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POLOGNE

Anne Walentynowicz : «Celle par qui tout a commencé». Interview

Cahiers du féminisme, n° 15, mars - avril 1981 · p. 25 · 820 mots

Entretien avec Anne Walentynowicz.

WalentynowLcz « Celle par qui tout a commencé »

INTERVIEW

Ouvrière au chantier naval Lénine, membre du syndicat libre clandestin depuis 1978, Anna Walen-lynowicz est aujourd’hui connue de tous. « Pas besoin de vous présenter celle par qui tout a commencé », dit Walesa dans les meetings. C’est en effet pour exiger sa réintégration ainsi qu’une augmentation de salaire de 1.500 zlotys que la grève a démarré le 14 août à Gdansk. Cette petite femme combative qui joua un rôle déterminant pendant toute la durée de l’occupation , occupe, depuis lors, une place centrale dans la direction du syndicat « Solidarité ».

Est-ce que les femmes sont les égales des hommes en Pologne ?

« Les femmes ont en principe des droits égaux à ceux des hommes, mais cela reste formel. C’est vrai qu’elles comptent pour moitié au travail et dans les syndicats. Mais à la maison et dans les queues, elles se retrouvent seules pour faire face à toutes les tâches. Ce sont elles qui s’occupent presque entièrement des enfants et de tout ce qui a trait au foyer. On l’a d’ailleurs bien vu pendant la grève. Les femmes étaient là et elles ont pris une série de tâches pendant la journée, dans les cantines et ailleurs. Mais le soir, la plupart d’entre elles devaient rentrer à la maison pour s’occuper des enfants et faire la cuisine pour toute la famille. Les seules qui ont participé à toute l’occupation étaient des femmes célibataires ou qui avaient une grand-mère pouvant les remplacer à la maison. »

Quelle est la situation des travailleuses des chantiers comparée à celle des hommes ?

« Là aussi, les principes restent sur le papier. Il y a deux mille femmes sur 16.000 travailleurs aux chantiers Lénine. Je n’ai pas là les grilles des salaires exacts, mais ils sont beaucoup moins élevés pour les femmes que pour les hommes. Ne serait-ce que parce qu’une bonne partie d’entre elles travaille dans l’administration où les salaires sont très bas. Certaines infirmières de l’entreprise ne touchent que 1.800 zlotys par mois alors qu’un très grand nombre d’ouvriers gagne près de 10.000 zlotys (le minimum pour les travailleurs à la production est de 4.500 zl.) Mais même les ouvrières ne sont pas traitées sur le même pied que les hommes. Moi, par exemple, j’étais soudeuse, ce qui est un emploi bien payé. Et je travaille aux chantiers depuis 30 ans. Mais j’ai été gravement malade et j’ai dû m’arrêter de travailler durant toute une période. Quand j’ai recommencé, j’ai dû changer de poste pour devenir ponton-nière, mais du coup je me suis retrouvée deux catégories plus bas dans l’échelle salariale. C’est le genre de choses qui n’arriverait pas à un homme. Nos droits sont en principe les mêmes, mais on n’interprète pas le droit de la même manière... »

Est-ce que les ouvriers ont conscience des besoins spécifiques des femmes ?

Oui. La preuve, c’est que le point

1 7 des revendications stipule : « Assurer dans les crèches et dans les écoles maternelles un nombre de places suffisant pour les enfants des femmes qui travaillent » et le point

1 8 : « Allonger la durée du congé maternité payé à trois ans pour permettre à la mère d’élever son enfant ». Nous exigeons que le salaire soit payé à 10096 la première année et à 50 96 la seconde, mais sans être jamais inférieur à 2.000 zlotys. De plus, nous avons obtenu que les allocations familiales soient augmentées de 500 zlotys par enfant, de manière à atteindre la somme attribuée aux employés de la milice.

Mais, compte tenu des critiques que tu fais à propos de la division des tâches dans la famille, pourquoi posez-vous le problème des crèches et du congé pour l’éducation des enfants uniquement par rapport à la femme ? Pourquoi ne pas demander, comme le font aujourd’hui beaucoup de syndicats occidentaux, que le congé soit un congé parental, pouvant être pris aussi bien par l’homme ?

A vrai dire, je ne sais pas... Nous n’en avons jamais discuté. Peut-être parce que le rôle de la femme à la maison n’est pas le même. Mais c’est vrai qu’on pourrait étendre le principe qui autorise déjà l’homme à prendre un congé lorsque sa femme est malade et qu’il doit garder les enfants. De toute manière, plutôt que de poser le problème uniquement en termes de congés de travail pour s’occuper des enfants, je pense que c’est tout le système qui est à revoir. Pour que le droit au travail des femmes soit une réalité, il faut qu’il existe des crèches en nombre suffisant et qu’on puisse acheter des plats cuisinés, sans faire la queue pendant des heures. Aujourd’hui, les femmes travaillent entre 1 2 et 16 heures si on compte tout le temps qu’elles passent à s’occuper des tâches domestiques. Elles n’ont pas une minute pour s’occuper d’elles-mêmes. Et ça, il faut que ça change !

Anne Walentynowicz

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