DOSSIER l’arrestation de Tatiana vélikanova
Tatiana Vélikanova
Tatiana Velikanova est arrêtée.
Je ne connais personne au monde qui soit plus plein d’abnégation, plus désintéressé, plus délicat, plus courageux et plus droit qu’elle. Elle a été arrêtée parce que le Pouvoir, établi par la crainte et le mensonge, ne pouvait supporter quelqu’un qui ne se laissait pas effrayer et qui n’acceptait pas de mentir.
Elle a été arrêtée pour avoir dénoncé ouvertement l’arbitraire, osant parler à haute voix de ceux qui sont persécutés et jugés en notre pays pour leurs idées, prenant la défense des détenus torturés par le froid et la faim. Pour son exploit de résistance accompli quotidiennement depuis dix ans, résistance au mensonge, à l’arbitraire et à la violence. Une résistance qui se manifestait exclusivement par la parole.
C’est en mai 1969 que Tatiana Velikanova est devenue l’un des fondateurs du Groupe d’initiative qui a tant fait pour la formation en notre pays du mouvement pour la défense des droits de l’homme. Au risque de perdre la liberté, elle a été pendant toutes ces années l’un des membres les plus actifs de ce mouvement. Que de documents n’a-t-elle pas signés pour la défense de ces droits ; que de fois n’a-t-elle pas attendu, par le gel et sous la pluie, devant les portes fermées de tribunaux prétendument publics ; que de comptes rendus, étonnament précis en dépit des obstacles, n’a-t-elle pas rédigés de ces procès ; que de conférences de presse n’a-t-elle pas tenues pour faire connaître la lutte opiniâtre des prisonniers de conscience dans les prisons et dans les camps !
Au printemps 1974, Tatiana Velikanova a déclaré ouvertement, conjointement avec Sergueï Kovalev et Tatiana Khodorovitch, son intention de continuer à diffuser par tous les moyens la Chronique des événements courants, dont la publication avait été quel -que temps interrompue par des arrestations et des menaces du KGB. Les autorités arrêtèrent Kovalev et forcèrent Tatiana Khodorovitch à émigrer. Et cependant la Chronique, ces annales de la résistance nationale, continuait à sortir.
Tout a été tenté par le KGB pour réduire Tatiana
Velikanova au silence : la filature, tantôt ostentatoire, tantôt secrète ; les perquisitions ; les « entretiens » ; les interrogatoires ; les avertissements ; les menaces d’arrestation, de prison, de réclusion dans un camp.
Où Tatiana puisait-elle son intarrissable courage ? Elle déjouait le chantage, refusait de répondre à d ’in -justes juges d’instruction, et ne cessait de faire ce que lui ordonnait sa conscience. Tatiana n’ignorait pas le danger que sa lutte lui faisait courir. Elle ne comptait que sur la chance, ne se disait pas qu’elle en réchapperait peut-être malgré tout. « Comment se fait-il qu’on ne m’arrête pas ? », se demandait -elle avec amertume quand on emprisonnait un de ses amis.
Et voici que son tour est venu. A présent Tatiana Velikanova est arrêtée. Cette femme audacieuse et fragile, redoutée du KGB et adorée de ses petits -enfants ; elle qui assumait une charge au-dessus de ses forces et qui, en prenant la défense d’autrui, ne réclamait ni la reconnaissance ni la protection de personne.
Je ne demande pas ici que tout le monde élève la voix pour sa défense. Que le cœur et la conscience de chacun lui dicte la manière dont il doit agir. C’est en mon propre nom que je porte ici témoignage. Tatiana Velikanova est arrêtée. Elle est pour moi une amie ; nous partageons un idéal commun. Pourquoi elle et non pas moi ? Parce qu’elle était meilleure et plus honnête, plus ferme et plus courageuse dans son inégal combat.
Il est des temps et des circonstances qui renversent les notions et les valeurs, des temps où il est déshonorant de siéger dans le fauteuil du juge et honorable de s’asseoir sur le banc des accusés. Aujourd’hui j’ai honte d’être en liberté !
(Traduction Vera Forsty)
Moscou, 1-3 novembre 1979
Leonard Ternovski (1)
Notes
- Ce témoignage est paru dans la revue Cahiers du Samizdat n° 65, de janvier 1980, en Belgique.
- (1) Leonard Ternovski est membre de la Commission d’étude sur l’utilisation de la psychiatrie à des fins politiques, Moscou. Son adresse : 113542 Moscou, Balaklavski Prospekt, d.4, korp. 6, kv. 431 (N des C. du S.)