En juillet 1979, après des années de résistance à la dictature et un mois et demi de véritable insurrection, le peuple nicaraguayen, sous la direction du Front sandiniste, renversait le régime de Somoza. Appuyée sur les comités de quartier, les milices populaires, l'armée de libération et les diverses organisations de masse, la révolution nicaraguayenne était née.
Les femmes y ont joué un rôle fondamental.
Dès 1977, elles avaient créé leur propre organisation, Ampronac, qui fut à l’avant-garde de la lutte pour les droits démocratiques et pleinement impliquée dans les soulèvements populaires.
Après la victoire, Ampronac non seulement continue d’exister, mais entend participer pleinement à la reconstruction nationale.
L’histoire de cette organisation de femmes est d’une richesse exceptionnelle. Il est très important de la connaître, de la comprendre, de lui apporter notre entière solidarité, sans pour autant esquiver les points qui font débat, mais sans jamais non plus perdre de vue les différences profondes entre la réalité nicaraguayenne et celle que nous connaissons dans les pays capitalistes avancés.
TOUTES LES FEMMES DU MONDE
Les femmes face à la misère et à la répression
Le Nicaragua est un petit pays d’Amérique centrale de deux millions et demi d’habitants que la dictature héréditaire des Somoza et l'impérialisme américain ont maintenu dans un état de sous-développement extrême, aux conséquences dramatiques pour l’immense majorité de la population. Somoza et sa famille contrôlaient une partie considérable de l’économie nicaraguayenne : près d’un tiers des terres cultivables, la majorité des secteurs industriels les plus rentables, de l’import-export et des transports. Le plus souvent, leurs investissements au Nicaragua comme d’ailleurs dans les autres pays d’Amérique centrale étaient combinés avec ceux des firmes multinationales d’origine nord-américaine.
Les quatre dernières années du régime ont été marquées par une crise économique sans précédent : recul, voire arrêt, des investissements, fuite des capitaux, inflation galopante (20 % en avril et mai 1979). détournement de fonds et corruption généralisée ont aggravé les conditions de vie déjà précaires des masses laborieuses. L’augmentation considérable du chômage, le déclin des salaires réels. ont accentué la misère, la malnutrition, la mortalité infantile, la propagation des épidémies.
Au plan politique, sentant son pouvoir menacé par les offensives du Front sandiniste et la mobilisation des masses, A nas tas io Somoza a pratiqué une répression sanguinaire. La garde nationale, pilier militaire du somozis-me. formée, entraînée et équipée par des officiers nord-américains, était intimement liée au dictateur, à ses intérêts économiques et politiques. C’était la colonne vertébrale de l’Etat : ses barbaries ont dépassé l’imaginable.
Plus de la moitié de la population est féminine et le nombre des enfants est très élevé puisque 60 % des Nicaraguayenne� ont moins de vingt ans. Dans les classes exploitées, la condition des femmes est encore plus dure que celle des hommes.
La pénétration de l'agro -industrie dans les campagnes a non seulement ruiné et prolétarisé la paysannerie mais aussi déstructuré la famille paysanne traditionnelle Dépossédés de leurs terres, hommes et femmes sont devenus un prolétariat agricole itinérant et misérable, travaillant de façon temporaire dans les grandes plantations de coton, de café et de canne à sucre. Parfois, seuls les hommes ont quitté la maison pour aller chercher de quoi vivre, laissant aux femmes la responsabilité de maigres parcelles dont les revenus insuffisants les obligent à s'engager comme journalières ou domestiques chez les grands propriétaires. Ou encore, poussées par la faim et le chômage, des familles entières partent vers les centres urbains grossir les bidonvilles. Là, ce sont les femmes, aidées des enfants, qui trouvent en général de quoi faire survivre la famille : travaux ménagers, vente ambulante, etc. Quoi qu'il en soit, c'est toujours le déracinement, l'instabilité et la misère. D’où le nombre très élevé de femmes abandonnées avec leurs enfants, d’où l'importance de l’alcoolisme. Dans tous les cas. les femmes sont obligées en tout ou en partie de subvenir aux besoins de la famille Cela veut dire huit à douze heures de travail par jour pour des salaires dérisoires et sans la moindre prestation sociale. A cela s'ajoutent les logements étroits et insalubres (1 i % de la population disposait d’eau potable en 1977), l’inexistence de crèches, l’insuffisance des écoles (43 % de la population était analphabète en 1970), la pénurie des services médicaux (vingt-deux chambres d’hôpital en moyenne pour 1 0 000 habitants en 1977).
A cette surexploitation économique se combine, comme dans toutes les sociétés à caractère patriarcal, une oppression idéologique visant a maintenir les femmes dans un statut d’infériorité. les reléguant tantôt au seul rôle de mère, tantôt à celui d'objet sexuel. Comme toute les femmes latino-américaines. les Nicaraguayennes sont victimes du machisme. Un machisme qui imprègne la vie quotidienne, les coutumes, les sentiments et les actes de violence envers les femmes. Le poids écrasant de la religion catholique contribue, bien sûr. à perpétuer des tabous et des préjugés dont les femmes sont les premières victimes.
Au plan politique, Somoza avait tenté d’utiliser et d’organiser la masse des femmes en rendant obligatoire leur affiliation au Parti libéral, le parti du gouvernement. Il en avait fait une condition nécessaire pour obtenir un travail dans l’administration. (Signalons que tous les membres de la garde nationale et tous ceux qui travaillaient sur les propriétés de Somoza étaient inscrits d’office au Parti libéral.)
Couronnant le tout, la répression atroce qui a caractérisé les cinq dernières années de la dictature, si elle n’a épargné personne, a touché les femmes de façon particulièrement cruelle. Des familles entières ont disparu. Quand les hommes étaient arrêtés ou assassinés, les femmes et leurs enfants restaient dans la misère la plus noire et étaient bien souvent. eux aussi, torturés. Les viols de femmes par la garde nationale se comptaient par milliers Les assassinats d'enfants étaient monnaie courante. Somoza est responsable de la mort de près de 40 000 de ses concitoyens.
TOUTES LES FEMMES DU MONDE
C'est ainsi que la misère et la répression ont été à l'origine de la mobilisation des femmes nicaraguayennes. contre la dictature, pour un avenir meilleur.
Et si les femmes de la bourgeoisie ne souffraient pas de la dure exploitation. nombre d'entre elles néanmoins ont été partie prenante du combat. voire à l'initiative. Les unes étaient motivées par de simples mais profonds sentiments humanitaires : d’autres avaient en outre conscience des discriminations spécifiques qu'elles subissaient en tant que femmes ; d’autres enfin engagées politiquement (dans le Front sandiniste en particulier) comprenaient que les femmes seraient une composante essentielle du mouvement des masses.
Ampronac
compte régulièrement des activités d'Ampronac.
De la dénonciation...
Il existe une brochure réalisée en novembre 1978 par des militantes d'Ampronac. où elles exposent leur programme, leurs interventions, leur évolution. Laissons-leur la parole :
« Notre organisation a un caractère large, ses membres sont libres d'opter pour différentes idéologies, mais leur participation à Ampronac doit être déterminée par les objectifs suivants :
— obtenir la participation des femmes pour résoudre les problèmes posés au pays ;
— défendre les droits des femmes nicaraguayennes dans tous les domaines et sous tous les aspects, économiques, sociaux et politiques ,
— défendre les droits humains en général.
« Pour remplir ces objectifs, nous nous sommes organisées de la façon suivante • une équipe de travail de neuf à dix personnes formée par les éléments les plus dynamiques et disposée à travailler avec enthousiasme et sérieux. Cette équipe mettra en place les commissions nécessaires, comme la commission des finances et la commission de propagande.
« C'est avec cette petite structure qu Ampronac commence le travail et se lance dans la tâche centrale de dénon -cer les crimes de la dictature. »
C’est en septembre 1977 qu'à
Et tous les documents et témoignages sont là pour le prouver. Ampronac a joué un rôle décisif dans la lutte pour les droits démocratiques. Le gouvernement ayant été obligé de lever la censure sur la presse, suite à un rapport accablant d’Amnesty International. l’organisation profite de cette petite marge de manœuvre pour lancer dans tout le pays une campagne de dénonciation sans précédent, s’adressant aux femmes des classes les plus pauvres.
Le 19 novembre 1977, une réunion publique est organisée par Ampronac et des communautés chrétiennes pour protester contre l'assassinat de familles paysannes. Pour la première fois depuis l'instauration de la loi martiale et de l’état de siège, un millier de personnes assistent à cette réunion. Ce succès permettra d’élargir la lutte.
En janvier 1978. P. J. Chamorro. journaliste bourgeois d’opposition, est assassiné par la garde nationale. Ampronac participe activement aux manifestations et à la grève générale qui suivirent. Elle est à l’initiative de l'occupation du siège de l’ON U par les familles des disparus et des prisonniers politiques. Elle organise le soutien. C'est à l'appel d’Ampronac que six cents femmes de toutes conditions sociales se réunissent en assemblée le 30 janvier pour appuyer l’occupation. Elles seront dispersées brutalement par la garde nationale. Les femmes d’Ampronac ont montré à cette occasion non seulement leur sens de l’initiative et leur courage, mais aussi des capacités organisationnelles peu communes : le dispositif qu elles mirent en place pour évacuer le siège de l’ONU permit d’éviter toute arrestation
TOUTES LES FEMMES DU MONDE halte a la hausse du coût de la
Fin janvier, Ampronac avait acquis une audience considérable,
...vers l’organisation de masse des femmes
Les trois mois qui ont suivi ont été marqués par l’extension des mobilisations contre la dictature, auxquelles Somoza a répondu par une escalade dans la répression.
L'organisation des femmes est traversée par un débat de fond qui s'appuie sur le bilan de six mois d’expérience. La division grandit entre les militantes et sympathisantes sandi-nistes tt les femmes de la bourgeoisie d'opposition. Les premières veulent faire d'Ampronac une véritable organisation de masse implantée dans les oouches populaires, sur un programme de revendications démocratiques. alors que les secondes se contenteraient bien de n’être qu'un collectif de personnalités dénonçant les abus du système mais sans vraiment le remettre en cause. C’est la combativité des masses, des femmes en particulier, qui permit au courant sandintste de l’emporter, ce qui provoqua le départ de certaines fondatrices. Les visites aux ministères et les lettres-pétitions avaient définitivement laissé la place aux meetings, occupations et manifestations.
Ampronac célèbre le 8 mars 1978 en organisant une « semaine de la femme nicaraguayenne ». Un appel est lancé qui précise les revendications de l'association :
— halte à la répression ;
— liberté d’organisation ;
— liberté pour les prisonniers politiques ;
— châtiment des coupables de crimes ;
— abrogation de toutes les lois discriminatoires envers les femmes ;
— à travail égal, salaire égal ;
— halte à la commercialisation de la femme.
Avril, mai, juin, sont des mois d’activité intense sur divers cas de répression et avec la participation à la « marche de la faim » organisée par l'ATC (Association des travailleurs agricoles) et sauvagement réprimée. Des comités de base d’Ampronac se multiplient dans les villes de province. Ce sont cent cinquante déléguées de plus de mille femmes organisées qui se réunissent en assemblée extraordinaire en juillet 1978 pour adopter à une large majorité l’orientation proposée par le courant sandiniste. dite « alternative populaire ». Le congrès national d'Ampronac se tient un an après sa naissance en septembre 1978.
C'est au même moment qu’a lieu la première insurrection : des soulèvements dans certaines villes se combinent avec les opérations militaires du FSLN. Mais la contre-offensive de la garde nationale est victorieuse et Somoza adopte une politique de véritable génocide. Ampronac. qui avait activement participé aux combats, subit comme les autres organisations populaires une répression atroce et est en partie démantelée. Mais le noyau central de Managua reprend peu à peu contact avec les comités de base et la province. Sous l’influence des militantes sandinistes, décision est prise de s'intégrer davantage encore au « mouvement populaire » : Ampronac adhère au MPU (Mouvement du peuple uni, dirigé par le Front), les femmes participent aux comités de quartier. Par la mise en place de dispensaires clandestins, l’accumulation des médicaments et de matériel nécessaire à la confection de cocktails Molotov et de bombes de contact, Ampronac est directement impliquée dans la préparation de rinsurrection finale qui provoquera la chute de Somoza en juillet 1979.
Les femmes dans la guerre et l’insurrection
La participation des femmes, surtout des jeunes, à la lutte armée a été exceptionnelle, si on la compare à toutes les révolutions précédentes.
Bien sûr. on est encore loin des i0% de femmes dans les rangs des combattants, mais comme dans ce do-
TOUTES LES FEMMES DU MONDE marne on part de zero (et qu'on y est reste, ou presque, de par le monde), il faut considérer comme une avance assez extraordinaire le caractère réellement mixte de l'armée sandiniste et des milices.
Lorsqu'on lit Barricada, le quotidien du Front sandiniste. en juillet et août 1978. on est frappé par le nombre de femmes qui figurent dans les listes de victimes des combats. Et tous ceux qui ont assisté au premier défilé de la jeune armée révolutionnaire, le l*r septembre 1979, ont témoigné de la présence importante de femmes dans des unités distinctes et dans des brigades mixtes. Cela dit. la proportion des femmes a été beaucoup plus importante dans les milices populaires. formées dans les quartiers au moment de l'insurrection, que dans la guérilla à proprement parler.
A propos des femmes dans la guérilla, voilà ce que dit Silvia, une des responsables d'Ampronac :
« Dans la guérilla en général, il y avait environ 30% de femmes. Sur ces 30%, la moitié était des combattantes et l'autre moitié chargée de tâches politiques et organisationnelles. Beaucoup d'entre nous ont agi en fonction des nécessités immédiates. Par exemple, dans mon cas personnel, en tant que militante du Front sandiniste, j 'ai participe en février aux combats de Monimbo. J'ai été capturée, emprisonnée trois mois et suis retournée après dans mon organisation de masse. J'ai toujours eu à la fois des tâches d'infirmière et de combattante et selon la situation, j 'ai laissé les seringues pour prendre le fusil. Pour la dernière insurrection, j'avais suivi une préparation militaire. Lors du soulèvement de Managua en juillet, j 'étais chargée de maintenir les contacts entre les+quar-tiers. Mais quand la situation est devenue critique, tous les contacts ont été coupés et chacun est resté dans son quartier les armes â la main. Après quatorze jours de combat dans les quartiers ouest de Managua, nous nous sommes repliés dans la Sierra. La, il y a eu de nombreux affrontements avec la garde nationale. Soixante camarades sont morts dans une embuscade. Puis nous sommes revenus â Managua clandestinement rétablir les contacts. Là nous avons été affectés aux différents fronts. Moi, par exemple, j 'étais dans la commission politico -militaire. La commission est chargée de la formation politique des miliciens mais elle participe aussi aux combats si nécessaire. »
L’enthousiasme, les capacités et le courage personnel de Silvia ne doivent néanmoins pas cacher (n'oublions pas la force du machisme !) que la place des femmes dans la guérilla a dû donner lieu à bien des débats contradictoires. Une combattante du front sud raconte comment « les femmes ont du se mobiliser peur conquérir dans I armée la place qui leur revenait.
« Dans la première école d'entrainement où nous sommes allées, H y avait avant notre arrivée quinze femmes. Mais on ne les envoyait pas au front. Les camarades hommes nous expliquaient qu 'il était très dangereux pour nous d'aller combattre car nous n'avions pas les mêmes capacités physiques que les hommes, etc.
Pour mener la campagne de solidarité avec les femmes nicaraguayennes...
réunissant des représentantes de diverses revues féministes fRemue-Ménage, Cahiers du féminisme. Histoires d’elles, la Revue d’en face. Elles voient rou-ge) et des femmes membres du Comité de solidarité avec le peuple du Nicaragua, s est mise en place. Ce collectif, qui souhaite s élargir encore, s ‘est fixé un double but • faire connaître la lutte des femmes au Nicaragua, l'histoire de leur organisation, Ampronac, leur rôle aujourd'hui dans le processus révolutionnaire, et récolter les fonds pour une aide matérielle concrète.
Une lettre a été envoyée aux responsables de l organisation des femmes au Nicaragua pour leur demander des informations et des suggestions sur ce qu’elles jugent prioritaire en matière de solidarité. D ores et déjà, une brochure est en chantier et des fonds vont être récoltés. Partout, dans les réunions du mouvement des femmes, dans les réunions syndicales, dans les meetings de solidarité avec la révolution nicaraguayenne, faisons connaître la lutte héroïque des femmes du Nicaragua et organisons la solidarité.
« Alors moi, j’ai proposé à Javier Munera, qui dirigeait un groupe où il y avait neuf femmes, d’impulser une réunion avec les camarades femmes. On l’a faite et on s’est mis d'accord pour refuser tout type de "privilèges" dus au fait d'étre femmes, "privilèges"
TOUTES LES FEMMES DU MONDE
TOUTES LES FEMMES DU MONDE qui en réalité cachaient des formes de discrimination Nous avons décidé de lutter pour notre intégration dans les lignes de combat du front sud « Il faut dire, ajouta-t-elle, que la participation des femmes a été plus importante sur le front nord et à Managua »
Et il est vrai que l’intégration aux milices dans le feu de l’insurrection a été spectaculaire. Les femmes non seulement organisaient les premiers secours et le ravitaillement mais aussi combattaient les armes à la main sur les barricades.
Bien entendu, la question se pose de savoir si les femmes aujourd’hui, après la victoire, continueront d’assumer des tâches de défense armée. A cela, Gloria, qui fait partie de la direction d’Ampronac, répond :
« Les femmes ont un grand rôle à jouer dans la société et, donc, elles doivent être intégrées à tous les niveaux de la société. Pour nous, l'armée est l'un de ces niveaux. Les femmes devraient donc y être aussi longtemps qu elles le veulent Le plus important, c'est que les femmes soient concernées par la dimension militaire des choses, pas nécessairement, à mon avis, quelles soient dans l’armée. Maintenant, l'armée se transforme en armée permanente, ce qui pose un certain nombre de problèmes objectifs. Il serait difficile pour une femme d'être dans l’armée et d'avoir une famille Mais c’est à chaque individu de trouver ta réponse à ces problèmes. Je ne sais pas, peut-être trouverez -vous moins de femmes dans certaines unités. Mais je pense que le plus important est que les femmes se sentent concernées par celte question et aient une opinion sur l'armée, qu elles participent à l'élaboration des décisions concernant ce problème. L intégration des femmes à l'armée ne sera pas mesurée au nombre des femmes qui y sont intégrées, mais à la participation des femmes à la résolution des problèmes de l'armée »
Pour les femmes d'Ampronac donc, l’armée ne saurait être le domaine réservé des hommes. Comment pensent-elles, d’une façon plus générale, la place des femmes dans la période actuelle et le rôle de leur organisation ?
Les femmes dans la reconstruction nationale
Le Nicaragua au lendemain de la victoire est un pays en profonde détresse sur le plan économique :
1. >% de la population est morte, il y a 100 000 blessés, 40 000 orphelins, un million de personnes nécessitant une aide alimentaire, sur un total — rappelons-le — de deux millions et demi. La sous-nutrition des enfants est dramatique ainsi que les risques d’épidémies. Hôpitaux et dispensaires déjà très insuffisants ont été partiellement détruits. L’agriculture et l'industrie ont été dévastées par la guerre civile, la spéculation et les vols perpétrés par Somoza et ses partisans. La dette extérieure est extrêmement élevée et l’aide étrangère tout à fait insuffisante. De plus, la contre-révolution est toujours menaçante .-les cinq mille gardes nationaux qui se sont réfugiés, souvent avec leurs armes, au Guatemala, au Honduras et au Salvador, préparent l’heure de leur revanche.
Le nouveau pouvoir révolutionnaire doit donc impérativement remettre en marche le plus vite possible la production industrielle et agricole afin d’éviter la famine.
C’est à une femme. Lea Guido, cadre du Front sandiniste, fondatrice et dirigeante d’Ampronac, qu'a été confié le ministère du Bien-être social, un ministère qui évidemment n’avait jamais existé sous la dictature. Elle conçoit son action en liaison directe avec les activités des comités de quartier (les comités de défense sandinis-tes), et des organisations de masse, en particulier Ampronac. Elle affirme que l'ensemble des services sociaux doivent passer sous le contrôle effectif des travailleuses et travailleurs organisés. Dans l’immédiat, il a fallu trouver et répartir l’aide alimentaire, s’occuper des orphelins, venir en aide aux chômeurs. Une série de mesures sont en chantier qui devraient améliorer considérablement le sort des femmes et des enfants.
C’est dans ce nouveau contexte que Gloria situe les activités actuelles d’Ampronac :
« Nous avons convoqué une réunion nationale à l'occasion de laquelle nous avons discuté de la situation et des tâches. Sur la base de ces discussions, nous avons mis en place des commissions. Par exemple, nous avons créé un comité de travail social qui n'existait pas auparavant et dont la tâche sera de réaliser différents projets de promotion sociale de la femme. d'intégrer les femmes aux différentes sphères de ces activités, la santé. l'éducation, la formation technique. etc Cette commission discutera aussi des besoins objectifs qui sont ceux des femmes pour qu 'elles puissent prendre une part plus active aux différentes activités sociales . création de crèches, de laveries publiques, pour citer les plus importants de ces besoins. Une autre chose qui nous parait importante est la création de cantines populaires, mais c'est un peu plus compliqué dans l’immédiat Il s'agirait d’endroits où les gens pourraient aller manger pour un prix modique »
Mais pour tous ces programmes, les moyens matériels font cruellement défaut. « Nous n 'avons rien », répète plusieurs fois Gloria. Aussi, quand elle ajoute ; « Nous voulons aussi mettre en place de petits ateliers pour les femmes. pour qu elles puissent y travailler, v acquérir une formation. Nous voulons mettre en place des ateliers de couture pour les femmes, par exemple d'artisanat, des ateliers où les femmes puissent produire quelque chose. »
nous devons comprendre cela à la lumière de la réalité nicaraguayenne (sans pour autant cacher que ce type d’insertion des femmes dans la production a un caractère ambigu).
Mais le plus important c’est que l’organisation des femmes soit partie prenante de la révolution en marche, de manière active, autonome, en liaison directe avec les autres organisations des travailleurs.
Rejet du féminisme ?
On peut lire dans la brochure d’Ampronac, à propos de la célébration de la Journée internationale des femmes du 8 mars 1978 : « Le contenu que nous avons donné à la "semaine de la femme nicaraguayenne " ne satisferait pas les grands mouvements féministes internationaux, car il met surtout l’accent sur la lutte générale pour une patrie libre. » Et les dirigeantes d’Ampronac, dans leurs déclarations à la presse, prennent souvent soin de se démarquer des féministes.
Il y a là pour une part un problème de vocabulaire : le sens du mot « féminisme » a été caricaturé en Amérique latine encore plus qu’ail-leurs, ce qui rend son usage difficile.
Mais U y a aussi un problème de fond : Ampronac ne remet jamais en cause la place imposée aux femmes au sein de la famille, considère que c’est en tant qu’épouses, mères, filles, sœurs, que les femmes sont concernées par la lutte, et ne critique pas directement la religion catholique. Le mot « machisme » n’apparaît pas une seule fois dans les soixante-dix pages de la brochure, la question du contrôle des naissances non plus.
Ampronac a pour but de faire
TOUTES LES FEMMES DU MONDE
1 . ; 'U de la population est morte, il y a 100 000 blesses, 40 000 orphelins. un million de personnes nécessitant une aide alimentaire, sur un total — rappelons-le — de deux millions et demi La sous-nutrition des enfants est dramatique ainsi que les risques d'epidemies. Hôpitaux et dispensaires déjà très insuffisants ont ete partiellement détruits. L'agriculture et l'industrie ont ete dévastées par la guerre civile, la spéculation et les vols perpètres par Somoza et ses partisans. La dette extérieure est extrêmement elevee et l’aide étrangère tout a fait insuffisante. De plus, la contre -revolution est toujours menaçante . les cinq mille gardes nationaux qui se sont réfugiés, souvent avec leurs armes, au Guatemala, au Honduras et au Salvador. préparent l'heure de leur revanche.
Le nouveau pouvoir révolutionnaire doit donc impérativement remettre en marche le plus vite possible la production industrielle et agricole afin d'éviter la famine.
C'est a une femme. Lea Guido. cadre du Front sandiniste, fondatrice et dirigeante d'Ampronac. qu’a été confié le ministère du Bien-être social. un ministère qui évidemment n'avait jamais existé sous la dictature. Fille conçoit son action en liaison directe avec les activités des comités de quartier (les comités de défense sandinis-tes). et des organisations de masse, en particulier Ampronac. Elle affirme que l'ensemble des services sociaux doivent passer sous le contrôle effectif des travailleuses et travailleurs organisés. Dans l'immédiat, il a fallu trouver et répartir l'aide alimentaire, s’occuper des orphelins, venir en aide aux chômeurs. Une série de mesures sont en chantier qui devraient améliorer considérablement le sort des femmes et des enfants.
C’est dans ce nouveau contexte que Gloria situe les activités actuelles d'Ampronac :
« Nous avons convoqué une réunion nationale a l occasion de laquelle nous avons discuté de la situation et des tâches Sur la base de ces discussions, nous avons mis en place des commissions Par exemple, nous avons créé un comité de travail social qui n'existait pas auparavant et dont ta tâche sera de réaliser différents projets de promotion sociale de la femme, d'intégrer les femmes aux différentes sphères de ces activités, la santé, l'éducation, la formation technique. etc Cette commission discutera aussi des besoins objectifs qui sont ceux des femmes pour qu elles puissent prendre une part plus active aux différentes activités SfH'iales création de crèches, de laveries publiques, pour citer les plus importants de ces besoins Une autre chose qui nous parait importante est la création de cantines populaires, mais c'est un peu plus compliqué dans l'immédiat Il s'agirait d'endroits où les gens pourraient aller manger pour un prix modique »
Mais pour tous ces programmes, les moyens matériels font cruellement défaut. Nous n'avons rien ». répète plusieurs fois Gloria Aussi, quand elle ajoute ;
.< Nous voulons aussi mettre en place de petits ateliers pour les femmes. pour quelles puissent v travailler, y acquérir une formation. Nous voulons mettre en place des ateliers de couture pour les femmes, par exemple d’artisanat, des ateliers ou les femmes puissent produire quelque chose. »
nous devons comprendre cela a la lumière de la realite nicaraguayenne (sans pour autant cacher que ce type d'insertion des femmes dans la production a un caractère ambigu).
Mais le plus important c'est que l'organisation des femmes soit partie prenante de la revolution en marche, de manière active, autonome, en liaison directe avec les autres organisations des travailleurs
Rejet du féminisme ?
On peut lire dans la brochure d'Ampronac, à propos de la célébration de la Journée internationale des femmes du 8 mars 1978 : « Le contenu que nous avons donné à la “semaine de ta femme nicaraguayenne" ne satisferait pas les grands mouvements féministes internationaux, car il met surtout l’accent sur la lutte générale pour une patrie libre » Et les dirigeantes d’Ampronac, dans leurs déclarations à la presse, prennent souvent soin de se démarquer des féministes.
Il y a là pour une part un problème de vocabulaire : le sens du mot « féminisme » a été caricaturé en Amérique latine encore plus qu’ail-leurs, ce qui rend son usage difficile.
Mais il y a aussi un problème de fond : Ampronac ne remet jamais en cause la place imposée aux femmes au sein de la famille, considère que c’est en tant qu’épouses, mères, filles, soeurs, que les femmes sont concernées par la lutte, et ne critique pas directement la religion catholique Le mot « machisme » n apparait pas une seule fois dans les soixante-dix pages de la brochure, la question du contrôle des naissances non plus.
Ampronac a pour but de faire
TOUTES LES FEMMES DU MONDE
Solidaires, doublement solidaires
participer la masse des femmes aux luttes du peuple nicaraguayen en mettant davantage l'accent sur les revendications générales que sur les spécifiques (limitées aux domaines économique et juridique).
Cela s'explique par des conditions objectives qui n ont rien à voir avec celles que nous connaissons dans les pays capitalistes avancés : le degré d’exploitation, de misère et de répression des masses est tel que la priorité donnée au renversement de la dictature apparaît comme une évidence, induisant que les problèmes de la libération des femmes se poseront après.
Par ailleurs, la famille n'a pas connu la même évolution que dans les sociétés hautement industrialisées. Elle reste très souvent la condition de la survie pour ses membres, et les femmes, on l’a vu, bien qu'opprimées, y joue un rôle fondamental, ce qui pose la question de l’oppression patriarcale en termes complexes.
Enfin, l’emprise de la religion est si forte que c'est un pari intenable que de vouloir organiser la masse des femmes en s’en prenant directement au mythe de la Vierge Marie...
Tout cela, les militantes du Front sandiniste l’ont compris, et il serait mal venu de leur reprocher les limites programmatiques d’Ampronac quant a la libération des femmes. Elles ont agi dans des conditions très dures avec une lucidité, une ténacité et un courage hors pair pour mobiliser les femmes les plus déshéritées. Elles ont réussi, sans jamais transiger sur une question clé : la nécessité de l orga -nisation indépendante des femmes..
Lea Guido déclarait à La Prensa , en juin 1978 : « Le mouvement est en train de croit re avec une incroyable rapidité. Les femmes prennent chaque jour davantage conscience de leurs droits et responsabilités et ceci est irréversible. Certaines pensent que nous ne sommes pas assez féministes, en réalité nous progressons le plus vite que nous pouvons. »
A partir de là, c’est dans la pratique , dans le vécu quotidien de la révolution, que le débat sur la libération des femmes a progressé et progressera. Le chemin parcouru, on l’a vu. est extraordinaire, mais on est encore loin du but. L'attitude des femmes les plus conscientes et les plus engagées sera bien sûr décisive. Mais il ne faut jamais oublier que en dernière analyse, la libération des femmes nicaraguayennes dépend de l'évolution du processus révolutionnaire dans son ensemble : les femmes seraient les premières victimes de la contre-révolution.
La révolution nicaraguayenne a un besoin vital de la solidarité de toutes et de tous, au plan matériel comme au plan politique.
La IV* Internationale, sa section française, la LCR, se sont engagées dans une campagne de soutien, la plus large possible.
Cette campagne devrait aller de pair avec une autre, plus spécifique, qui concrétiserait la solidarité des mouvements de femmes en Europe et en Amérique du Nord avec la lutte des femmes nicaraguayennes. Les dirigeantes d’Ampronac y sont très favorables. « Il semble, dit Gloria, que les mouvements de femmes dans ces pays sont forts et ont d'importants moyens matériels. Nous en espérons une solidarité active. » Il faut répondre à cet appel, il faut que les différentes composantes du mouvement des femmes en France se mettent d’accord pour des initiatives communes. L’une d’entre elles pourrait être d'inviter des représentantes d’Ampronac à faire un voyage en Europe pour faire connaître le rôle des femmes dans la révolution nicaraguayenne et récolter des fonds et du matériel.
Sachons, par-delà les frontières, les différences de situation, de langue. de culture, manifester concrètement les enthousiasmes et les espoirs que la participation, sans précédent, des femmes à une révolution a fait naître en nous.
H. N.
Les documents utilisés pour faire cet article sont les suivants
— document d'Ampronac . brochure ronéotypée publiée au Nicaragua, en novembre 1978 ;
— le texte intégral des interviews de Gloria et Silvia, responsables d’Ampronac. dont Rouge n* 88 » a publié des extraits :
— « La révolution en marche » (Ch -A l'dry). Inprecor. n* >9 ;
— divers articles de presse : du Socialist Challenge (G B) et de El Socialisla (Colombie);
— les numéros de Barricada, organe du FSLN. de juillet et août 1979 ;
— des documents du Comité de solidarité Nicaragua de Paris