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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Irlande : Lutte des femmes et lutte nationale en Irlande

· Cahiers du féminisme, n° 15, mars - avril 1981 · p. 34-37 · 2 171 mots

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE victime d’un attentat

Bernadette Devlin, l’une des figures les plus marquantes de la lutte du peuple irlandais contre l’oppression coloniale, est toujours dans un état très grave, après l’attentat commis contre elle et son mari, Michael McAliskey, le vendredi 16 janvier. Elle fait partie du groupe « Peoples Democraty » qu ’elle fon -da et qui est aujourd’hui en cours d’adhésion à la IVe Internationale. Bernadette Devlin fut récemment l’une des principales animatrices de la campagne de solida -rité avec les grévistes de la faim du bagne de Long Kesh et de la prison pour femmes d’ Armagh.

La situation se tend de nouveau en Ulster. L’attentat a exaspéré la population républicaine. De plus, les autorités britanniques du camp de Long Kesh viennent une fois de plus de refuser leurs vêtements civils à dix prisonniers politiques. Une nouvelle grève de la faim doit être déclenchée le 1er mars. Notre solidarité devra à nouveau se manifester.

Février 1981

Lutte des femmes et lutte nationale en Irlande

La question de la libération des femmes en Irlande se pose d’une manière plus complexe que dans les autres pays européens. Les problèmes « traditionnels » de l’emploi des femmes, du droit de disposer de son corps, de l’éducation des enfants n’occultent pas la lutte de libération nationale contre l’occupation britannique dans les 6 comtés d’Irlande du Nord. La réalité quotidienne vécue par les femmes d’Irlande du Nord et par celles de la République d’Irlande des 26 comtés est pourtant différente.

Dans la République, on a affaire à une société très catholique où l’Eglise demeure une force institutionnelle comme nulle part ailleurs en Europe occidentale. Il suffit de se souvenir de l’accueil extraordinaire que le peuple irlandais a réservé au pape Jean-Paul II, l’année dernière... Aussi, poser les questions de la contraception, à fortiori de l’avortement, apparaît-il très subversif dans cette société.

Dans les 6 comtés, la lutte de libération nationale est prépondérante dans la situation politique :

occupation du pays par 1 5 000 soldats britanniques, contrôle systématique de la population par la police, violences loyalistes, assassinats, attentats... (le dernier en date étant celui perpétré contre Bernadette Devlin en janvier dernier).

De plus, les femmes occupent une place déterminante dans cette société où de très nombreux jeunes hommes purgent des peines de prison très longues au camp de Long Kesh ou sont en « cavale » pour échapper à la répression. La vie sociale, l’organisa-

Bernadette Devlin

IRLANDE tion de la vie dans les quartiers républicains de Belfast et Derry reposent sur les femmes.

L’existence de la lutte armée, menée par TIRA et l’INLA, pose aussi le problème de l’insertion des femmes dans les activités militaires.

Ces deux réalités, tellement flagrantes lorsqu’on voyage de Dublin à Belfast, ont entraîné une différenciation dans les formes et les rythmes de radicalisation des femmes au Nord et au Sud.

Au Sud, un Mouvement de femmes qui ressemble à celui que nous connaissons en France : les femmes qui y sont les plus actives sont issues de la petite bourgeoisie ; elles sont souvent étudiantes et appartiennent à des groupes d’extrême gauche tel People’s democracy, groupe sympathisant de la IVe Internationale. La campagne principale porte sur la contraception : actuellement, il est de plus en plus difficile de trouver des pilules contraceptives dans la République des 26 comtés à cause d’une législation très restrictive.

Enjeu de la lutte des prisonnières

En Irlande du Nord, la répression est telle que le problème de l’incarcération a toujours été au centre des mobilisations.

Le soutien aux prisonniers et aux prisonnières a toujours été actuel en Irlande du Nord. Depuis l’arrivée des troupes britanniques en 1969, la population pénitentiaire est devenue la plus importante de toute l’Europe : en 1974, 300 hommes des quartiers républicains ont été arrêtés en une seule nuit et depuis, les arrestations n’ont pas cessé puisque le gouvernement britannique considère la résistance comme un « crime ».

Le soutien aux prisonnières de la prison pour femmes d’ Armagh (6 comtés) a permis d’unifier le Mouvement des femmes à l’échelle de toute file et de faire tomber les barrières qui existaient entre les femmes des 6 comtés et celles de la République. Depuis mars 1976, date à laquelle le statut politique a été retiré à tout condamné, les trente-deux prisonnières ont dû subir des conditions de détention extrêmement dures.

C’est pourquoi le 8 Mars 1979 (la journée internationale des femmes était commémorée pour la première fois en Irlande) des piquets furent organisés devant la prison ; des cars de femmes arrivèrent de Dublin, de Grande-Bretagne ; furent présentes aussi des délégations d’autres pays européens. De mémoire d'Irlandaise, c était bien la première fois que l'on voyait des femmes britanniques, contre la politique impérialiste de leur gouvernement, manifester en si grand nombre en Irlande du Nord.

Ce 8 Mars 1979, onze femmes membres de l’organisation Women against Imperialism (Femmes contre l’impérialisme) furent arrêtées et condamnées à payer une amende pour avoir participé à un piquet.

Bien que le montant de l’amende fût peu élevé, certaines refusèrent de la payer et se retrouvèrent condamnées à 3 et 4 mois de prison au printemps 1980.

L’horreur de la prison

Entre-temps, la condition des prisonnières s’était dégradée de manière dramatique. Le 7 février 80, ce fut l’horreur. Sous prétexte de fouiller les cellules, les matons (venus spécialement de Long Kesh) ont battu les femmes, leur ont fait subir toutes sortes d’humiliations pour briser le moral de ces résistantes. Le lendemain, elles trouvaient les portes des toilettes fermées et décidaient alors d’engager la grève de l’hygiène (rejoignant en cela la protestation des hommes de Long Kesh). La grève de l’hygiène, cela signifie : étaler les excréments sur les murs, refuser de se laver... pour manifester son refus de toute collaboration avec les autorités pénitentiaires. La réponse de celles-ci ne se fit pas attendre : interdiction de changer de vêtement, restriction des promenades et des visites, refus de l’assistance médicale (les femmes ne recevaient qu’une seule serviette périodique pendant la durée de leurs règles).

Lorsque les militantes de Femmes contre l’impérialisme furent incarcérées, elles rejoignirent immédiatement la grève de l’hygiène.

J’ai assisté à la conférence de presse donnée par l’une d’entre elles, Liz L., à sa sortie de prison, à Belfast en juillet 1980. Les traits tirés, les cheveux sales, les vêtements déchirés, une barre de crasse sur le front, Liz portait sur elle les marques de la lutte. Comme elle le déclarait : « Voyez mon état après trois mois de grève de l’hygiène ; vous pouvez imaginer celui des femmes qui la font depuis plus de six mois ! ».

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Dans un quartier de Belfast, des femmes manifestent leur solidarité avec les militants de l'IRA

De nouveau le 8 Mars 1980 fut une journée de mobilisation importante et des piquets eurent encore lieu devant la prison d’Armagh. De nombreuses femmes du mouvement républicain y participaient.

Depuis le printemps 1980, le Comité national contre les Blocs H de Long Kesh (organisation fonctionnant sur toute l’üe) a pris en charge les revendications propres des prisonnières et s’appelle maintenant Comité national contre les Blocs H Armagh. Un sous-comité spécifique pour le soutien aux femmes a été créé.

Les femmes ont également participé à la dernière grève de la faim qui se termina le 1 8 décembre dernier par l’obtention d’un aménagement des conditions de détention (non encore effectif à ce jour).

Trois d’entre elles, âgées respectivement de 21, 23 et 24 ans entamèrent la grève de la faim le lundi premier décembre. Elles parvinrent à faire sortir de la prison un communiqué qui se terminait ainsi : « Nous appelons le peuple irlandais à nous soutenir ; cet appel s ’ adresse en particulier à nos sœurs d’Irlande et du monde entier. Nous sommes prêles à jeûner jusqu’à la mort s’il le faut, mais notre amour pour la justice et notre pays, lui, vivra toujours. »

Dans un quartier de Belfast, des femmes manifestent leur solidarité avec les militants de l'IRA

Féminisme et question nationale

Le groupe Femmes contre l’impérialisme s’est constitué en Irlande du Nord sur deux objectifs : premièrement, organiser les femmes contre les violences qu’elles subissent (viol, femmes battues). Ce problème est important y compris dans les quartiers républicains. Deuxièmement, faire en sorte que les femmes se situent dans la résistance et la lutte de libération nationale. Ainsi, ce groupe soutient la lutte armée dans les 6 comtés d’Irlande du Nord.

L’action de ce groupe a été déterminante dans la mobilisation et surtout dans le soutien aux prisonnières. Ce sont elles, qui, les premières, ont organisé des piquets, des marches, des meetings pour populariser la lutte des 32 d’Armagh. Dans « Femmes contre l’impérialisme », on trouve des femmes inorganisées, mais aussi de nombreuses militantes du Sinn Fein provisoire ou de l’IRSP. Elles conçoivent leur mouvement comme un groupe de pression sur les organisations républicaines pour que celles-ci reprennent à leur compte les revendications propres aux femmes, tâche qu’elles avaient elles-mêmes longtemps négligée pour privilégier, par exemple, le soutien à la lutte des prisonniers de Long Kesh dont les conditions de détention relevaient de l’horreur (les hommes refusant le port de l’uniforme des prisonniers de droit commun étaient nus, ayant pour tout vêtement une couverture tandis que les femmes étaient autorisées à porter leurs vêtements personnels). Dans l’Irlande des 6 comtés, aucun mouvement féministe ne peut échapper au problème de la lutte de libération nationale. Cette question ne peut être éludée.

Mais de nombreuses femmes engagées dans la lutte armée critiquent par exemple le rôle trop souvent passif (surveillance, estafette etc.) qu’on leur fait jouer. Les femmes combattantes revendiquent, tout comme les hommes, une formation militaire sérieuse et efficace...

Le mouvement républicain et les femmes

La question des femmes, de leur oppression spécifique dans le cadre général de l’oppression du peuple irlandais, a été posée au dernier congrès du Sinn Fein provisoire en

IRLANDE novembre 1980. Le texte adopté « Les femmes dans la nouvelle Irlande » est un supplément au programme officiel du parti. Un département « femmes » a été créé qui a comme première tâche de populariser ce document dans le parti. Il a aussi comme objectif d’élaborer une politique prenant véritablement en compte la lutte des femmes en tant que femmes, mères, épouses, en butte à l’oppression impérialiste. Deux courants sont apparus dans le débat parmi les déléguées, l’un attaché aux valeurs et au rôle traditionnels de la femme, l’autre exprimant les aspirations et les revendications de celles qui ont connu une radicalisation féministe : droit à l’avortement, à la contraception, à l’éducation...

Le document final reconnaît :

1) le droit à l’usage de la contraception, la nécessité de créer des centres d’information sur la contraception, sous le contrôle de la communauté;

2) la nécessité de protéger les femmes contre les violences qu’elles subissent. Cette protection doit être prise en charge par le gouvernement dans une Irlande libre et démocratique. « Sinn Fein » soutient les campagnes contre le viol et pour la création de centres de femmes battues;

3) « Sinn Fein » adopte une politique nuancée sur la question du droit à l’avortement, sujet encore tabou aujourd’hui pour la grande majorité des Irlandais. Les « provisoires » ne jugent pas les femmes qui choisissent cette solution pour peu qu’elle reste un choix « individuel » mais « s’oppose aux forces sociales qui poussent les femmes à y avoir recours ». Ils restent « totalement opposés à l’avortement » en tant que tel.

Malgré toutes ses limites, pour une féministe du continent, ce document marque un pas en avant réel par rapport aux positions antérieures du « Sinn Fein ». Gageons que les femmes à l’intérieur du parti parviendront, sur la base de leur pratique, à aller plus avant encore.

Un observateur qui retournerait en Irlande après une absence de 2 ou 3 ans serait stupéfait du rôle et de la place des questions féministes dans la société et la politique irlandaises. La montée du féminisme, rapide et spectaculaire, doit nous rappeler que la lutte des femmes en Irlande relève d’une vieille tradition. Comme nous le disait Ruairi o’ Bradaigh, président du Sinn Fein provisoire : « La première femme député irlandaise était une dirigeante du Sinn Fein, Constance Markiewicz, à l’époque ou Alexandra Kollontaï devenait la première femme du gouvernement révolutionnaire d’URRS, en 1919. Le mouvement des femmes n 'est pas une nouveauté en Irlande puisqu’ au moment de la partition de Vile, en 1921, toutes les femmes députés s ’y opposèrent et les 400 déléguées des sections femmes engagées dans la lutte armée firent de même. »

« Nous sommes prêtes àjeüner jusqu’à la mort s’il le faut, mais notre amour pour la justice et notre pays, lui, vivra toujours. »

Irlande libre, mensuel d’information sur l'Irlande; pour tous contacts : 1 , rue Keller, 7501 1 Paris

Le département femme du Sinn Fein s’appelle : « Sinn Fein Women’s affairs department » ; son adresse : 44, Parnell Square Dublin 1

Women Against Imperalim c/o Anne Marie Loughan 7, Riverdale Park, Belfast Drive.

1971, manifestation à Dublin

1971, manifestation à Dublin

Notes

  1. Annick Monot, rédactrice à Irlande libre.

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