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Une oppression doublée par la domination coloniale : Interview de quatre militants du GRS

Cahiers du féminisme, n° 13, mars - avril 1980 · p. 37-39 · 2 090 mots

MARTINIQUE

Martinique:

une oppression doublée par la domination coloniale

Préparer un 8 Mars internationaliste sans parler de ce département dit français qu’est, entre autres, « la Martinique » eût été indécent. C’est pourquoi nous avons profité de la présence d’une camarade de la LCR en Martinique lors du dernier congrès du Groupe révolution socialiste en décembre dernier, pour faire le point avec des militantes du GRS de en Martinique.

Interview de quatre

• Quelles sont aujourd'hui les manifestations les (dus criantes de l’oppression des femmes en Martinique ?

Clara. — L’oppression se situe à plusieurs niveaux, mais, avant tout, dans un pays colonisé comme le nôtre sur le plan économique. La plupart des femmes martiniquaises qui travaillent sont peu qualifiées et ont des salaires très bas : environ 780 F par mois dans les bananeraies (où le temps de travail est souvent limité à la récolte), entre 1000 et 1 500 F dans le commerce où il n’y a aucune sécurité d’emploi ; quant aux servantes, elles perçoivent 600 F par réalité du mouvement des femmes militantes du GRS mois pour dix heures de travail par jour et parfois plus.

Cette situation est aggravée par le fait qu’elles sont les premières touchées par le chômage (60 % des chômeurs) ; elles ne peuvent donc s’en tirer seules et ont besoin de la présence d’un homme pour vivre.

Pépé. — Cela explique la forte prostitution qui existe parmi les servantes, les employées et même les secrétaires.

Angèle. — Et aussi le droit de cuissage institué un peu partout. Lutter contre toutes les oppressions des femmes dans le travail et dénoncer systématiquement le droit de cuissage sont pour nous des axes d’intervention très importants.

Clara. — L’oppression est renforcée par le rôle que jouent aux Antilles la famille, l’école et la religion. Dans les familles, les filles sont très vite éduquées aux tâches ménagères ; elles se lèvent très tôt pour aider leurs mères et pour peu que l’école soit éloignée, elles y arrivent fatiguées, ce qui se traduit par une mauvaise scolarité. L’éducation des mères se borne à leur seriner que leur avenir est le mariage, qu’aucun homme ne voudra

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE d’elles si elles sont incapables d’assurer le ménage, la cuisine et d’élever les enfants pour lesquels il faut se sacrifier. Et ces conceptions, on les retrouve bien ancrées même chez celles qui participent à des mouvements de femmes.

A l’école, il règne une idéologie répressive qui se traduit par des cours de bonne moralité, des séparations de fait dès la maternelle entre filles et garçons (dortoirs, WC, classements en rangs), malgré la mixité officielle, des uniformes imposés, la condamnation de la sexualité qui peut aboutir à des renvois d’élèves.

Pépé. — Paradoxalement, cette sexualité se développe très tôt ; il est très fréquent que des filles de troisième aient des rapports sexuels, mais avec une méconnaissance totale de leur corps et une ignorance absolue des méthodes contraceptives, ignorance que peu d’enseignants se donnent la peine de combler.

Madras. — Il faut dire toutefois qu’à Fort-de-France l’information sexuelle existe dans certains établissements scolaires.

Clara. — La religion est aussi un puissant facteur d’oppression ; en plus de la religion catholique, il y en Martinique une floraison de sectes souvent financièrement soutenues par les Américains, comme les évangélistes, les adventistes, les témoins de Jéhovah, dont les temples sont très fréquentés et qui ont des positions très rétrogrades sur la famille et en particulier sur la contraception qu’elles condamnent, n’admettant que le retrait.

Angèle. — Il y a des tas d’autres sectes qui captent la très forte superstition qui existe en Martinique. Il y a de nombreux Africains qui s’installent ici et profitent de certaines croyances populistes selon lesquelles tout ce qui est nègre est bon. Il y a, à Fort-de-France, des cabinets d’Africains qui reçoivent certains jours par semaine et font du porte à porte. Ce sont évidemment des femmes à qui, pour 500 F, ils donnent des recettes pour retrouver l’amour de leur mari, qui sont leurs clientes les plus nombreuses. Certaines n’hésitent pas d’ailleurs à faire le voyage de l’île de la Dominique ou en Haïti pour consulter ces charlatans qu’on appelle chez nous les « quimboiseurs ».

Madras. — Il faut citer aussi les sectes japonaises, comme celle de mahi-kali, qui se proposent aussi bien de résoudre les problèmes de santé, de paix intérieure, de règlement des conflits du couple.

Clara. — Il vaut la peine d’écouter la musique au moment du carnaval en particulier. Les chansons y ridiculisent la femme, son sexe (« c’est bon pour croquer doux, accoucher pas bon ») ses seins, ses règles...

• Comment peut-on caractériser aujourd’hui les différents mouvements de femmes en Martinique ?

Madras. — A droite, il s’était créé lors de l’Année de la femme, une association qui organisait des causeries sur différents sujets ; elle n’existe plus aujourd’hui. Il y a d’autre part les déléguées à l’action féminine qui touchent de l’argent, mais ne font rien.

Par ailleurs, il y a deux mouvements de femmes anticolonialistes, l’UFM (Union des femmes martiniquaises) liée au Parti communiste martiniquais et les Femmes martiniquaises de progrès (FMP) liées au Parti progressiste d’Aimé Césaire.

L’UFM a très peu d’autonomie organisationnelle par rapport au PCM ; elle en est, en fait, le porte-parole auprès des femmes, cherchant à les faire participer aux manifestations du parti ou des syndicats (1er Mai, par exemple). Elle n’a pas de programme revendicatif réellement autonome et organise surtout des loisirs (soirées récréatives, camps de vacances pour les enfants qui marchent d’ailleurs bien).

Quant aux FMP, créées en 1977, pour élargir la campagne de soutien à la candidature de Césaire, elles ne sont pas plus autonomes par rapport au PPM (c’est d’ailleurs souvent un homme qui les représente lors des réunions unitaires), et, en dehors de Fort-de-France où elles tiennent des réunions mensuelles et des perma-

MARTINIQUE nences juridiques, elles ont très peu d’existence. Il faut d’ailleurs relever l’importance du nombre des employées municipales parmi elles, plus ou moins tenues d’être au FMP.

Angèle. — Ces deux organisations ont en fait deux points communs : même si elles se disent anticolonialistes, même si elles parlent de la dignité de la femme antillaise et dénoncent les conditions de travail que connaissent les martiniquaises, elles n’intègrent aucune dimension féministe dans leurs revendications.

Cela est très net dans la façon dont elles valorisent la famille, le dévouement de la mère et se réfèrent aux traditions culturelles. Dans un de ses récents éditoriaux, l’UFM déclarait que faire croire que la femme est l’égale de l’homme et apte à le concurrencer dans tous les domaines, relève d’un féminisme attardé, que la femme est différente et non inférieure, qu’elle a naturellement des qualités pour accomplir un certain nombre de tâches.

Extrait de l’éditorial de • Femmes martiniquaises, juillet 1979:

« Gérer un budget, même de misère, être à l’écoute des besoins des siens, trouver entre mille besoins pressants le besoin prioritaire, sentir battre son cœur au rythme de la vie de ceux qu’elle aime et dont elle voit et comprend la misère vue de près au cours des mille aspects de sa lutte pour la vie, c’est là une mission que les hommes ne peuvent assumer parce qu’ils sont autres. »

Elles ont avant tout un rôle électo-raliste et sont surtout actives au moment des campagnes électorales. Il est d’ailleurs révélateur de voir qu’elles n’ont d’existence réelle que dans les municipalités tenues par les partis don# elles dépendent. Ainsi, lorsque le PCM a perdu la municipalité de la commune de Saint-Esprit, l’UFM a de fait cessé d’y exister ; les pressions de la nouvelle équipe du RPR n’y sont pas pour rien, mais cela n’explique pas tout.

Pépé. — S’il est vrai que l’UFM n’a pas de dimension féministe et n’offre que des orientations réformistes, elle regroupe et touche des femmes travailleuses, en particulier dans les campagnes (ouvrières agricoles, femmes de pêcheurs, etc.) et constitue la première organisation de femmes en Martinique. Dans la mesure où elle fonctionne en groupes relativement autonomes qui ne sont pas hostiles à la présence de militantes appartenant à d’autres organisations que le PCM, je pense qu’il serait positif que nous, femmes du GRS, militions dans ces groupes pour y avancer des perspectives d’actions et y faire pénétrer cette dimension féministe qui leur manque. Il y a par exemple des actions à mener sur le problème de l’avortement et de la contraception.

• Vous, militantes du GRS, participez au Comité permanent de soutien aux femmes agressées (CPSFA). Où en est-il, un an et demi après sa création ?

Clara. — Ce comité s’est constitué le 3 juillet 1978 à la suite de l’agression de deux femmes travailleuses par leurs patrons respectifs ; l’une avait eu huit jours d’incapacité de travail à la suite de coups ; l’autre, après avoir été insultée et battue a été licenciée.

Le CPSFA s’est donné pour tâche d’informer de leurs droits, de soutenir et d’organiser les femmes soumises à toutes les agressions et d’être un lieu où elles peuvent discuter de leurs problèmes et de leurs revendications.

Même si cela apparaît souvent de façon fragmentée, le comité analyse l’oppression des femmes comme la résultante du système capitaliste qui les exploite en tant que travailleuse, de la société coloniale qui inculque le modèle de la femme objet, infantilisée, déculturée (par la négation de son identité de femme noire) et de la société phallocratique qui leur donne un statut d’infériorité.

Ce comité, auquel plus d’une cinquantaine de femmes ont participé jusqu’ici (de façon plus ou moins régulière en raison des oppositions des familles ou des maris) est non mixte et autonome vis-à-vis des organisations existantes (politiques, syndicales et féminines).

Il a soutenu des femmes licenciées par leur patron pour avoir refusé des conditions de travail illégales, les a aidé à engager des procès. Il tente de recueillir des témoignages de femmes violées, ce qui est difficile vu la peur qui règne sur cette question. Il intervient sur tous les cas d’oppression que les femmes osent révéler. De nombreux témoignages de femmes sur les agressions dont elles ont été victimes au travail, dans la rue, chez elles, ont été rapportés dans la brochure Fam levé, Fann doubout , sortie par le comité en février dernier à l’occasion du meeting « Six heures des femmes » organisé à Fort-de-France. Ce meeting a eu beaucoup de succès, comme celui d’ ailleurs', quj a eu lieu un moisi§;f$®i tard J sur l’avortement contraction à l’ initiative du comité et avec la participation�! de l’UFM et d’un groupe femriïe�dë quartier assez actif à Fort-de-France.

Ce comité s’insçrit, pour nous, dans la nécessaire construction d’un mouvement autonome de femmes.

• Comment expliquer qu’il n’y ait pas eu, en Martinique, de campagne au moment du vote de la loi Veil en novembre 1979 ?

Pépé. — Il faut d’abord rappeler qu’il n’y a jamais eu de réelle campagne en Martinique sur le problème de l’avortement. Avant la loi de 1975, les avortements clandestins étaient très nombreux et avaient lieu, le plus souvent, dans des conditions effroyables entraînant stérilisations et même décès ; il était fréquent de retrouver des fœtus dans les rivières.

Depuis 1975, deux maternités (celles de Fort-de-France et de Trinité) et une clinique privée pratiquent des IVG (au tarif de 750 à 1000 F) ; mais l’attente et les procédures y sont souvent si lentes que le recours à l’avortement clandestin reste très fréquent ; il est pratiqué en général chez le médecin à des tarifs beaucoup plus élevés. Il y a donc nécessité de campagnes permanentes sur l’ouverture de nouveaux centres, sur les conditions d’accueil et sur la gratuité.

Or, la seule initiative a été le meeting du 8 mars dont a parlé Clara ; l’information y a été faite largement, mais il n’a pas été le point de départ d’une campagne prolongée.

Une telle campagne se heurte en fait à plusieurs résistances :

— l’idéologie ambiante sur la famille, les enfants, l’opprobre qui pèse sur les filles enceintes ; l’UFM, qui défend l’avortement et le dit dans sa presse ne va pas jusqu’à mener des campagnes qui risqueraient de choquer une partie des femmes qu’elle influence ;

— la politique du gouvernement français qui, pour résoudre les problèmes économiques, favorise la contraception et l’avortement dans ses colonies et l’émigration vers la métropole. Les Femmes de progrès par exemple évoquent l’idée du génocide du peuple antillais par les colonisateurs. Mais, sous prétexte de marquer leur opposition à cette politique, elles délaissent complètement les intérêts des femmes sur la question.

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