DOSSIER femmes « Les femmes russes sont terriblement révoltées, dit Maria Oulianova. Elles veulent se battre ; mais malgré mon désir de mettre en avant la révolte des femmes, si je veux rester objective, je ne peux pas dire qu’elles se révoltent plus que les hommes. Elles devraient se révolter davantage, c’est sûr, parce que leur oppression est plus pesante, plus grande, mais elles sont éduquées depuis leur enfance, à tout supporter, elles se méprisent les unes les autres, se traitent mutuellement de “bonnes femmes”. C’est incroyable tout ce que les femmes endurent, subissent, et malgré cela, elles parlent d’elles avec méris. Et, personnellement, cela m’afflige. Ici, la peur règne. » Il ne faut pas perdre de vue cette appréciation d’une des initiatrices de l’Almanach quand on aborde la radicalisation naissante des femmes en Union soviétique.
Elles forment plus de la moitié de la population active, c’est-à-dire la moitié d’une classe ouvrière qui n 'a pas connu de lutte depuis des décennies, qui n ’est pas organisée de façon indépendante, qui subit la dictature de la bureaucratie et qui ne possède aucune parcelle de pouvoir ou de droit politique. La bureaucratie a exproprié le prolétariat de sa révolution en l’atomisant, en exterminant son avant-garde, en multipliant les contraintes sociales et policières. En 1934, à l’aube des grands procès de Moscou, elle utilise, pour installer sa victoire tout l’héritage bourgeois et patriarcal. Elle flatte les traditions séculaires d’une société qui sort à peine de l’analphabétisme, instaure un nouveau code familial, suppprime les lois sur le divorce et l’avortement. Elle n’invente pas d’idéologie particulière, elle mobilise « toutes les tares des anciennes classes dominantes » (Trotsky) pour assurer sa domination. Comprendre les spécificités du contrôle de la bureaucratie sur la classe ouvrière est indispensable à qui veut analyser la place des femmes dans la société soviétique. Mais aussi à qui veut saisir les formes de leur radicalisation et la portée fondamentale que peut avoir leurs luttes.
Nous essaierons seulement d’indiquer comment l’oppression des femmes s’insère dans les mécanismes propres aux sociétés de transition dégénérées bureaucratiquement.
Natalia Malachovskaja
1. Le contrôle de la bureaucratie sur la classe ouvrière est essentiellement un contrôle administratif et policier
Contrairement aux bourgeois, les bureaucrates ne disposent pas de lois « naturelles » pour faire pression sur la classe ouvrière. L’ensemble de l’économie est planifié, les processus d’accumulation passent par l’appropriation étatique et centralisée du surtravail et non, comme dans l’économie capitaliste, par son appropriation privée sous forme de plus-value et par sa transformation en capital.
Tous les choix fondamentaux sont décidés consciemment et collectivement par le groupe bureaucratique dirigeant (emploi, investissements, prix, commerce, etc.). Il contrôle et décide tout. Rien n’est laissé au hasard. Il a donc besoin d’un énorme appareil de répression pour contrôler la société, c’est un appareil de contrainte et d’atomisation de la classe.
L’inégalité sociale n’est pas le produit des lois du marché, comme dans la société capitaliste, mais des décisions des bureaucrates eux-mêmes.
En conséquence, la direction bureaucratique ne peut céder aucune parcelle de pouvoir politique, pas même à des franges subalternes (technocratie) sans remettre en cause ses privilèges matériels. Il y a identité entre le maintien de son monopole politique et le maintien de ses privilè-
URSS ges en tant que couche sociale. Un bourgeois peut très bien être dans l’opposition politique et ne pas perdre une once de son pouvoir économique. Un bureaucrate hors de la sphère du pouvoir, ne dispose plus des moyens de production et du surtravail, il perd son pouvoir sur la classe ouvrière.
De ces deux caracrétistiques découle d’abord l’instabilité fondamentale de la position du groupe dirigeant. Elle n’a d’égale que l’ampleur de l’appareil répressif qu’il dirige. Il ne peut tolérer aucun droit démocratique et, inversement, toute lutte pour ceux-ci prend une portée politique considérable.
Ensuite, les formes « naturelles » de division de la classe ouvrière, autres que la répression directe, sont mobilisées pour consolider ce contrôle social.
La victoire du stalinisme a été marquée par le retour en force de toutes les mœurs réactionnaires héritées de la société bourgeoise et patriarcale. Staline a remis en cause toutes les conquêtes révolutionnaires sur ce plan. Cela fut d’autant plus facile que dans le jeune Etat ouvrier des années vingt, les bolchevicks avaient dû aller à contre-courant sur bien des questions du mode de vie.
Dans ce contexte, la place des femmes� et le rôle de leur oppression spécifique ont souvent des aspects contradictoires :
Oppression spécifique et contrôle social
— Le développement de l’emploi des femmes correspond à une conquête d’Octobre {« le droit à l’emploi pour tous ») et est absolument nécessaire au maintien du pouvoir de la bureaucratie. En effet, d’un point de vue économique, tandis que le chômage est une caractéristique essentielle du mode de production capitaliste (il est le résultat de la hausse de la productivité du travail dans les conditions capitalistes de l’accumulation), la garantie de l’emploi et l’extension des forces productives sont une des bases du mode de production sur lesquelles s’appuie la domination bureaucratique. Remettre en cause cet acquis, c’est couper la branche sur laquelle elle est assise.
Les tentations dans ce sens, comprises dans les réformes économiques des années soixante, l’ont bien montré et furent stoppées. Ainsi, la reproduction des formes traditionnelles de division sexuelle du travail et de discriminations a plus une fonction politique et idéologique qu’une fonction économique (dans la société capitaliste, les femmes servent de main-d’œuvre de réserve). Elle est un moyen de contrôle et de division de la classe ouvrière, elle fonde les impératifs d’une morale d’Etat.
— Le rétablissement et la glorification de la famille a de multiples avantages pour la bureaucratie : prise en charge du travail domestique et de la maternité par les femmes, reproduction des rapports hiérarchiques et patriarcaux. « Reconnaître officiellement et publiquement à la femme son droit à la sexualité, écrivait Reich, aboutirait à l’écroulement de tout l’édifice réactionnaire. (1) » Ainsi, la famille a-t-elle une fonction essentiellement idéologique et politique. Ses fonctions structurelles sont limitées aux tâches domestiques (« Dans l’ensemble, il n’y a que 5 % du temps ménager qui est pris en charge par des établissements publics » en URSS (2)), ce qui est déjà énorme. Par contre, la famille ne joue aucun rôle de transmission de la propriété (l’héritage n’existe pas) ou de réserve de main-d’œuvre au gré des lois du marché (le travail à temps partiel est marginal). En même temps, la famille a lé désavantage pour la bureaucratie d’être un groupe relativement indépendant de son contrôle direct, un refuge. Elle échappe aux formes de « collectivisation » de la vie organisées par l’Etat central.
Le renforcement de la famille et les discriminations devant le travail sont donc essentiellement des outils de domination et de contrôle sociaux d’une partie essentielle de la classe ouvrière par la bureaucratie. Le poids du travail domestique a une répercussion directe sur le choix par la
DOSSIER femme de son emploi et sur sa participation aux activités politiques.
De toutes ces remarques, qui ne peuvent remplacer une analyse détaillée et une approche théorique de l’oppression des femmes dans les sociétés de transition dominées par la bureaucratie, nous tirerons quelques conclusions utiles pour apprécier les formes de la radicalisation et la portée des luttes de femmes dans ces sociétés.
La portée des luttes de femmes
Il existe un terrain spécifique de radicalisation qui touche à l’édifice fondamental de la domination bureaucratique. Cela donne aux revendications des femmes une portée politique immédiate beaucoup plus grande que dans les pays capitalistes. Ce qui intègre d’emblée ces luttes à celles pour les droits démocratiques (cf. la remarque de Maria Ouliano-va : « Tout naturellement, j’ai rejoint le mouvement de défense des droits, c’est “ l’Almanach ” qui m’y a poussée. Je ne fais pas partie du mouvement dissident, mais je fais partie de ce mouvement de défense des droits. La politique m’intéresse à présent davantage, j’y pense beaucoup plus. »)
Mais, en même temps, cette radicalisation se heurte à une idéologie autoritaire beaucoup plus solide que celle qui justifie la pratique antidémocratique de la bureaucratie. Tandis que l’ensemble des mouvements dissidents peut opposer la loi formelle (constitution, accords d’Helsinki, etc.) à la pratique réelle de la bureaucratie, le mouvement des femmes attaque de front une tradition patriarcale millénaire, profondément ancrée dans la classe ouvrière elle-même.
Le développement du travail féminin intègre structurellement ce oombat aux luttes générales de la classe ouvrière pour ses droits. Sur ce terrain, la radicalisation des femmes emprunte les mêmes voies que celle des travailleurs hommes. Or, les formes de contrôle social de la bureaucratie et l’absence d’organisations indépendantes, individualisent la protestation. La naissance du premier syndicat libre en est une preuve parmi mille autres. Les membres du futur syndicat (dont une majorité de femmes) se sont rencontrés alors qu’ils allaient tous se plaindre individuellement au comité central du parti. De plus, les responsabilités qu’assume la bureaucratie centrale vis-à-vis de chaque travailleuse et travailleur, conduisent ceux-ci à s’adresser directement au pouvoir central.
La place spécifique des femmes dans la famille fait que celle-ci devient un lieu privilégie d’exprés-sion de refus individuel par les femmes, du système. La famille accentue le repli intérieur et freine l’accès à une conscience de classe collective. Repli sur l’éducation des enfants, la chasteté, le mysticisme. Le pouvoir central tente de récupérer ces formes de refus par des campagnes périodiques pour « la protection de la femme et de sa féminité ».
Enfin, l’apparition de formes embryonnaires d’organisation autonome et non mixte des femmes (Almanach ) est un facteur décisif de leur prise de conscience. Mais il se situe d’emblée sur un terrain « démocratique » dont nous avons déjà évoqué la portée politique centrale.
Femmes et dissidence
On aurait donc tort d’opposer l’apparition d’un mouvement féministe à Léningrad et les autres formes de dissidence. Ce serait d’abord historiquement faux et sous-estimerait gravement la place des femmes dans les mouvements pour les droits démocratiques apparus ces dernières années. Nous avons déjà parlé de leur rôle dans les syndicats libres (cf.
encadré), on pourrait également citer le nom de toutes les femmes qui, comme Mavla Landa et Tatiana Velikova (cf. encadré) ont une place essentielle dans les « groupes Hel-sinki ». Marina Nedrobova-Netchaieva clôt, d’ailleurs ce faux débat dans son interview publiée par les éditions Tierce : « C’est une complète ineptie de formuler les choses ainsi. D’ailleurs , les réactions immédiates du KGB qui multiplie depuis ces derniers mois, depuis la parution de ces textes, pressions et intimidations prouvent que lui, au moins, a très bien catalogué le phénomène. Le mouvement culturel, dont les femmes font partie, est un courant indissociable du courant démocratique. Sans droits individuels, pas de culture, et sans culture individuelle, les droits perdent sens et signification. Au sein de ce courant, il y a des femmes qui se sont regroupées pour dire leur identité de femme. Et, parmi ces femmes, certaines dénoncent l’existence d’une discrimination dont les femmes sont victimes dans les cercles dissidents, comme dans toutes les couches de la société soviétique, vouloir faire de ces opinions l’axe et la définition d’une réflexion qui n 'en est qu a ses débuts, vouloir créer une opposition entre mouvement démocratique et mouvement
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féministe est une aberration et une affirmation pour le moins dangereuses (ce qui n’empêche pas de reconnaître la diversité des tendances qui déjà s’expriment dans ces premiers textes). »
' Ce qui est incontestable, par contre, c’est que la nécessité de réunions et d’édition propre est née des carences du mouvement dissident sur ce plan. En cela Femmes et Russie témoigne d’une prise de conscience nouvelle et fondamentale, celle de la nécessité de prendre en charge ses propres affaires, de construire un mouvement autonome de femmes. Marina Oulianova en fait le constat : « Le mouvement dissident n’a jamais abordé la question des femmes et du féminisme (...) Ils ne font rien du côté des femmes, ils les étouffent totalement. » Et elle en déduit une attitude contradictoire : « Le mouvement des femmes est beaucoup plus large que le mouvement dissident qui essaie de se renforcer en ce moment aux dépens du mouvement féministe. On peut voir les choses autrement : le féminisme peut renforcer la dissidence et lui permettre de s’étendre. Mais on ne peut pas exiger des dissidents qu’ils se préoccupe fU. des problèmes de femmes. En tout cas, la dissidence ne correspond à aucune de mes exigences personnelles actuellement : ces gens qui se disent non conformistes ont envers les femmes les attitudes les plus conformistes qui soient. (3) »
On peut apprécier différemment ces propos. On peut les tirer, par exemple, vers des positions sexistes et théoriser la « dissidence de la dissidence ». C’est ce qu’ont fait en partie les femmes de Psychanalyse et Politique qui ont publié ces textes les premières.
C’est à notre avis mal comprendre les conditions concrètes de la lutte des femmes en URSS et dont nous avons tenté plus haut de donner les principales caractéristiques. C’est aussi avoir une vision fausse de « la dissidence » qui n’est ni homogène, ni unifiée, ni stable sur le plan idéologique. Ses perspectives politiques sont souvent très confuses et ne peuvent être jugées à l’aune des clivages politiques traditionnel en Occident.
En réalité, l’oppression spécifique des femmes en URSS définit, comme nous l’avons montré, la nécessité d’un mouvement autonome et les rapports conflictuels qu’entretient inévitablement ce mouvement avec les groupes démocratiques. Mais, en même temps, les formes de domination de la bureaucratie (contrôle social policier) contraignent toute forme de contestation sociale et cultu-
•\ r, r- évolution . D’ailleurs, personne n’y croit plus », Marina Oulianova). C’est dans ce contexte, propre à l’ensemble du mouvement démocratique en URSS, que peuvent être comprises les références mystiques. « La mère de Dieu, écrit Tatania Goritcheva, donne sa raison d’être à la féminité et à l’être humain en général. Elle nous donne l’image de l’Etre parfait, de l’être qui a surmonté toute division intérieure, de la “complétude”, de l’unicité. » Ces références qui ne sont pas propres à toutes les femmes de l’Almanach étonnent et nous brusquent. Mais elles symbolisent bien lê cercle infernal dans lequel tournent, en URSS, les femmes à la recherche de leur émancipation.
Il ne faut donc pas oublier les spécificités du féminisme soviétique qui renvoient aux particularités des sociétés de transition dégénérées bu-reaucratiquement. Elles rendent d’autant plus nécessaire la solidarité du mouvement des femmes et du mouvement ouvrier en Europe occidentale. Une solidarité sans partage. Nous devons, en effet, défendre toutes les femmes qui luttent en URSS et dans les « démocraties populaires » pour leur droit, qu’elle que soit leur idéologie. Cela aussi, les mouvements démocratiques apparus ces dernières années dans ces pays, nous l’ont appris.
J.Y. T.
relie à se battre sur le terrain des droits démocratiques. La portée politique de ce combat et son enjeu imposent une démarche unitaire. C’est ce que soulignent avec force deux rédacteurs de la revue Poïsky, une des revues les plus radicales (et pluralistes) en URSS : « Le mouvement démocratique connaît actuellement une phase de démarcation. Ce “virus” de la démarcation n’épargne personne. Beaucoup en sont atteints, tant parmi les dissidents libéraux que parmi les radicaux. Si cette phase de démarcation se prolongeait, elle pourrait effectivement se transformer en dégradation du mouvement, car à des gens soigneusement démarqués, il devient impossible de résister au puissant Léviathan ; par contre, ce dernier peut les écraser chacun dans son coin. » L’alliance unitaire qu’ils proposent alors « n 'empêche pas tout un chacun de conserver sa personnalité propre, bien au contraire » (4). Cela est d’autant plus important pour la lutte des femmes que, comme nous l’avons également souligné, leurs formes de radicalisation sont multiples.
Le deuxième élément qu’il faut analyser à la lumière de la réalité soviétique, c’est le contenu idéologique des textes publiés dans l’Almanach. Tous les textes expriment d’abord le refus d’une condition. Kira Sabkir le souligne. Le féminisme contemporain soviétique, dit-elle, « a pris, en premier lieu, la forme d’une lutte basée sur les sensations, une lutte émotionnelle. Pour les femmes russes, l’important ce sont les émotions fondamentales : la colère, l’amour, le désespoir, qui, depuis longtemps en Occident ont laissé la place aux théories et à ce que l’on peut appeler un féminisme d’affiche, un féminisme de façade. Les femmes russes ne parlent pas, elles hurlent. Il suffit de lire n’importe lequel des articles de “Femmes et Russie” pour que cela devienne évident. Chacun de ces textes est une voix qui vient d’un chœur bouleversé. Et ce chœur lance l’anathème, comme le faisait le chœur du présidium, le chœur des tragédies antiques. (5) »
On ne trouvera donc pas de « programme » dans cet Almanach, mais plutôt des références vagues et confuses (qui à Lénine — M. Oulianova — qui à la vierge — T. Goritcheva, qui au féminisme occidental), une volonté de retrouver une histoire et une mémoire gommées depuis des dizaines d’années l’affirmation de la nécessité d’un mouvement de libération des femmes et, en mêmet temps, un pessimisme total (« Les suites de la révolution d'Octobre ont été telles dans notre pays que personne n’attend plus rien d’une nouvel -
Notes
- Notes :
- (1) W. Reich, «la Révolution sexuelle ».
- (2) Tamara Volkova, «Etre femme en URSS », éditions la Brèche.
- (3) «Femmes et Russie », éditions Des femmes, p. 157.
- (4) Piotr Eguidès et Pinkhos Podrabinek, in «l’Alternative » n° 1, p. 30.
- (5) In «Proches et Lointaines », éditions Tierce.
- (6) Les photos sont celles des femmes de «l’Almanach ».