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Entretien avec les femmes corses nationalistes

Cahiers du féminisme, n° 13, mars - avril 1980 · p. 41-44 · 2 683 mots

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE entretien avec les femmes corses nationalistes

Dimanche 3 février 1980, nous rencontrons Catalina, Maria -Ghju-vanna, Vanina, Marie -Cameda et Maria -Theresa.

Elles ont entre vingt et trente ans, elles sont étudiantes ou employées. Toutes, à des degrés divers, ont été confrontées à la répression. Certaines ont été arrètéees et interrogées. Le plus souvent comme témoin, parce que leur compagnon ou leur frère ont été inculpés dans le cadre des enquêtes de la Cour de sûreté de l’Etat.

Elles dénoncent la répression qui continue de s’abattre sur le peuple corse et témoignent en tant que femmes des brimades particulières qu’elles ont subies pour cette double offense à l’Etat français : être femme et être Corse.

Vanina :

J’ai été interpellée en 1979 à Paris, en même temps que mon copain actuellement détenu à la prison de Fleury-Mérogis depuis bientôt un an.

A l’époque, il était en liberté provisoire depuis quelques mois et devait pointer une fois par semaine dans un commissariat de police de la région parisienne, où il était assigné à résidence.

Lors d’un de ces pointages, alors que j’attendais dans la voiture, des flics en civil sont venus me chercher pour m’emmener au ministère de l’Intérieur . Ils m’ont présenté une commission rogatoire non nominale. A ma demande d’explication, ils ont répondu que cela n’avait aucune importance. Ils ont ensuite fouillé la voiture. L’interrogatoire en lui-même s’est déroulé dans une ambiance déplaisante : j’ai eu droit, dès le départ, à des réflexions et à des sous-entendus sur ma vie privée.

Je précise que j’ai été immédiatement séparée de mon copain qui était lui aussi interrogé, bien sûr, à propos d’une personne recherchée par les flics.

Dès le début, j’ai eu droit à une réflexion ironique du commissaire divisionnaire lui-même : « Plusieurs inspecteurs doivent interroger cette jeune fille, car un seul pourrait se laisser prendre à son charme. » Il a fait référence à mes soi-disant « amants », parce que j’hébergeais souvent à la maison des amis, dont certains, sans travail, étaient assignés à résidence à Paris.

Je veux dire aussi que j’ai servi de moyen de pression, puisque les flics ont fait du chantage avec mon copain sur ma personne. Ils lui ont promis de me libérer s’il passait aux a- veux. Un simulacre de ma sortie a même été fait pour le tromper.

Tout a été mis en œuvre pour l’exaspérer, jusqu’à des remarques du genre : « Oui, ta petite amie plait énormément à mes hommes, dès qu’elle sortira, ils vont l’emmener au restaurant, tu devrais faire attention. »

« Une mauvaise femme d’intérieur.... »

Pour ma part, les questions visaient toujours à me blesser. Lors d’une perquisition à mon domicile, on m’a même dit que j’étais « une mauvaise femme d’intérieur, désordonnée, sale » avec des remarques sur le nombre insuffisant de lits, vu le nombre de personnes logeant chez moi...

A un autre moment, les flics m’ont même dit qu’il n’était pas sérieux pour moi, en fin d’études de médecine, promise donc à un brillant avenir, de vivre en concubinage avec un homme qui, à l’époque, travaillait dans un bar.

J’ai été relâchée après une nuit passée en garde à vue. Mon copain a été libéré deux heures plus tard, puisqu’ils n’avaient rien contre nous. Quelques mois plus tard, mon copain

Liberta per tutti i patriotti

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE fut réinterpellé, un matin en sortant de chez nous, sans que je le sache. Je ne l’ai appris que plus tard dans l’après-midi, par une amie qui allait voir son Fiancé à la prison de la Santé où lui-même avait été immédiatement transféré sans même subir une garde à vue.

J’ai eu des difficultés pour obtenir un permis de visite, alors que le juge savait pertinemment que nous vivions ensemble. Après plusieurs démarches de ma part, et une menace de faire la grève de l’instruction de la part de mon copain, j’ai obtenu satisfaction.

Maria-Teresa :

J’ai été interpellée deux fois par les flics dans le cadre de l’affaire du FLN en Corse. La première fois, c’est essentiellement mon copain qui était visé. J’ai simplement été embarquée en prime. Et relâchée au bout de quelques heures après avoir été photographiée et fichée !

Déjà, j’avais pu apprécier les méthodes des flics : ils ont fait irruption à une dizaine dans notre chambre, en civil et en uniforme, sans mandat de perquisition, ou mandat d’amener. Nous avions le choix : les suivre gentiment ou être emmenés de force par les CRS postés en bas. Ils ont procédé à une fouille minutieuse de la maison, ont été assez fûtés pour deviner que j’étais nue dans mon lit, ce qu’ils ont consigné dans un procès-verbal, mais n’ont pas eu la délicatesse de sortir de la pièce, quand j’ai dû me lever et m’habiller.

La deuxième fois, un mois après, en juillet 1978, nous faisions l’objet tous les deux d’une commission rogatoire nominale émanant de la Cour de sûreté de l’Etat.

Ce qui ne les a pas empêchés d’embarquer aussi une copine à moi se trouvant chez nous. Je me suis retrouvée pendant six jours en garde à vue à la police judiciaire. Mes « anges gardiens » se sont relayés pour ne pas me quitter d’une semelle, même aux toilettes, la porte restait entr’ouverte, par chaussures interposées, c’était réglementaire.

J’ai connu le harcèlement des interrogatoires à plusieurs, avec les questions qui s’entrecroisent dans le bruit et la fumée, et prolongés très tard. Les nuits écourtées, mais pleine d’inquiétude, les bruyants réveils à l’aube.

Et puis, les attitudes diverses : les flics méprisants, « les filles, c ’est la quéquette qui vous mène », donc incapacité des femmes d’avoir des idées politiques autres que celles d’un copain. On parle même de partouze parce qu’on partage un appartement à trois ou à quatre, d’autant plus que pour eux, si l’on vit avec un gars sans être mariée, on ne peut être qu’une « tramée » et on vous le fait bien sentir. On vous tutoie, parce que vous êtes jeune et pas mariée... Les soupçons, quant aux bénéfices retirés de l’affaire, compte chèques épluché. Y compris les épithètes du genre « morveuse de dix -neuf ans ».

Mépris et chantage

Il y a aussi le flic sympa, qui se veut compréhensif, et qui vient vous trouver « sans machine à écrire », dans l’intérêt de votre copain, pour le tirer d’affaire, ce qui ne l’empêche pas d’interpréter ce que vous dites : une simple conversation entre amis, devient un conciliabule. La simple reconnaissance de liens d’amitié devient un aveu de complicité. C’est aussi l’amalgame du vrai et du faux qui arrive à vous démoraliser. C’est encore le chantage affectif par rapport à celui que l’on aime et qui part en prison. Le chantage par rapport aux parents...

Et après six jours, à bout de lassitude et d’angoisse, on finit par signer un procès-verbal dont on ne décèle plus toutes les embûches. Et pendant tout ce temps, l’angoisse de ne pas savoir ce que devenait mon copain. J’ai même su par la suite que l’on avait exercé un chantage sur lui, notamment me concernant, comme cela est arrivé à Vanina.

Et puis, c’est le départ en catastrophe pour Paris, sous la menace

Transport de grenades

CORSE

Le /J janvier à Ajaccio.

d’un emprisonnement. Et quoi qu’aient prétendu les journaux, je n’ai pu emporter ni rechange ni objets de toilette. Par contre, il n’en pas été de même, m’a-t-on assuré, pour le barbouze Bertolini, qui vient d’être transféré récemment à l’infirmerie de Fresnes ! Et encore a-t-il fallu pour cela les morts d’Aiacciu.

J’ai été entendue, puis remise en liberté par le juge près la Cour de sûreté de l’Etat, dans la soirée. J’étais sans un sou, je ne connaissais pas Paris, j’ai pu heureusement faire appel à mon oncle. Depuis, il y a eu pire, je connais en effet le cas d’une fille relâchée à une heure du matin sans argent et sans relation dans Paris.

Au cours de ces dix-neuf mois écoulés, quand je ne peux pas dormir, combien de fois ai-je reconstruit d’autres dialogues, imaginé d’autres réponses, d’autres procès-verbaux, d’autres si...

Et le jour, ma vie est sans cesse tournée vers la prison avec tout ce qu’elle comporte, avec l’attente des procès, avec la répression, liée à mon quotidien, mon militantisme avec l’information politique sans rêlache. Mais nous savons tous que la prison n’est pas une fin en soi, c’est une étape dans la lutte. Notre regard se porte au-delà. Il y a notre peuple, et le combat qu’il faut mener pour sa liberté.

Maria-Ghjuvanna :

J’ai été gardée deux jours et une nuit à la police judiciaire. A part l’expérience commune vécue avec Maria-Teresa, de l’histoire des CRS qui maintenaient ouverte avec le pied la porte des toilettes, pour éviter, soi-disant, que l’on se suicide, je n’ai pas souffert comme Vanina et Maria-Theresa, d’allusions sur ma vie sexuelle. Par contre, j’ai eu droit à certaines remarques sur ma condition de femme d’intérieur, qui était d’après eux négligée. En effet, je ne connaissais pas le contenu de mon frigidaire ! Et je ne connaissais pas l’heure exacte d’arrivée des personnes venant dîner chez moi. Tout cela dans le cadre de la confirmation d’un alibi.

Je ne crois pas que le fait d’être officiellement mariée ait beaucoup joué. Car certaines de mes amies mariées ont subi les mêmes réflexions et parfois même pires que Maria-Teresa et Vanina. En effet, leur traitement a été dégueulasse. Tout était mis en jeu, y compris leur sexualité, Elles ont même été battues, l’une d’elles était pourtant enceinte. La différence de traitement entre elles et moi vient plutôt de nos situations sociales respectives. En effet, mon mari est médecin, ce qui lui a valu des conditions de détention plus favorables que nous autres, et à moi m’a évité certains propos trop désobligeants. Il faut dire que la notoriété politique joue aussi. Un exemple : dans les dernières manifestations en Corse, ceux qui ont été vraiment tabassés par les flics, étaient des jeunes, des gens peu connus, dont on pensait qu’ils ne se plaindraient pas, donc pas de répercussions politiques. Pour en revenir à l’attitude des flics, ils trouvaient plutôt rigolo d’avoir des femmes en garde à vue, et ne prenaient pas nos déclarations au sérieux. On m’a fait la morale pour avoir entraîné mon mari dans cette histoire, qui risquait de compromettre sa situation.

Une nouvelle étape dans la lutte

Catalina :

Il faut maintenant parler aussi d’une de nos sœurs qui est en prison, Ghjacumina, militante nationaliste et qui mène le même combat politique que nous : la reconnaissance du peuple corse et son droit à l’autodétermination. Nous insistons sur le fait qu’elle est détenue pour ses opinions politiques qui sont aussi les nôtres. En France aussi, le délit d’opinion existe.

Maria-Cameda :

En Corse, en plus des polices parallèles et des officines de guerre civile, le pouvoir d’Etat utilise la « justice » comme instrument de répression. Aujourd’hui, cent Corses emprisonnés, ce qui correspondrait à cinquante mille français, prisonniers politiques, cent quarante trois inculpations et une cinquantaine de militants recherchés. Cette répression massive renforce notre détermination à lutter contre l’Etat français, à lutter en tant que Corses, mais aussi en tant que femmes corses, en posant nos problèmes de femmes dans la lutte de libération nationale. Je voudrais dire à celles et ceux qui veulent apporter leur solidarité aux emprisonnés et soutenir notre lutte qu’il existe un Comité de soutien aux emprisonnés corses, au CICP, 14, rue de Nanteuil, Paris XVe. Les réunions ont lieu le jeudi soir à 20 h 30.

Le 13 janvier à Ajaccio

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Liberté pour Jackie Lucchini !

Ghjacumina Lucchini est actuellement détenue politique corse à la prison des femmes de Fleury-Mérogis. Elle a vingt-deux ans, elle est née à Aüdde dans l’Alta Roca.

Elle a d’abord été étudiante à Nice, puis à Paris depuis la rentrée 1979, en lettres et ethnologie. Militante de la Consulta di Studienti Corsi — syndicat d’étudiants créé en 1974 — elle a été la directrice de publication du U Ribombu, le journal de cette organisation, pendant un an. Depuis son départ de Corse, elle faisait partie du comité de rédaction. Ghjacumina était connue comme militante nationaliste corse. A Paris, elle participait au comité de soutien aux emprisonnés corses, créé au moment de l’affaire Simeoni en 1975. Elle participait aussi à des activités culturelles corses à la Casa di U Populu Corsu.

Elle est en prison depuis la mi-janvier. Elle a été arrêtée à la sortie de l’hôtel Fesch à Ajaccio lors des dernjers événements de Corse, comme tous les autres nationalistes qui se trouvaient à l’intérieur de l’hôtel. Elle est l’une des deux femmes que l’on a vues aux journaux télévisés, portant un drapeau corse.

Rappelons les faits. Les nationalistes de Bastelica avaient été avisés que l’un d’entre eux allait être enlevé pour être exécuté en mer, par deux barbouzes, venus d’Ajaccio, qui ont été effectivement interceptés le jour prévu à Bastelica dans une voiture pleine d’armés. Ces deux barbouzes appartiennent au groupe Francia, organisation anti-autonomiste, antinationaliste, issue des « polices parrallèles ». L’un d’eux était porteur de la carte du SAC et de la carte du RPR... L’autre plus connu avait été commandant de la protection civile et chargé de mettre en place des réseaux de pompiers occassionnels... Les nationalistes de Bastelica ont voulu faire une conférence de presse pour rendre publiques les révélations qu’ils avaient obtenues et qui compromettaient de hautes personnalités.

Cela, bien sûr, ne faisait pas l’affaire de l’appareil d’Etat. D’où l’interdiction de la conférence de presse, l’invasion du village par un déploiement de forces armées jamais vues, les perquisitions, les arrestations...

Une partie des nationalistes a pu se rendre à l’hôtel Fesch, à Ajaccio, avec un des barbouzes, l’autre étant gardé en lieu sûr. On connaît la suite des événements.

On est loin d’un simple règlement de comptes entre deux hommes comme une certaine presse française a voulu le laisser croire. Il s’agit d’une affaire éminemment politique. Il est prouvé que Ghjacumina Lucchini ne se trouvait pas à Bastelica à ce moment-là, mais qu’elle avait passé la journée à Cavru et que le soir, elle avait rejoint l’hôtel Fesh en cliente. Ce n’est que plus tard dans la nuit qu’elle a appris comme les autres clients l’arrivée des nationalistes. Il est vrai qu’elle est restée par solidarité, mais comment s’en étonner lorsqu’on sait que les autres clients, pourtant moins motivés puisque Français sont eux aussi restés, sans se considérer comme otages. A l’hôtel se trouvait également une autre jeune femme, la compagne de l’un des nationalistes présents, Laetitia de Gasperi. Toutes deux ont été transférées à Paris et déférées devant la Cour de sûreté de l’Etat, pour constitution de bandes armées, comme leurs camarades hommes. Par la suite, Laetitia a été mise en liberté provisoire, sans doute parce qu’elle était moins connue que Ghjacumina et qu’en outre, pour le juge, elle n’était jamais que la compagne d’un homme, donc pas tout à fait responsable.

Le maintien en détention de Ghjacumina marque un nouveau pas dans la répression : elle est incarcérée pour délit d’opinion, c’est de la répression politique pure, qui ne prétend même plus s’appuyer sur des faits.

Ghjacumina a le statut de détenue politique, mais comme elle est la seule femme dans ce cas, son isolement est total. Elle n’a la visite que de son oncle, sa sœur, venue de Corse, mais qui ne pourra rester à Paris et son avocat. Les demandes de permis de visites déposées, mais qui ne pourra rester à Paris, par des ami(e)s sont restées sans réponse.

Pour le moment, elle a bon moral, mais son état de santé est préoccupant. Quand on connaît le caractère arbitraire des condamnations par la Cour de sûreté de l’Etat (neuf ans de réclusion à Léo Battesti pour une simple tentative d’attentat), on peut être inquiet pour Ghjacumina. Il faut qu’elle soit libérée au plus vite. Aidez-là à attendre sa libération, exigez-là avec nous, en lui écrivant : Jacqueline Lucchini, détenue politique corse, Maison d’arrêt des femmes, 9, avenue des Peupliers, 91705 Fleury-Mérogis.

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