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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Femmes de la campagne

· Cahiers du féminisme, n° 12, janvier - février 1980 · p. 23-29 · 4 080 mots

FEMMES PAYSANNES

L'Assemblée nationale a discuté, au cours de cette session parlementaire, d'un projet de loi d'orientation agricole. Ce projet, qui doit être à nouveau présenté, en session extraordinaire du Parlement, en février 1980, accélère l'intégration de l’agriculture française dans la Communauté économique européenne et l’Europe verte capitaliste fT concerne également la condition des femmes a la campagne, puisqu'il accorde a celles -a un « statut de l'agricultrice » — qui n 'existait pas auparavant. Ce statut, évidemment de pure forme et en défense de l'exploitation familiale, qui ne prend pas en compte la valeur de la force de travail des femmes dans l'agriculture, ne résoudra pas la question de l'exploitation du travail féminin a la campagne.

FEMMES PAYSANNES

FEMMES PAYSANNES

L analyse de la condition particulière des femmes dans l'agriculture capitaliste française n'a jamais soulevé beaucoup d’intérêt au sein du mouvement féministe et chez les marxistes révolutionnaires. Pourtant, elle concerne plus de sept cent mille femmes en France qui sont exploitées comme travailleuses et femmes -travaillant -à -laça mpagne. Force de travail gratuite, la femme de l ’exploitant agricole ne connait pas non plus les avantages et les acquis sociaux des autres travailleuses : peu de dimanches libres, pas de congés payés, pas de congés maternité. Salariée agricole, la femme paysanne forme la catégorie la plus exploitée des travailleurs.

Pour comprendre cette situation spécifique des femmes en milieu rural, il est nécessaire de saisir les particularités actuelles de l’agriculture française ; de déterminer précisément le niveau atteint par la pénétration des rapports de production capitalistes dans les campagnes ; enfin, de résoudre la question ae la survivance ou ae la décomposition de l’exploitation familiale. Il faut également analyser le rôle primordial de la famille, non seulement comme fonction idéologique oppressive (de la même manière que la religion, etc ), mais comme base matérielle de l'exploitation agricole, sur laquelle repose encore la majorité de l'agriculture française. Quelle que soit la thèse que l’on adopte — celle de. la prolétarisation croissante des agriculteurs ou celle du main -tien de la petite production marchande — la famille peut être considérée comme une force de travail collective : elle est à la fois un rapport de production (avec une division du travail en son sein) et une force productive. C’est cette originalité qui définit la famille comme le lieu où s ’enra -cinent la double oppression / exploitation des femmes qui travaillent à la terre : oppression dans la famille — aggravée par les traits persistants de la société patriarcale dans les campagnes — et exploitation économique de leur force de travail par l'absorption croissante de la paysannerie dans le mode de production capitaliste.

Cet article a donc un double but : fonder une analyse de la situation de classe des femmes -travaillant -à -la -campagne (salariées ou non) et, en même temps, décrire leurs conditions quotidiennes de vie et de travail, car celles <i restent trop méconnues encore. On verra, ensuite, quelle attitude adoptent à leur égard l'Etat, les organisations professionnelles agricoles (FNSEA, CNJA, MODEF. etc ). Enfin, à la campagne aussi, les femmes bougent, les femmes luttent. De tout cela, nous essaierons de parler. Car si les femmes sont appelées à devenir la moitié du ciel, elles demeurent toujours la moitié de la terre.

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Aujourd’hui encore, l’agriculture française demeure largement le fait de l’entreprise familiale et artisanale. Malgré, surtout après la Deuxième Guerre mondiale, l’exode rural, l’industrialisation rapide, les concentrations des structures agraires (au niveau horizontal par le cumul des terres et vertical par l’importance croissante des industries agro-alimentaires) et bien que de 1955 à 1970, le nombre des exploitations agricoles soit tombé de 2 300 000 à 1 555 000, les exploitations familiales (si on considère celles qui sont inférieures à cent hectares) constituent toujours 65 % des superficies et occupent plus des trois-quarts de la population agricole active.

Cette situation est paradoxale, au regard du moins des analyses de Marx, Lénine et Rosa Luxemburg :

les marxistes ayant toujours pensé que la tendance objective du développement du mode de production capitaliste allait vers la dissolution progressive en son sein des formes non capitalistes de production (2). Comme l’écrit d’ailleurs François Clerc : « La persistance d'un secteur agricole à base d'exploitations familiales, alors que le salariat et ta concentration des entreprises sont de règle pour la plupart des autres activités, est un sujet d'étonnement pour les économistes, aussi bien marxistes que non marxistes. » Deux théories ont essayé d’expliquer cette absence de développement d’un capitalisme agraire en France : celle de la prolétarisation croissante des paysans et celle de la petite production marchande. Il est nécessaire de les résumer ici brièvement, car il découle de chacune des

Pourcentage de la population active agricole en mars par rapport à la population active globale

1974 (l)

Hommes

Femmes

Agriculteurs exploitants

1 067 297

8,2 %

699 707

8,6 %

Dont aides familiaux

139 083

590 932

Salariés agricoles

329 659

38 641 (l)Cf. Cahiers français, numéro « Vivre au féminin ».

FEMMES PAYSANNES

Capitalisme et agriculture

Aujourd’hui encore, l’agriculture française demeure largement le fait de l’entreprise familiale et artisanale. Malgré, surtout après la Deuxieme Guerre mondiale, l’exode rural, l’industrialisation rapide, les concentrations des structures agraires (au niveau horizontal par le cumul des terres et vertical par l’importance croissante des industries agro-alimentaires) et bien que de 1955 a 1970, le nombre des exploitations agricoles soit tombé de 2 300 000 a 1 555 000, les exploitations familiales (si on considère celles qui sont inferieures a cent hectares) constituent toujours 65 % des superficies et occupent plus des trois-quarts de la population agricole active

Cette situation est paradoxale, au regard du moins des analyses de Marx, Lenine et Rosa Luxemburg :

les marxistes ayant toujours pensé que la tendance objective du développement du mode de production capitaliste allait vers la dissolution progressive en son sein des formes non capitalistes de production (2). Comme l’écrit d’ailleurs François Clerc : « La persistance d'un secteur agricole a base d'exploitations familiales, alors que le salariat et la concentration des entreprises sont de regie pour la plupart des autres activités, est un sujet d’étonnement pour les économistes, aussi bien marxistes que non marxistes » Deux théories ont essaye d’expliquer cette absence de développement d’un capitalisme agraire en France : celle de la prolétarisation croissante des paysans et celle de la petite production marchande. Il est nécessaire de les résumer ici brièvement. car il découle de chacune des

Pourcentage de la population active agricole en mars 1994 par rapport à la population active globale

FEMMES PAYSANNES différences importantes en ce qui concerne l’analyse de la nature et du rôle du travail féminin dans l'agriculture la première, qui correspond à peu près à la thèse des Paysans-Travailleurs (3), pense que la plupart des paysans, et donc leurs femmes, sont aujourd’hui prolétarisés, que l’introduction des rapports de production capitalistes dans les campagnes se fait par la dépendance vis-à-vis des industries agro-alimentaires, de l’Etat, des banques (Crédit agricole) et du marché lui-mème. « Dans sa fonction de producteur, l’agriculteur perd de plus en plus le contrôle de sa production et même de ses moyens de production , en d’autres termes, il se prolétarise sans devenir salarié au sens strict (4) »

La seconde théorie estime, au contraire, que le stade actuel de l’agriculture française reste, en dehors des régions d’agriculture quasi industrielle (Beauce, etc.) celui de la petite production marchande, que cette forme porte en germe, certes, la prolétarisation des paysans et sa propre décomposition, mais qu’elle subsiste aujourd’hui comme forme agraire dominante. Le capitaliste trouve ici son compte en laissant l’agriculture dans les mains des petits producteurs marchands et des exploitations familiales. Comme le remarque Claude Servolin : « On peut conclure que dans une agriculture de petite production marchande, les prix sont moins élevés qu'ils ne le seraient si la production se faisait dans les conditions du capitalisme. (3) »

Ces deux tneses. si elles soutiennent toutes deux des politiques diamétralement opposées en ce qui concerne l'attitude des organisations syndicales agricoles vis-à-vis de la famille et des femmes travailleuses à la campagne (défense de l’exploitation familiale pour la FNSEA, CDJA, MODEF. et défense des paysans — hommes et femmes — comme travailleurs pour les Paysans-Travailleurs), ne sont pourtant pas contradictoires : en réalité, il y a en même temps prolétarisation au sein de la petite production marchande et absorption de celle-ci par le capitalisme.

L’exploitation familiale est au cœur de oet équilibre instable : elle est en elle-même un facteur de pesanteur, de « résistance » à l’introduction désagrégatrice du capitalisme dans les campagnes, mais, elle lui sert, également, de support indispensable Car le secteur agricole reste, en France, un important réservoir de main-d’œuvre — ce sont, par exemple, les paysans paupérisés qui constituent l’essentiel des ouvriers spécialisés de l'industrie automobile dans l’Ouest, comme Citroen à Rennes et Renault au Mans ou Sandouville — et où la force de travail reste faiblement rémunérée.

La pérennité d’un secteur agricole remarquable en France s’explique aussi par la nature de l’impérialisme français (Afrique, Indochine, etc) qui a autorisé le capitalisme français « à se payer le luxe de structures de production restant archaïques, non seulement dans l'agriculture, mais également dans le commerce et une bonne partie de l'industrie ». comme le remarque justement Jean Cavailhès (6).

Enfin, mais cela ne rentre pas dans le cadre de cette courte étude, la structure même de la société française empêche de la part du capitalisme une transformation trop rapide de l’agriculture en faveur de l’industrie. L’Etat, les coopératives, les banques

Les hommes décident

La famille : une force collective de travail

a) L'importance des femmes dans la population agricole française

Le premier tableau donnait déjà une indication sur le nombre de femmes travaillant dans l’agriculture. Ives statistiques de l’INSEE les

— comme le Crédit agricole — jouent de ce point de vue un rôle complexe en ce qui concerne l’absorption de l’agriculture dans le mode de production capitaliste. Ainsi, nous serons amenés à comprendre la fonction apparemment contradictoire de l’Etat : d’une part

Les hommes décident soutien à l’exploitation familiale, par le biais des organismes professionnels agricoles, de l’autre, par l’intégration accélérée dans le Marché commun agricole, décomposition de celle-ci. Cette question est difficile à résoudre, puisqu’elle dépend de l'aggravation ou non de la crise, du chômage (si celui-ci continue à s’aggraver, l’Etat a alors intérêt à maintenir une population agricole « surabondante », à la fois techniquement comme volant de main-d’œuvre disponible et pression sur les salaires, et politiquement comme facteur de stabilité et d’ordre) et des rapports d’ensemble entre les classes sociales.

complètent : il y a peu de femmes chefs d’exploitation (8,3 % en 1975 sur I 331 000), la plupart sont aides familiales (plus de 73 %). Au cours des vingt dernières années, la proportion des aides familiales féminines a augmenté, même si la baisse de la population active agricole continue et que la part du travail fourni par les

FEMMES PAYSANNES aides familiales soit passé de 42.2 % en 1963 a 34.2 % en 1970 (7).

L'agriculture française repose encore sur l'exploitation familiale et. celle-ci sur l'utilisation obligatoire du travail féminin, pudiquement rebaptisé « aide familiale ». Même si la famille a subi — et dans le milieu rural plus que partout ailleurs — des transformations quantitatives déterminantes depuis le XIXe siècle, elle demeure le noyau de l'entreprise agricole. Selon une enquête sur les femmes travaillant à la campagne (8), plus de la moitié des familles aurait trois et quatre enfants, c'est-à-dire un chiffre bien supérieur à la moyenne nationale, et environ un quart d'entre elles vivrait en cohabitation. c’est-à-dire avec la famille du mari

Cette structure a un avantage considérable pour le capitalisme : le développement technique de l’exploitation dépend, comme le note Philippe Mainié « des ressources productives de ta famille et des forces de travail ». On ne saurait mieux dire : la famille — comme organisation et division du travail au sein de l’exploitation agricole — est considérée comme une force de travail collective, plus. comme une force productive.

b) Les femmes, une force de travail non reconnue

Dans les anciennes structures agraires, la femme occupait une place particulière dans la division du travail : << La femme s occupait de la basse <our. de la porcherie, de la traite des vaches, de ta fabrication des beurres et fromages. Dans beaucoup de régions, elle commercialisait elle -même les pnxiuits de son travail. Elle disposait ainsi d'un budget personnel qui représentait aussi son budget de ménagère »

Par rapport à cette situation décrite par Bernard Lambert, la condition des femmes travaillant à la campagne — si elle a bien sûr bénéficié de l'élévation générale du niveau de vie — s’est dégradée Par suite de la spécialisation croissante de l’agriculture, de la complication des tâches qui lui étaient autrefois dévolues (gestion de l’exploitation, etc ), la femme de l’exploitant agricole devient de plus en plus une manoeuvre. indispensable au fonctionnement quotidien de l'exploitation, mais exclue de la coopérative, du syndicat, bref des centres de « décision » Dans l’enquête réalisée par Agri-Sept, 56 % seulement effectuaient une comptabilité sommaire. Car si les <e femmes font " tourner la baraque", si elles traient les vaches, torchent les mômes, trient les œufs, piquent les porcs, les gros travaux des champs, la marche technique de l exploitation familiale restent totalement l'affaire des hommes ». écrit Yann Kermor (9).

Les femmes d’exploitants agricoles sont exploitées comme travailleuses puisque leur force de travail — qui est liée de manière indissoluble à l’exploitation familiale — n’est même pas considérée comme telle. Il ne s’agit pourtant pas d’un travail « ménager ». mais d’un travail directement productif, occupant plusieurs heures par jour. La grande majorité d'entre elles travaille de 5 à 6 heures par jour. 77 % assurent la traite et le soin des animaux et plus du quart ont a la responsabilité spécifique d’une production (moyen élevage. génisses, poules, etc.)

Il est vrai que la reconnaissance de la force de travail chez la femme paysanne se heurte aux mêmes difficultés que pour l'exploitant agricole : il n’y a pas « de procédé mesurable aux veux de la famille pour estimer en argent la valeur du travail fourni (10) ».

La réalité — fictive selon les Paysans-Travailleurs puisque liée à la fiction du petit producteur indépendant — de la propriété privée des moyens de production, c’est-à-dire de la terre, des outils et des bâtiments. cache au paysan et. a fortiori . à sa femme la valeur de son travail (comparée par exemple à celle des autres forces de travail disponibles sur le marché) au profit des résultats globaux de l’exploitation. Ce qui fait que beaucoup d'exploitants agricoles ont un revenu équivalent, à peine, à celui d’un ouvrier qualifié, et cela pour une durée de travail considérable.

Car. si formellement les paysans ne vendent par leur force de travail. l’intégration aux trusts agro-alimentaires. le développement de la sous-traitance permettent, au moins dans certaines régions comme la Bretagne. de parler d’une véritable prolétarisation d’une partie des agriculteurs. L’autonomie juridique de l’exploitation familiale masque alors en réalité sa dépendance économique et les rapports de production « capitalistes » qui en découlent. L’exploitant agricole et sa femme sont ici considérés comme des salariés sans salaires. des prolétaires sans patrons On verra dans la dernière partie comment a pu se concrétiser cette analyse au cours d’une des luttes paysannes les plus importantes de ces quinze dernières années, et où les femmes ont joué un rôle déterminant, la guerre du lait, en Bretagne, en 1972.

L’absence de la reconnaissance de la valeur de la force de travail féminine tire son origine, comme pour celle des hommes, du fait que le capitalisme ne considère que l’ensemble de l’exploitation familiale comme force de travail globale. Notons que la modification de cette force productive (deuil, divorce, etc.)

FEMMES PAYSANNES a des répercussions immédiates sur la viabilité de l’exploitation C'est pour cette raison que le vieillissement de la population agricole active, comme le

On a vu plus haut la durée du travail non rémunéré en ce qui concerne les femmes d’exploitants agricoles Pour ce qui est des salariées agricoles, la durée hebdomadaire moyenne du travail était, en avril 1975. de 49.2 heures, c’est-à-dire. et de loin, la durée de travail la plus longue parmi les femmes travailleuses Ft cela pour un salaire net de 780 F mensuels pour une ouvrière non qualifiée en 1972 '

Toujours d’après le magazine Agri-Sept . plus de 56 % des femmes paysannes n’ont aucune aide ménagère. alors que les tâches ménagères sont plus importantes dans une ferme qu’en ville, alors que l’absence de crèches, de maternelles et l’éloignement des villages rend très difficile l’éducation des enfants I�s conditions de logement et du confort ménager sont souvent moyennes : nombre de femmes d’agriculteurs se plaignent de la cohabitation forcée, du manque d'équipements ménagers

Le syndicalisme paysan, a la différence du syndicalisme ouvrier qui est fondé, en principe, sur l’indépendance de la classe ouvrière, regroupe tous les exploitants agricoles, du petit paysan d'Ile-et-Vilaine au gros agrai-rien capitaliste du bassin parisien C’est un syndicalisme corporatiste, entièrement lié a la politique agricole de l'Etat Comme l’explique remarquablement Bernard Lambert, le syndicalisme agricole (FNSEA. CDJA, MODFF dirige par la PCF) s’est fait le défenseur de l’exploitation familiale, au détriment d’une analyse des différenciations de classe qui s'opèrent au sein même de la paysannerie « Le FNSEA a choisi d 'être syndicalisme de chefs d'entreprise et non pas un syndicalisme de travailleurs les paysans exploiteurs et les paysans exploités se retrouvent dans la célibat forcé sont des obstacles (et aussi, contradictoirement, un encouragement) a la pénétration du capitalisme dans les campagnes (machine a laver, congélateur, douches, etc ). Plus de 70 % des femmes paysannes reconnaissent consacrer 5 heures et plus de travail ménager par jour Que l’on ajoute alors, les heures de travail professionnel non payé aux heures de travail ménager et l’on aura une idée de la vie de la plupart des femmes à la campagne : il est difficile ici de contester la double journée de travail et l’oppression /exploitation !

L’oppression est également souvent présente par le biais de l’Eglise. Plus de la moitié des femmes paysannes n’utilise pas ou n’est pas favorables aux méthodes contraceptives modernes (II).

Plus de la moitié des femmes à la campagne ne prend jamais de vacances. par manque de moyens financiers permettant d’avoir un remplaçant sur l’exploitation

Comme le dit l’une d’entre elles : « Les femmes d'exploitants travaillent même organisation. » Cette orientation. à laquelle seuls les Paysans-Travailleurs et le MSTP s’opposent sur une base de classe, a des conséquences importantes quant aux revendications avancées, et notamment pour les femmes. Aucune organisation syndicale agricole n’avance des revendications spécifiques aux femmes paysannes. Pourtant, en 1975, le CNJA organisait des journées d’études consacrées aux problèmes des agricultrices. Quelques revendications sont définies : la reconnaissance d’un statut d’agricultrice, obtention du congé maternité et remplacement sur l’exploitation ; mais si le CNJA va plus loin que la FNSEA qui n’accorde aucune place aux femmes dans ses structures, il reste néanmoins prisonnier de son réformisme et de son corporatisme sur la ques- sans salaire, leur retraite n'est pas fonction du travail fourni sur l’exploitation Pas de congés maternité . on travaille jusqu'à la naissance du bébé. huit jours de maternité et quelques jours après on reprend le travail habituel sans être remise Seules les intéressées se rendent compte que. dans ces conditions, il faut des mois pour retrouver ses forces » On ne s'étonnera pas d’apprendre alors que. de 1952 à 1972. le nombre de naissances dans les familles agricoles (exploitants. aides familiaux et salariés) ait diminué de 58 %.

Il n’est pas possible d’analyser complètement l’image que les femmes paysannes ont d'elles-mêmes. mais, souvent, du moins dans les témoignages d’ Agri-Sept, c’est celle d’une infériorité sociale (culture, éducation, les trois-quarts ne possèdent que le certificat d’étude primaire). d’une vie gâchée : « J'ai 48 ans. 29 ans de cohabitation . c ‘est un problème qui étouffe peu à peu toute ma personnalité... Je suis usée avant l'âge. » Comme le dit ailleurs Monique, une agricultrice du Finistère (12): « A la campagne, le problème du patriarcat, de la famille, de l'autorité, c'est une des choses les plus dures pour les fem -mes. Ce qui a changé c'est uniquement le secteur des hommes, la technique. »

De plus, comme l’exploitation repose sur la famille en tant qu’unité de production, le divorce reste peu courant parmi les exploitants agricoles. ■

tion du travail féminin dans l’agriculture.

Pourtant, et on le verra bien pendant la guerre du lait en 1972. la revendication centrale pour les femmes paysannes, c’est la reconnaissance de la valeur de leur force de travail : c’est-à-dire le paiement d’un salaire. D’autres revendications devraient également être inscrites au programme d’un syndicalisme de luttes de classes dans les campagnes : prestations analogues au régime général de la Sécurité sociale, versement total de l’Indemnité viagère de départ en cas de décés du mari. crèches, information sur les méthodes contraceptives, ouvertures de centres d’IVG dans les campagnes.

Briser le cadre oppressif de l’exploitation familiale ne pourra pas se faire dans le cadre actuel de l’agriculture capitaliste française, même si l’Etat tente de promouvoir une agriculture de groupe comme les GAEC (Groupements agricoles d’exploita-

La vie des femmes à la campagne

Paysannes en lutte

FEMMES PAYSANNES lion en commun, créés en 1965 ; il y en a actuellement plus de 6 000. et 19 % des femmes dans l’enquête d'Agri-Sept déclaraient vivre et travailler en GAEC) qui. apparement, peuvent faciliter la vie des femmes travaillant a la campagne et. en réalité. continuent à masquer l’utilisation de la force de travail gratuite des « aides familiales » et de favoriser ainsi l’intégration de l’agriculture dans le mode de production capitaliste.

\a guerre du lait en 1972. dans l’Ouest de la France, et particulièrement dans le Finistère, a vu néanmoins l’affirmation de la force collective des femmes paysannes et. en même temps, la reconnaissance de revendications qui mettaient en évidence la situation de classe de beaucoup de femmes d’exploitants agricoles : « Les manifestations du lait s’étaient déroulées dans un contexte bien précis . celui de la grève, qui avait elle -même été déclenchée par des revendications sur la notion de « salaire » qui concernait essentiellement les femmes (13). »

Il est vrai que cette grève du lait a été exceptionnelle, parce qu’elle a concerné l’industrie laitière, là ou la prolétarisation est la plus évidente (les femmes consacraient ainsi de 4 à 6 heures par jour à la traite), mais elle a été révélatrice de l’entrée en lutte massive, et pour la première fois en tant que tel. des femmes paysannes : « Ne participant pas à la vie syndicale traditionnelle elles se sont retrouvées dans cette lutte de type nouveau (14). »

Le 23 mai, plus de 1 000 femmes occupèrent l’usine Entremont à Quimper et la laiterie lx Gall A Landerneau, 600 femmes bloquent la laiterie et déposent une motion affirmant leurs revendications. Des milliers de femmes manifestent à Landerneau et à Quimper et même à Brest, le jour de la fête des mères

Il ne s’agit pas de conclure que partout les femmes paysannes ont pris conscience de leur exploitation comme travailleuses et de leur oppression spécifique comme femme-travaillant-à-la-campagne, mais la guerre du lait avait posé, de manière exemplaire toute la dimension de la condition de beaucoup de femmes d’exploitants agricoles en voie de prolétarisation. Car la colère des femmes de la terre rencontre beaucoup d’obstacles avant de descendre dans la rue : ceux de la famille, du poids important du patriarcat, de l’Eglise, du réformisme corporatiste des organisations agricoles.

On a vu que les racines de l’oppression des femmes paysannes se trouvaient dans la nature et la fonction de l’exploitation familiale au sein de l’agriculture capitaliste française. Leur libération passe par la reconnaissance de leur force de travail et cette reconnaissance, comme le montre la guerre du lait, naît de la lutte collective elle-même. Il est vrai que les luttes des paysans, sur des bases non corporatistes, anticapitalistes et communes avec le mouvement ouvrier ne sont pas choses courantes. Et encore moins celles des femmes paysannes. l>e but de cet article était seulement de susciter une réflexion sur ces questions... et d’autres qui n’ont pu être abordées ici (liaison ouvrier-paysan, lutte des salariées agricoles, etc ). Car l’isolement des femmes d’exploitants agricoles en voie de prolétarisation et des ouvrières agricoles demande, plus encore que pour les travailleuses salariées, la solidarité active du mouvement féministe et du mouvement ouvrier

J-M M

Notes

  1. Notes
  2. (I ) Ce tableau, comme les citations de François Clerc. Philippe Mainié et Jean Cavailhes sont issus des Cahiers Français n° 167, juillet-septembre 1978 D<xu mentation française <21 Lire l’article remarquable de Jean Cavailhes «Survie ou décomposition de l’exploitation familiale » Idem
  3. U) et (4) Bernard Lambert les Pavsans dans la lutte des classes, page 22 Seuil Une des rares analyses marxistes de l'agriculture capitaliste française
  4. (5) Cahiers Français
  5. (6) Idem
  6. (7) Documentation française, cf article notice I de Claude Laurent
  7. (8) Cette enquête est parue en mai 1975 dans le magazine agricole Agri-Sept. n° 534, 21 . rue du Faubourg Saint-Antoine. 7501 1 I. 'enquête, assez représentative des femmes paysannes en France, concerne une échantillon de 2 500 femmes
  8. (9) Dans la revue Autrement, de juillet 1979
  9. (10) Cahiers français, page 21
  10. (11) 4 % utilisent le stérilet. 19 % la pilule. 19 % la méthode des températures, 51 % n'ont pas répondu à la question sur la contraception
  11. (12) Op cit Autrement
  12. (13) Autrement Lire aussi Critique socialiste. n° II. janvier-février 1973
  13. (14) Lu Guerre du lait, brochure de la Ligue communiste

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