sujet sont-elles encore trop ambiguës ? En ouvrant ce débat nous ne prétendons pas résoudre l'ensemble des contradictions que met à jour cette lutte lancée par le mouvement des femmes, ni présenter une position homogène de notre organisation.
Viol
BRISER
LE
CONSENSUS
SOCIAL
Le viol. Avant : la honte sournoise, l'histoire qu'on se chuchote entre femmes, sûres de l'incompréhension. N'est violée que celle qui le veut. Avant : la culpabilité, c'était un pauvre type, un exploité, quand on est une femme, on « ne provoque pas », on fait attention.
Aujourd'hui, qu'enfin on en parle, aujourd'hui que le mouvement des femmes a fait de cette « chose privée » une réalité sociale, politique, aujourd'hui s'affirme impérieuse, la nécessité d'analyser le viol, de réfléchir sur nos moyens et thèmes de lutte.
Le viol est l'expression de la violence des rapports entre les sexes dans une société patriarcale. Le viol est sans doute un paroxisme, une exacerbation de l'oppression quotidienne. Il n'en est pas moins dans la logique de cette société. Société qui donne à tous les hommes le désir et la possibilité d'exercer des rapports de domination sur les femmes, société où la relation sexuelle est vécue comme l'appropriation violente du corps féminin.
Ainsi, l'explication du viol par le « manque », la « misère sexuelle » est si réductrice qu'elle est fausse. Ce sont les femmes qui sont /es p/us frustrées sexuellement, qui vivent la plus grande misère sexuelle, les plus grands manques : ce ne sont pas elles qui violent ! alors ? Pour violer, il ne suffit pas d'être privé !.
L'essentiel dans le viol est un rapport de pouvoir, une volonté de destruction. Le viol est un acte de haine et son utilisation massive dans les prisons où en temps de guerre, le prouve assez. Et si, pour des raisons de misère culturelle, de violence du milieu ambiant, d'absence de fric, ce sont souvent des exploités qui violent, est-ce aux femmes de faire les frais de cette aliénation ? Bien sûr, il faut incriminer cette société de classe qui produit violence et exploitation, il faut dénoncer la commercialisation du corps féminin qui incite au viol : revues et films pornos, sex-shops, chansons à la Sardou... Sans parler des institutions qui marchent à la virilité comme l'armée ou être un homme, c'est marquer son mépris des femmes et ses capacités à la « baise ». Le capitalisme se sert de la violence entre les sexes pour maintenir à tous les niveaux des mécanismes d'oppression, la soupape de sécurité que représente pour l'exploité mâle la certitude de pouvoir exercer un pouvoir tyrannique sur inférieure à lui, lui fait « tolérer » cette société. De plus la peur du viol maintient les femmes au foyer, loin de la rue, de la politique, parfois de l'usine occupée...
Le violeur n'est pas qu'une victime du capitalisme, c'est aussi son complice au même titre que le ratonneur d'immigrés. Bourgeois qui viole : il se sert des armes de sa classe. Prolétaire qui viole : il trahit sa classe, passe du côté de l'ordre bourgeois (au même titre que celui qui ratonne les immigrés, que le jaune qui casse une grève).
La crise des valeurs bourgeoises, une certaine idée de la révolution sexuelle conçue comme la « liberté sexuelle » des hommes à s'approprier des femmes transforme la femme en proie.
Autrefois, on respectait dans les femmes mariées la propriété d'un autre homme pour se rattraper sur la « fille », la « putain » sans protecteur. Aujourd'hui, toutes les femmes tendent avec la crise de l'institution familiale à être considérées comme « propriété commune » (toutes des avortées, toutes des salopes !) avec la pilule.
La cohésion sociale, la morale traditionnelle qui s'effritent font que le viol ne peut qu'augmenter quand aucune prise de conscience ne vient s'v opposer.
La victime accusée
C'est un paradoxe consternant qu'on n'a pas fini de souligner : les femmes qui se font violer ont honte ; honte d'être agressées, hontes d'être victimes, peur aussi d'être soupçonnées par tout le monde, d'être des « allumeuses », y compris par leur mari ! C'est un comble et pourtant la justice, la police, « l'opinion publique » ne croient pas la femme qui déclare avoir été violée. Victime, elle doit faire la preuve de son innocence. Victime, on exigera sur elle, une enquête de moralité. On cherchera des circonstances atténuantes à l'inculpé. Ainsi la femme devra d'abord fournir à la police un certificat médical sinon l'information ne sera pas ouverte. Il faudra en outre une expertise médicale par des médecins légistes pour prouver qu'il y a eu « introduction d'un membre viril dans la cavité vaginale ». Tant pis pour vous si votre agresseur vous a sodomisée ou violée avec un bâton « tout autre acte que le coït ne saurait constituer (e crime », c'est le code pénal qui le dit. De toutes les manières, il faudra aussi prouver qu'il n'y avait pas consentement de la femme. A ce sujet, la Ligue pour les libertés civiles, association anglaise, a établi une liste de questions auxquelles la victime ne doit pas répondre « oui » sous peine de se voir transformée en accusée.
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Questions de la « Ligue pour les libertés civiles »
1. Avez-vous de l'expérience sexuelle ? 2. Etes-vous célibataire, séparée ou divorcée ? 3. Prenez-vous la pilule ou avez-vous un stérilet ? Avez-vous déjà eu des relations sexuelles extra-conjugales ? Vivez-vous seule ? Connaissiez-vous l'homme qui vous a violée ? Avez-vous pris un verre avec lui ? Portiez-vous une jupe courte, un corsage décolleté ou tout autre vêtement indécent? S'il est entré par effraction chez vous, aurait-il pu d'abord vous voir et deviner que vous étiez seule ? Vous êtes-vous soumise sans lutte ? etc. Comme s'il y avait des situations où il était normal que la femme soit « passible de viol », comme si le fait que le viol soit facilité par certaines circonstances pouvait le justifier !
L'association réactionnaire. Condition masculine, déclare franchement que pour elle, on ne peut parler de viol que lorsqu'il y a « situation de pluralité d'agresseurs ou de supériorité manifeste de l'agresseur (par exemple, agression sur un enfant ). » Autant dire que le viol est exceptionnel. De fait, il est très rarement reconnu. On estime à 10 % les viols condamnés. Ils sont plus généralement répertoriés comme « attentat à la pudeur », « attentat aux mœurs, outrage public à la pudeur, coups et blessures », quand ils ne sont tout simplement pas ignorés.
En fait, les seuls viols reconnus et condamnés sans trop de résistance, sont ceux qui semblent menacer les fondements mêmes de la société : les viols de jeunes filles vierges où c'est « l'honneur des familles » qui est alors en jeu, pas l'intégrité de la femme.
Le « juri-classeur pénal » qui donne un commentaire du droit à usage des professionnels dit : « Un mari qui prendrait sa femme de force ne commettra pas un viol ». En effet dans ce cas « la conjonction sexuelle » est « licite » !
Mais des milliers d'autres viols quotidiens ne sont pas reconnus. Ceux commis par chantage affectif, par menace physique, ou autre, ceux qui ne laissent pas de blessure constatable. Ne sont pas qualifiés de viol la plupart des viols d'enfants, des petites-filles par le père, le beau-père, le frère, etc. Le viol de la femme par le mari qui la force à accomplir le « devoir conjugal ».
Le viol d'une femme par un « ami » qui a profité du moment où elle se trouvait seule avec lui, le viol dans un coin de rue, un soir, d'une femme terrorisée qui se « laissera faire » de peur de mourir, ça n'existe pas, pas plus que celui d'une employée par son patron lorsqu'elle aura accepté d'aller au restaurant avec lui de peur de se faire vider si elle refuse.
C'est cette réalité banale quotidienne, que le mouvement des femmes a commencé à faire reconnaître. C'est cette réalité que ie mouvement des femmes met en accusation en déclarant que le viol n'est pas le résultat direct de la misère sexuelle des hommes, mais un moyen pour les hommes d'affirmer leur domination, de marquer leur pouvoir sur les femmes, leur volonté d'appropriation, de négation et d'écrasement de l'autre. Le viol, ce n'est pas une conséquence d'une « pulsion biologique incompressible », mais l'aboutissement d'un schéma culturel dominant qui veut que la femme soit considérée et traitée comme simple objet de consommation sexuelle, et en situation permanente de subordination.
« Vous n'allez pas envoyer un pauvre type aux assises », « Vous ne pouvez pas vous faire les complices de la justice bourgeoise », « Ce sont les immigrés, les jeunes et les travailleurs qui trinquent, pas les autres ! ».
Fonction et limite d'une bataille sur le terrain judiciaire
Tels sont les arguments traditionnels qui sont opposés à la démarche de recours aux tribunaux pour les femmes violées.
Les féministes voudraient selon certains obtenir « la peine la plus lourde ». Mauvaise foi ! Pas un seul courant du mouvement des femmes ne réclame cela. Personne ne prétend que la prison puisse avoir une fonction thérapeutique quelconque sur des individus.
Au contraire, et les féministes ne se privent pas de le dire: « Nous ne réclamons aucun châtiment »..., mais « si nous n'avions pas exigé la « qualification », il n'y aurait aujourd'hui aucune possibilité de faire éclater l'agression sexuelle, et c'est un long passé de silence sur te vio! que je rappelle ainsi... » (Josyane Moutet, avocate du Mouvement d'action judiciaire).
C'est cela qu'il faut reconnaître !
En effet, si le silence qui légitimait le viol a été rompu, c'est bien parce qu'il y a eu bataille pour que le viol soit reconnu en tant que tel. Or, la plupart des viols sont condamnés en correctionnelle comme « coups et blessures » ! Mener la bataille pour obtenir que le viol soit reconnu, c'est du même coup se battre pour les assises. C'est le code pénal qui l'impose. Le viol, lorsqu'il est reconnu passe obligatoirement aux assises. Reste d'ailleurs qu'il n'y a pas automaticité des peines et que certaines peines infligées en correctionnelle ont été diminuées après que l'affaire soit passée en assises. Et quand bien même la peine serait aggravée, il faut se prononcer sur la légitimité de la plainte déposée par une femme qui vient de se faire violer. Personne ne conteste la légitimité d'une plainte pour discrimination ou crime racial !
Pour une femme qui vient de se faire violer, se battre pour que cette agression soit reconnue comme « crime », c'est un moyen de retrouver et d'affirmer son droit en tant que femme d'exister et de vivre sans être soumise. Suggérer qu'ainsi elle divise le prolétariat sous prétexte qu'il y a de nombreux violeurs dans la classe ouvrière c'est oublier du même coup qu'en violant une femme, l'agresseur choisit consciemment ou inconsciemment le camp des oppresseurs.
La publicité des débats aux assises a été incontestablement un moyen de briser le consensus social qui couvrait l'une des manifestations les plus révoltantes de l'oppression des femmes.
Mais, le recours aux assises soulève un certain nombre de problèmes qu'on ne peut pas ignorerfsous prétexte de « démasquer ia nature patriarcale de la justice » comme disent les « féministes radicales. ».
il faut que le mouvement des femmes non seulement dise qu'il ne réclame pas de peine pour les violeurs mais encore qu'il dénonce explicitement cette justice de classe qui déclare « irresponsable » le gendarme violeur de Besançon et condamne à 15 ou 20 ans de prison le travailleur immigré, qui laisse en prison 5 mois J. -P. Azuelos parce qu'il avait « corrigé » le patron violeur de sa fiancée et refuse d'inculper celui-ci de viol...
Il ne faut réclamer aucune peine sinon des « dommages et intérêts » pour continuer la lutte. Il faut dénoncer le système pénitentiaire qui transforme des individus en durs et crapules irrécupérables, sous peine de voir les exigences du mouvement des femmes récupérées dans une campagne gouvernementale pour « l'ordre et la sécurité » servir d'alibi à une accentuation de la répression,
Pour éviter cela les organisations mixtes du mouvement ouvrier doivent être impliquées dans de telles campagnes. Ceci suppose qu'elles acceptent de traiter frontalement la question du viol. De ce point de vue, le soutien apporté par le congrès CFDT-santé de Pau, en février dernier, à la manifestation appelée par les groupes femmes lors du procès du violeur de Viviane est un progrès très important qui indique la voie à suivre.
« Nous trouverons vite d'autres moyens si nous n 'avons plus à nous justifier douloureusement », dit Josiane Moutet, avocate du Mouvement d'action judiciaire. Ces autres réponses aux agressions sexuelles que le mouvement ouvrier et le mouvement des femmes doivent chercher en commun, nous y reviendrons demain par quelques propositions.
Des solutions collectives contre le viol et les agressions
Comment lutter contre le viol en dehors du terrain judiciaire ?
Des solutions sont déjà envisagées par les femmes des groupes... Toutes ont comme fonction principale d'aider les femmes victimes de viol ou de toute autre agression à sortir de leur isolement et surmonter ainsi le traumatisme, la terreur et la honte dont elles peuvent souffrir.
Une des principales solutions développées aujourd'hui en Grande-Bretagne est l'ouverture de centres, pour femmes battues ou violées qui ont besoin de trouver un refuge provisoire.
L accueil collectif qu'elles sont sûres d'y trouver est la condition indispensable pour que ces femmes agressées, menacées, trouvent la force de réagir. Des luttes pour l'ouverture de tels centres sont engagées à Rouen, Paris, Strasbourg, Marseille... Il faut que les organisations mixtes du mouvement ouvrier y soient associées et exiger que ces centres soient financés par les municipalités.
Mais cela n'est pas suffisant.
Il faut aussi dès maintenant expérimenter l'apprentissage collectif de l'autodéfense. Il ne s'agit pas de proposer à chaque femme de s'entraîner au karaté et de devenir ceinture noire de judo, même s'il n'est pas négligeable de démontrer de manière exemplaire que les hommes ne sont pas invulnérables. Cependant, l'apprentissage collectif de techniques de self-défense peut aider les femmes à acquérir les réflexes physiques élémentaires, nécessaires en cas d'agression, mais surtout cela peut-être un des moyens de vaincre cette mentalité de victimes soumises qu'on nous inculque dès l'enfance. Il est possible d'exiger dans les facs, les lycées et peut-être même sur certaines entreprises l'ouverture de tels cours.
D'autres luttes sont possibles localement pour imposer l'installation d'un éclairage suffisant dans une cité par exemple. Il faut aussi lutter contre la réduction des transports collectifs, la nuit.
Il faut même exiger que toute entreprise employant des femmes la nuit (les hôpitaux par exemple) se donne les moyens de les raccompagner collectivement (car, etc.). On doit pouvoir associer les syndicats et l'ensemble des organisations du mouvement ouvrier à ce type de lutte.
Mais il faut surtout que chaque cas de viol connu sur une entreprise, une cité, un lycée, etc. -donne lieu à une réaction collective des groupes femmes.
C'est le plus sûr moyen de forcer les organisations mixtes du mouvement ouvrier à réagir contre cette forme exacerbée de la domination des hommes sur les femmes. Ceci est décisif si l'on est convaincu que « le vio! c'est l'exaspération de rapports considérés comme normaux. »