Calamity Jane. Lettre à sa fille
quatre femmes de l’ère victorienne
Calamity Jane et les filles de Marx
Les hasards de l’édition rapprochent la publication de deux correspondances contemporaines, de femmes que séparent, plus que l’espace atlantique — d’ailleurs franchi en sens opposé par Calamity Jane et par Eleanor Marx — la condition sociale, la culture et la conscience, mais qui, chacune à sa façon, exprime les difficultés de marginalités débouchant sur le tragique de la condition féminine au XIXe siècle.
La première de ces correspondances, étalé de 1866 à 1898, est celle qu’échangent entre elles les trois filles de Karl Marx (1) .-Jenny (qui devint la femme de Jean Longuet), Laura (qui épousa Paul
Lafargue et se suicida avec lui en 1911) et Eleanor, dite Tussy, la cadette. La seconde (2), qui couvre la période de 1857 à 1902, est une correspondance à une seule voix, celle d’une « pionnière » de l’Ouest américain qui a appris à lire à vingt-cinq ans et n’écrit que pour sa fille, qu’elle s’est contrainte à abandonner — afin qu ’elle devienne une dame — et pour être lue par celle-ci seulement après sa mort.
Deux pôles de la société en somme, mais en chacun une charge comparable d’émotion, de richesse humaine qui nous les rend soeurs, de proximité de par des comportements de précurseurs (tiens, encore un sans féminin !).
Celle qui devint Calamity Jane — un surnom donné tendrement par son premier compagnon et qu’elle porta comme une étrange auréole sulfureuse — fut une aventurière, mais comme on est aventurier, pas une prostituée. Elle y insiste auprès de sa fille, craignant que celle-ci, plus tard, ne rencontre sur sa trace l’écho des calomnies que son comportement hors norme sème autour d’elle dans cet Ouest qui, pour être frontière de peu de loi, n’en est pas moins atteint par l’esprit victorien. Et Calamity Jane s’habille en homme, travaille et vit comme un homme, conduit les diligences, joue au poker (elle y gagne même un jour une bonne pension pour sa fille) fait le coup de feu contre les Indiens, les hors-la-loi et se vante même de tirer mieux que les hommes (c’est probable puisque son numéro dans le cirque de Buffalo Bill consistera, debout sur un cheval au trot, à abattre son chapeau lancé en l’air). Oui, mais elle peut assurer à sa fille qu’elle n’est pas une pouliche sauvage, qu’elle l’a eue avec un gars auquel elle a été unie légitimement, quoiqu’au bord de la route, et par un pasteur de western : elle a gardé le papier qui atteste que le mariage a été régulier.
Calamity Jane : « Je ne suis pas aussi noire qu’on m’a dépeinte... »
Ce n’est la seule ambiguïté de sa vie. Elle s’est battue avec les Indiens, mais elle peut traverser leurs villages, seule, peut-être simplement parce qu’ils la trouvent un peu folle. Et elle a horreur de tuer, tire de préférence sur les mains, et quand elle voit les morts de la défaite de Custer, elle note : « Custer avait ravagé un village into
DECOUVERTES -REDECOUVERTES dien, et chassé squaws et enfants de leur campement, si bien qu’on ne peut les blâmer de se venger à leur façon. »
Le mépris qu’on lui témoigne pour sa marginalité, elle le rend bien aux filles de saloon qu’elle trousse et fesse pouf une plaisanterie qui lui a fait mal. Et les dames d’Europe qu’elle va découvrir dans sa tournée avec le cirque du « colonel » Cody, dit Buffalo Bill, lui paraissent de ridicules poupées. Pourtant, quelle frus-tation au fond du cœur de cette femme forte par l’effet de son dur destin, et qui lui fait « donner » sa fille — elle qui recueille et élève des enfants abandonnés de l’Ouest pour le salaire d’un « coup de pied au cul » — afin qu’elle soit élevée en demoiselle qu’elle vient regarder de loin, incognito, ravie et déchirée par cet amour d’un désintéressement total.
1895: la guerre hispano-américaine. Elle note : « Si je n’étais pas si vieille, j’irais soigner nos garçons. (...) Je rate toujours ces guerres. Je n’avais que dix ans à l’époque de la guerre civile. » (de Sécession). Jane est patriote, mais dans l’esprit de la révolution américaine.
1 900 : vingt-quatre ans-après la mort de son grand amour jamais supplanté, son mari Bill Hickok, elle voit son assassin pendu.
1902 : elle est aveugle, vit dans la pauvreté et la saleté qu’elle hait. Ses derniers mots fendent le cœur : « Je ne suis pas aussi noire qu’on ma dépeinte. Je veux que tu le croies. » Et : « Il y a quelque chose que je devrais te confesser, mais je ne peux tout simplement pas. Je l’emporterai dans ma tombe. Pardonne -moi et songe que j’étais solitaire. »
Elle est morte avec cette amertume, sous le poids écrasant de l’idéologie dominante qui rattrapait les pionniers plus vite que les mustangs, à la vitesse des trains, cette femme de tous les courages qu’aucun western ne nous a jamais montrée, en laissant, non pas à sa seule fille, mais à toutes ses filles qui sont les femmes qui la lisent et la liront, cet admirable petit livre de vingt-neuf lettres écrites dans un registre avec la plume et l’encre toujours accrochées à sa selle, ces lettres où tout est dit avec une stupéfiante intuition de l’essentiel, forme et fond.
Jenny, Laura et « Tussy »
Un secteur de l’antimarxis-me — qui a trouvé le renfort de gauchistes tôt rancis et d’anciens staliniens, voire staliniens actuels, dérivant sans boussole — fait sa pâture sévèrement critique de la vie privée de Marx dont le comportement serait celui d’un patriarche bourgeois phallocrate, tartuffe victorien, adultère aux amours ancillaires et despote de ses filles. On ne peut que regretter que cette caricature haineuse, née de la combinaison de l’anachronisme psychologique et de l’interprétation systématiquement hostile des faits, trouve un reflet jusque chez des révolutionnaires et des féministes qui seraient bien inspirés d’y regarder de plus près, jusque chez l’introductrice de la correspondance même, Michelle Perrot, exprimant la pression de l’idéologie dominante en phase de marée montante.
Une autre lecture de cette correspondance s’impose.
Le tragique de la vie des trois filles Marx commence précisément quand elles cessent d’être les jeunes filles heureuses d’une famille hors du commun où le lien est dans une haute consciente claire. Il faut comparer leur culture à celles d’autres femmes du temps : non seulement leur culture littéraire est d’une solidité de références qui n’a rien à voir avec les fades nourritures permises alors aux « jeunes personnes de la bonne société », mais c’est en même temps une culture sociale et politique qui ne sent en rien l’emprunté. Les rapports au père sont très tendres, mais en même temps très libres. Toutes trois ont hérité de leurs parents clarté et profondeur d’esprit en même temps que volonté.
Mais Marx ne s’opposes-t-il pas à leurs éhoix amoureux et mariage ?
Jenny et Karl Marx.
Jenny et Karl Marx
DECOUVERTES -REDECOUVERTES
Oui, mais là encore, il faut y regarder de près. Ce conflit entre Marx et ses filles est complexe. Trois éléments y interfèrent. Le principal, que l’on néglige trop souvent, c’est celui de la « dénivellation » entre, d’une part, Marx lui-même et la haute idée justifiée qu’il a de ses filles et, d’autre part, ces socialistes de la première génération de marxistes qu’il n’estime que médiocrement. Celui qui nous apparaît aujourd’hui comme le plus doué, Lafargue, est jugé par Marx comme un jeune homme fort léger qui va abandonner facilement des études de médecine pour se lancer dans un journalisme précaire. Que l’on oublie pas que c’est à propos de Lafargue que Marx lancera son fameux : « Si c’est ça le marxisme, je ne suis pas marxiste ! » Ce jugement à la fois politique et psychologique se combine évidemment avec les pulsions que la psychanalyse n’avait pas encore mises à nu, mais cela n’enlève pas toute valeur aux premiers.
Marx : une vie bourgeoise ?
Il y a un dernier élément qui pèse dans la résistance de Marx (résistance qui cédera d’ailleurs à la volonté des filles) : l’expérience de la misère atroce qu’il a dû imposer à sa compagne et à ses enfants, semée de morts de ceux-ci. Le marxisme ne comporte pas une de ces morales ascétiques qui imposerait à l’intellectuel révolutionnaire de se faire prolétaire; c’est pourtant cette conclusion que devrait tirer ceux qui taxent la vie des Marx de « bourgeoise ». L’adjectif devrait d’ailleurs être explicité. Il ne s’agit évidemment pas de vie bourgeoise au sens de niveau des revenus (et encore moins de leur source). La précarité de ceux-ci et leur minceur est constante. Les conditions générales de vie des filles Marx comme de Marx lui-même sont à cette époque, comme aujourd’hui pour la plupart des intellectuels et cadres révolutionnaires, des conditions de niveau petit-bourgeois. Et cela n’a rien d’immoral ni de scandaleux. Sinon, pourrait-il y avoir élaboration théorique, recherche, temps disponible pour diriger et organiser. La mise en accusation de la vie — difficile — des Marx est d’autant plus hypocrite qu’elle provient d’intellectuels qui devraient bien nous dire à quelle condition ils ont dû de le devenir et comment ils vivent.
Quant au niveau de la vie idéologique — autre sens de la notion de « vie bourgeoise » — il est évident à la lecture de leur correspondance que celui des filles Marx n’a rien de bourgeois ou de petit-bourgeois, l’esprit qui perce au travers des infinis tracas ménagers est d’un absolu radicalisme politique. L’interprétation de quelques notations sur les bonnes ne vaut rien sans mise en rapport avec le travail exécuté par ces jeunes femmes elles-mêmes et qui n’a rien du travail « noble » des oisives brodant ou peignant des roses de Redouté.
L’aliénation et le drame des filles Marx sont ailleurs. Dans la condition féminine du temps qui s’impose à elles. D’abord dans les maternités subies (cinq enfants pour Jenny qui meurt à trente-neuf ans, trois dont aucun ne survit pour Laura), dans les tâches ménagères qui les usent et les frustrent (voir l’impatience de Laura, lors de la Commune, clouée au foyer et brûlant de faire elle aussi le coup de fusil sur les barricades). Le mariage qu’ont choisi Jenny et Laura est finalement ce qui les écrase.
Au mariage échappe Tussy — et peut-être parce qu’ayant dix ans de moins que ses aînées, elle appartient déjà à une autre génération, celle des populistes russes, des premières féministes américaines et de Lou Andréas Salomé. Elle est plus proche de nous. Mais à quel prix ! Cette combattante, d’une énergie digne de son père, toute fiévreuse d’action, infatigable de meeting en meeting, et de conférences en congrès ! Le compagnon auquel elle s’est liée librement est un demi-aventurier et sa « liberté sexuelle » finira par entraîner le suicide de Tussy, flamme vibrante dont le féminisme est encore romantique.
La critique de la vie quotidienne doit (devrait) toujours s’imposer la
Eléanor Marx.
question : quelle autre vie possible dans ces conditions.
A Marx, il est d’usage d’opposer Engels et sa vie libre, païenne. La correspondance jette aussi quelques lueurs nouvelles sur ce mode de vie et sur son envers. La santé morale du « général » le met au-dessus de tous les préjugés et il n’a pas de scrupules à couper son labeur prométhéen de grandes beuveries et de dimanches passés en parties de cartes. Mais ses libres amours populaires l’exposent à pas mal d’embêtements, parfois sordides, qui révulsent Tussy qui, à aucun moment ne le juge « gâteux », mais craint sa faiblesse avec ses proches — surtout féminins — et, semble-t-il, non sans raison.
Nul ne peut dépasser son temps — et ceux qui s’imaginent le faire sont des naïfs exposés au retour de boomerang. On ne peut qu’être à sa pointe et, à leur façon, les filles de Karl Marx l’ont été, surtout Tussy, tribun, agitatrice, journaliste, traductrice, éditrice de son père. Dans leur correspondance, elles apparaissent bien comme les dignes filles de Jenny von Westphallen et de Karl Marx. Mais elles étaient filles et c’était là leur damnation, celle qui durera ce que durera la « préhistoire de l’humanité ».
M. L.
Laura Marx
Eléanor Marx
Notes
- (1) «Les filles de Karl Marx, lettres inédites », éditions Albin Michel.
- (2) «Calamity Jane, lettres à sa fille », éditions Tierce.
- (3) La thèse de M. L. suscitera à coup sûr des articles de réponse que nous passerons dans le prochain numéro des «Cahiers » (NDLR).