DECOUVERTES ET REDECOUVERTES « Les pérégrinations d’une paria »
de Flora Tristan
C’est le premier livre écrit (en 1833) et publié (en 1838 ) par Flora Tristan qui parait comme quatrième volume de la nouvelle collection Maspero, la Découverte. Il confirme ainsi qu'autant — et peut-être plus — que celle de la terre, la découverte dont il s’agit ici est d’abord celle des découvreurs par eux-mêmes, la découverte de soi au travers de la découverte du monde. Dans ce cas, on pourrait donner pour sous-titre aux Pérégrinations : — « Première étape vers le féminisme ».
Le sujet avoué du livre est un « reportage ». mais étrangement personnalisé. Ce qu’elle a caché à tous dans son voyage, elle l'expose dans son livre : que jeune bourgeoise déclassée par une quasi -bâtardise et un mariage raté, elle entreprend d’aller de France au Pérou pour récupérer un héritage improbable. U n’y a de cela que cent cinquante ans, mais c'est d’un autre monde qu’il s’agit, de la traversée de l’Atlantique sur un brick à voile et à vapeur, ce qui demeure une aventure risquée et prend des mois ; du Pérou qui se sillonne à cheval ou à mule au travers de déserts
Son énergie d’abord, mal cachée par le style convenable du temps, qui exige qu'une demoiselle (elle cache son mariage et ses enfants) se pâme, supporte les fatigues moins bien que les hommes, et ne parle d'amour qu’en circonlocutions. Ce vernis se craquelle à chaque occasion de révolte ou d’ouverture sur le possible.
Ses deux grands thèmes de révolte he dépassant pas encore le niveau de l'humanisme bourgeois (« la race humaine, je l'aime parce qu'elle est malheureuse ») mais déjà, il s’agit de problèmes qui ne sont pas susceptibles de trouver dans le monde bourgeois une solution qui puisse arrêter la revendication qu'ils ont fait naître.
pleins de dangers. L’esclavage n’est pas aboli, et la jeune indépendance péruvienne (qui n’exclut pas des couvents restés à la mode du XVIII* siècle, les uns pour l’ascétisme mortel, les autres pour la dissolution) est fragile, secouée de luttes civiles où le sinistre le dispute au grotesque (ainsi de la bataille à la suite de laquelle les deux armées fuient en sens inverse, chacune croyant avoir été vaincue par l'autre). Mais plus que ce monde d'hier, le passionnant du livre, c’est la découverte de Flora Tristan se dégageant de son cocon.
Le premier, l’esclavage, s’il est en voie de solution formelle à partir des grands Etats capitalistes, posera à Flora Tristan, qui l’aborde de manière réformiste, le problème de toute forme de servitude humaine (et l'on sait que le mouvement féministe américain suivra la même démarche intellectuelle).
Le second, c’est déjà la condition faite à la femme. Les deux thèmes se rejoignent d'ailleurs quand Flora se penche sur le sort des ravanas, ces Indiennes qui précèdent les armées, en assurent la vie matérielle et supportent le pire de la guerre. Du comportement de ces malheureuses, elle conclut :
« Je ne crois pas que l'on puisse citer une preuve plus frappante de la supériorité de la femme, dans l enfance des peuples; n en serait -il pas de même aussi chez ceux plus avancés en civilisation. si une éducation semblable était donnée aux deux sexes ? U faut espérer que le temps viendra où l expérience en sera tentée. »
La révolte contre la servitude humaine
A la frontière de sa vie
Flora Tristan est donc bien à la frontière de sa vie. Elle intitule un de ses derniers chapitres « La tentation ». Tentation équilibrée au début par une autre, la même : celle de subordonner sa vie à un homme. La première fois pour recommencer d’un meilleur pied l’aventure d’un amour et d'un couple (en bigamie, puisque le divorce n’existe pas encore en France), la seconde en devenant l’âme sœur et le guide intellectuel d’un aventurier d’envergure, Escudero. Cette dernière tentation de vivre par procuration, comme la plupart des femmes d’énergie ont été jusque là obligées de le faire, a-t-elle eu la possibilité réelle d’y céder ou l’a-t-elle seulement rêvée ? Rêvée sans doute, car Escudero est déjà l’amant et le bras armé de la senora G amarra, véritable présidente du Pérou, qu’il suit dans son exil, et dont la conversation avec Flora, rapportée par celle-ci, est très probablement apocryphe, dans le meilleur des cas reconstruite, comme Alexandre Dumas le fera plus tard dans ses propres récits de voyages. Mais peu importe, l’important c’est que l’instinct de Flora la pousse à rejeter toutes les tentations de l’enlisement, qu’elles soient romanesques ou héroïques. Cet instinct de son propre destin, quelque prix qu’il faille le payer, bien connu de tout révolutionnaire, c’est aussi l’intelligence de l’énergie appliquée aux conditions du temps et, dans ce cas précis, les conséquences tirées — quoique pas de façon explicite — de son raisonnement sur la supériorité de la femme, sur la liberté de mœurs des femmes de Lima, sur le mariage comme enfer, sur la bigamie et l’absurdité de la non-dissolution du mariage.
Consciente de son caractère qu’elle finit par avouer, de son goût de l’aventure, inconsciente encore de la force de sa capacité de refus, au terme des Pérégrinations, Flora Tristan est mûre pour un autre voyage, cette fois dans l’enfer prolétarien de l’Angleterre. Cela lui donnera la matière de son second livre, de socialiste, déjà (1).
M. L.
Notes
- (I ) Egalement chez Maspero : Promenades dans Londres