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Les origines de l’oppression des femmes : Et s’il était important, aujourd’hui, d’en débattre ?

· Cahiers du féminisme, n° 15, mars - avril 1981 · p. 44-50 · 4 323 mots

Suffît -il de dire que nous ne sommes pas, par nature, inférieures aux hommes ? Que notre esprit n 'est pas plus prédestiné aux complexités du tricotage que les cerveaux mâles à la résolution des équations du second degré ? Que notre identité biologique ne nous condamne pas à une passivité sans recours, au masochisme et à la subordination ?

Il est certes important de montrer que les infériorités que l’on prétend constater chez les femmes -et qui passent pour naturelles -sont, pour une part essentielle, le fruit d’un conditionnement social et culturel. D’ailleurs la démonstration est relativement aisée, la comparaison de l’image de « la femme », d’un peuple à l’autre, faisant apparaître toutes les contradictions possibles (1). Ainsi, dans la majorité des peuples dits primitifs, la tête des femmes est -elle considérée comme beaucoup plus dure et forte que celle des hommes, ce qui la prédestine « naturellement » au portage des lourds fardeaux... Les exemples de ce type abondent et parlent par eux-mémes.

Mais sur l’analyse des origines de l’oppression des femmes, nous n ’avons guère progressé depuis Engels et ses « Origines de la famille, de la propriété privée et de l’Etat ». Autant dire tout de suite que nous retardons !

Pour situer les enjeux de ce débat, on prendra ici trois conceptions très courantes des fadeurs ayant joué, à l’aube de l’histoire comme au début du capitalisme, dans l’apparition puis la réactivation de l’oppression des femmes :

-La maternité aurait joué un rôle essentiel dans la première forme de subordination des femmes, soit parce quelle les aurait contraintes à s’en tenir à des activités « domestiques » routinières et peu productives, soit parce que les hommes aurait voulu contrôler leur fécondité pour accroître leur puissance et leur descendance...

-Les hommes auraient institué la famille patriarcale au moment de l’institution de la propriété privée pour transmettre leur héritage à leurs enfants mâles, et, à quelques modifications près, celle famille patriarcale se serait maintenue jusqu'à nos jours avec son cortège de nuisances : oppression des femmes et des enfants, misère sexuelle, exploitation de l’homme par l’homme.

-Au moment de la révolution industrielle, les femmes auraient, pour la première fois de leur histoire, eu l’occasion de sortir le bout du nez hors de celle famille patriarcale. Mais elles l’auraient fait progressivement, suivant à petits pas les hommes dans le salariat, ce qui expliquerait leur retard. Autrement dit, les femmes seraient restées, plus longtemps que les hommes, investies dans des productions précapitalistes qui conditionneraient leurs comportements et affaibliraient leur position sur le marché capitaliste du travail

Ces trois conceptions ont l’air anodines et, même (tout dépend du point de vue où l'on se place) progressistes. Elles ont même l’air de se tenir et de rendre compte d’un processus historique cohérent. Pourtant elles reposent sur des données inexactes et sur des analyses bien trop rapides. En prime, elles débouchent sur des conceptions étriquées du rôle historique des luttes de femmes.

EN DEBAT

On ne peut faire l’inventaire de toutes les hypothèses bâties sur ce thème où la fonction reproductrice des femmes est vue tantôt comme handicap physiologique-ou psychologique fondamental, tantôt comme une source de pouvoir que les hommes se seraient empressés de vouloir contrôler à leur avantage, tantôt les deux simultanément. Ici on privilégie la chasse en soutenant sans sourciller que c’est par elle que les hommes en sont venus à inventer l’essentiel des techniques productives tandis que les femmes en restaient au stade de la cueillette préhistorique. Là on soutient que dès que les hommes ont pris conscience de leur rôle dans la reproduction, ils se sont empressés de vouloir être maîtres de leur progéniture en contrôlant les femmes ; ailleurs on met en avant « l’instinct maternel » comme source de vertus civilisatrices et « l’agressivité masculine » comme moteur des mécanismes d’oppression...

La maternité, source première de l’oppression ?

Ces explications ont un défaut majeur. Non seulement elles se contredisent entre elles, mais elles ne cadrent pas avec la situation réelle des femmes dans les sociétés dites « primitives ». Elles gomment notamment la disproportion considérable existant entre la part du travail productif effectuée par les femmes (la plus importante) et celle des hommes, dans ces sociétés. L’on peut donc se demander honnêtement si l’accent mis sur la fonction reproductive des femmes n’est pas là pour masquer une autre réalité, bien concrète : l’utilisation massive de la fonction productive, tout court, de ces femmes.

Prenons le cas des sociétés lignagères, bien étudiées par l’ethnologie moderne. Elles correspondent à notre propos puisqu’il s’agit de sociétés sans classes (du moins au sens habituel du mot) et sans structures politiques et sociales distinctes des structures de parenté. Donc pas de roi, pas de prince, pas de dominants en principe ; seuls les « anciens », appartenant à la génération la plus vieille, donc la plus proche généalogiquement d’un ancêtre décédé considéré, par ses descendants successifs, comme le fondateur du clan (grand ensemble de parenté) ou lignage (ensemble plus étroit). Pas de propriété privée non plus, la terre appartenant au clan, ou au lignage tout entier.

S’agit-il pour autant d’une société égalitaire ? Il suffit de lire quelques romans africains, ceux de Mongo Beti, par exemple, pour commencer à en douter. On peut aussi s’informer auprès des Africaines comme Thema Awori, secrétaire générale de la Fédération des organisations féminines ougandaises qui écrivait : « Dans la société occidentale, un homme travaille pour nourrir sa famille. Il en va autrement dans l’Afrique traditionnelle, où celte responsabilité incombe à la femme... Alors que les biens, la terre, les enfants et la femme elle-même pouvaient être considérés comme la propriété du père et de son groupe agnatique (clan), c’était à la femme qu ’incombait la responsabilité de maintenir en état et de faire fructifier ces “possessions ”... »

Le travail productif des femmes dans les sociétés lignagères

L’ampleur du travail productif des femmes dans les sociétés ügnagères n’a pas échappé aux ethnologues. Ainsi Denise Paulme (2) écrit-elle à propos d’une société ivoirienne dans laquelle elle a vécu en 1958 : « Les Bété ne font pas exception à la règle générale en Afrique noire, qui veut que l’essentiel des travaux agricoles soit accompli par les femmes. » L’agriculture constituant l’essentiel du travail productif dans ces sociétés, on voit que les hommes participent peu à la production proprement dite (malicieusement, Denise Paulme remarque que le « travail masculin dans les villages n’est guère accablant » ). Du point de vue de la répartition homme-femme des tâches et activités, la société Bété est bien représentative des sociétés lignagères en général : les hommes chassent, posent des pièges, ou pêchent, mais sans être tenus à une exigence de rentabilité, la nourriture quotidienne étant assurée par l’agriculture, donc le travail des femmes.

Les femmes sont réellement « mises au travail » sur les terres du lignage de leur mari. Elles n’ont aucun droit sur les terres de leur propre lignage. En revanche, chaque homme, à son mariage, « se voit assigner, sur les terres communes, un espace déterminé que sa femme cultivera pour assurer les besoins du ménage... Un célibataire ne saurait prétendre à rien, car le travail du sol est encore tenu pour une tâche éminemment, sinon exclusivement féminine. Jadis normal en Afrique noire, ce mode de répartition correspond à une économie de subsistance où presque tout le soin des cultures repose sur les femmes, les hommes se bornant à préparer le terrain en brûlant les arbres et en abattant les troncs calcinés ».

La polygamie doit être comprise dans ce contexte. Elle ne repose pratiquement pas sur des motivations sexuelles, les jeunes filles bété

EN DEBAT étant très libres et une naissance hors mariage toujours bien accueillie (fait non général mais très fréquent dans les sociétés lignagères). Deux réponses faites par des Bété à une question posée par Denise Paulme sur ce thème sont particulièrement éclairantes : Un homme, 44 ans, deux épouses: « C’est l'exécution* du travail des champs qui impose surtout la polygamie. »

Autre homme, 51 ans, cinq femmes : « Une femme peut être mère de plusieurs enfants, mais très fainéante ; elle compromet l’économie du mari, seul le travail engendre les ressources économiques. Par la polygamie, l’homme cherche des aides pour son travail de tous les jours. »

On pourrait multiplier les citations et les exemples. Ethnologues et anthropologues sont pratiquement unanimes sur ce point. Ce qui n’empêche pas certains d’entre eux (des hommes surtout) de « chipoter » sur la question de l’exploitation des femmes dans de telles sociétés, alors même que celle-ci leur saute aux yeux. Et ils sont encore nombreux a prétendre que c’est surtout et avant tout un droit sur leur progéniture et sur la reproduction humaine que les hommes recherchent dans le contrôle et la subordination des femmes.

N’est-ce pas, encore une fois, plus facile à justifier que l’exploitation ?

Dans les sociétés matrilinéaires...

Pourtant, un raisonnement devrait nous suffire pour prouver qu’ils se trompent. Prenons l’exemple des sociétés lignagères matrilinéaires. Elles sont très nombreuses et de multiples indices montrent que bien des sociétés patrilinéaires ont été, auparavant, matrilinéaires. Ce serait même le cas de la plupart des peuples d’Europe (Celtes, Germains, populations méditerranéennes, etc.), d’Asie, d’Australie et d’Amérique... Du monde entier, à vrai dire. Au contraire des sociétés patrilinéaires, où la parenté se construit de père en fils (Dupont fils de Dupont, petit fils de Dupont, etc. en excluant les femmes), le lignage matrilinéaire se construit de mère en fille (Duponne, fille de Duponne, petite fille...). Le clan rassemble donc tous les descendants, hommes et femmes, frères et sœurs, cousins et cousines, de la même aïeule. La parenté, donc tous les liens sociaux dans ces sociétés bâties sur la parenté, est transmise par les femmes. le rôle du père est gommé, et cela, même dans les sociétés matrilinéaires (car il en existe de très avancées sur le plan technique et des connaissances) où le rôle du père dans la procréation est parfaitement connu.

Les femmes échangées

Pourtant, dans les sociétés lignagères matrilinéaires étudiées par les ethnologues, la force de travail féminine est exploitée de la même façon que dans les sociétés lignagères patrilinéaires. A son mariage, la femme quitte physiquement (mais non socialement car elle garde son appartenance au clan de naissance) le lieu où elle est née pour aller habiter dans le groupe de résidence de son mari et travailler pour lui. Le mari et son lignage versent une dot au lignage de la femme, dot qui correspond, de l’avis même des juristes africains en droit coutumier, au travail que la femme ne pourra plus accomplir dans ses propres lignages et clans. Par contre, les enfants que la femme va mettre au monde appartiennent à son lignage à elle. Ils sont sous la dépendance des hommes de ce lignage : soit le frère de Duponne, pour reprendre notre exemple, ou son oncle (le frère de sa mère) ou son grand-oncle (frère de la grand-mère) et ainsi de suite. Au moment du mariage, tout se passe comme si le frère prêtait le travail de sa sœur (ou de sa nièce par les femmes) à un autre lignage (celui du mari), mais tout en gardant un droit éminent sur la descendance. En droit coutumier matrilinéaire (appelé aussi droit utérin) les vrais descendants d’un homme ne sont pas ses enfants mais ceux que sa sœur a eu avec un autre homme. La paternité a beau être connue (la femme vit auprès de son mari, les enfants y naissent, ils y sont élevés) elle ne compte pas. Il n’y a même pas de rapport d’autorité ou de dépendance entre un homme et son fils, ou sa fille. Les rapports affectifs avec le père, par contre, sont parfaitement admis, et même encouragés, tandis que l’oncle maternel, distant et difficile à contenter, n’est pas toujours très aimé.

Dans de telles sociétés la « mise au travail >1 des femmes n’est rendue possible ciue par la mobilité de celles-ci. Ce sont elles qui sont échangées d’un lignage à l’autre par les mâles de leur propre lignage (frères ou oncles) Ce sont elles qui arrivent « en étrangères »,« atomisées » (elles viennenl d’horizons différents) dans le groupe de résidence du mari. Ces sociétés sont dites « virilocales » ou « patrilocales » puisque c’est l’homme qui fixe le lieu de résidence, de production et de consommation. « Matrilinéaires », mais « patrilocales », elles sont également qualifiées de « dis-harmoniques ».

On voit, là, que l’échange des femmes est la pierre de touche du contrôle des femmes (contrôle de leur circulation, d’un groupe masculin à l’autre) et de leur exploitation (mise au travail sur les terres du lignage du mari). On voit aussi que le « dégoût de l’inceste » cher à Lévi Strauss n'explique rien : qu’est-ce qui empêche un homme d’un matrilignage « A » d’aller vivre avec une femme d’un matrilignage « B » au lieu que ce soit la femme qui se déplace ? On voit enfin que l’enjeu de l’échange des femmes n’est pas la descendance : que le frère vive à côté de sa sœur ou pas, que ce soit lui ou elle qui se déplace ne change rien au fait qu’il considère, en droit, ses neveux comme ses vrais enfants.

Des sociétés matrilocales...

Les sociétés « matrilinéaires » mais « patrilocales » sont complexes et à bien des égards peu cohérentes : alors que la parenté se transmet par les femmes, celles-ci sont dominées par les hommes et continuellement dispersées dans l’espace en vertu des règles de l’échange des femmes. La cohésion des clans et des lignages en souffre beaucoup.

Plutôt que de trouver une telle situation « naturelle » ou de tenter de l’expliquer par le dégoût de l’inceste », on peut faire l’hypothèse qu’il n’en a pas toujours été ainsi et qu’antérieurement ces sociétés étaient matrilocales, c’est-à-dire qu’elles étaient constituées en unités de résidence et de production à base féminine. De telles structures sociales où les femmes n’étaient ni échangées ni déplacées ne pouvaient se prêter facilement à leur oppression ou à leur exploitation.

Il subsiste bien des indices, mythes, légendes, cérémonies féminines secrètes, qui gardent le souvenir de ce passé et d’une défaite féminine liée à la systématisation de l’échange des femmes d’un groupe masculin à l’autre. S’il a existé, dans l’histoire humaine, un semblant de « matriarcat » ou de « communisme primitif » il faudrait probablement aller le chercher dans ces sociétés matrilinéaires dont, malheureusement, nous savons encore peu de choses.

Reste que cette défaite féminine est manifestement liée au désir masculin, ou de quelques hommes, d’utiliser, rationnellement et à leur profit, la force de travail des femmes. Une telle

EN DEBAT conception a, comme on va le voir, des conséquences bien précises sur l’analyse de notre oppression. (...)

La famille patriarcale et la propriété privée, clefs de voûte de l’oppression ?

(...) Ainsi, contrairement à ce que pouvait supposer Engels, les femmes sont déjà opprimées et exploitées dans les sociétés lignagères (sociétés sans classes au sens habituel du terme).

Certains vont croire que nous opposons tous les hommes à toutes les femmes. Certains vont penser que nous adhérons à la conception selon laquelle le patriarcat serait une forme d’aliénation parallèle aux rapports de classes, mais indépendante d’eux. Pas du tout, c’est même le contraire.

Dans les sociétés lignagères, les femmes sont déjà opprimées, leur travail est exploité. Elles constituent donc déjà, dans les grandes lignes, un embryon de classe dominée. Peut-on affirmer que toutes les femmes sont exploitées par tous les hommes ? Ce n’est pas si sûr, les hommes étant impliqués dans une hiérarchie extrêmement rigoureuse. Plus ils sont « anciens », plus ils sont généalogiquement proches de l’ancêtre fondateur (ou fondatrice en matrilinéarité), plus ils ont de pouvoir dans la gestion de la collectivité. D’ailleurs les « successions » ne se font pas de père en fils ou d’oncle à neveu, mais de frère aîné à frère cadet, jusqu’à l’extinction totale de la génération la plus ancienne. Les anciens ont un pouvoir réel sur la circulation des femmes d’un lignage à l’autre. Ce sont eux qui nouent et dénouent des alliances, même s’ils tiennent compte, dans une certaine mesure, des opinions des hommes plus jeunes. Les anciens ont donc la possibilité de freiner les mariages des hommes jeunes et accèdent plus facilement à la polygamie. En revanche, les hommes jeunes ne sont pas, non plus, dans la même situation que les femmes. Ils sont certes très dépendants des anciens tant qu’ils ne sont ni époux ni père. On peut même estimer qu’ils sont temporairement exploités, dans cette période de leur vie. Mais encore n’est-ce que temporaire et sans aucune mesure avec l’exploitation des femmes.

L’oppression des femmes, modèle du statut de l’esclave

L’apparition puis le développement de l’esclavage vont pulvériser cette conception hiérarchique mais potentiellement égalitaire des relations d’homme à homme. L’esclave, en effet, est un homme sans en être un. Il ne peut pas prétendre au mariage et, même s’il entretient des relations sexuelles avec une femme, il n’est pas considéré comme le père de ses enfants. Il n’accède pas à la paternité sociale, ce qui, avec son exploitation quotidienne, est le meilleur signe de son infâmie.

Cette conception est si différente du rôle de l’homme dans les sociétés lignagères qu’elle n’a pu être adoptée d’un seul coup, dans son intégralité. Mais la transition est extrêmement intéressante à suivre : on commence d’abord à rencontrer des « captives », puis des captifs qui sont fictivement assimilés à des femmes. Ils effectuent les mêmes tâches, agricoles, portage... Comme les femmes, ils n’ont pas le droit à l’héritage ; ils ne succèdent pas. Ils n’ont pas de droits sur leur descendance. Les femmes circulent d’un lignage à l’autre contre le versement d’une dot. Les captifs peuvent être échangés de la même façon.

On voit que le statut des femmes a bien servi de modèle, de paradigme à un premier statut de l’esclave. Loin d’être parallèle aux rapports de classes, l’oppression des femmes s’inscrit au cœur même de l’invention des sociétés de classes.

On ne peut pas imaginer que le passage des sociétés lignagères aux systèmes esclavagistes se soit produit linéairement, progressivement. Des unes aux autres, il y a forcément eu rupture, bouleversement. Mais le dépérissement des vieilles sociétés lignagères et l’émergence d’une nouvelle société -où la propriété privée remplace la propriété collective, où les rapports sociaux ne sont plus uniquement conçus en termes de parenté, où, grâce à l’esclavage, les forces productrices prennent une autre dimension -ne peuvent être qu’évoqués dans le cadre de cet article.

Avec l’esclavage, le vieux rapport lignager de l’exploitation des femmes dépérit, bien sûr, comme tout le reste, même s’il en a été, au départ, l’initiateur. Mais les femmes ne sont pas libérées pour autant, ce qui

EN DEBAT semble logique si l’on considère que, des moins performantes aux plus performantes, les sociétés de classes visent plus à accroître le nombre des exploités qu’à le réduire...

Dans la société esclavagiste, les femmes sont soit de naissance esclave, soit de naissance « libre ». Mais cette distinction, en fait, n’a qu’un objectif : elle permet de surveiller la reproduction sociale de la société, les femmes libres étant normalement destinées au mariage et à la procréation d’héritiers mâles, tandis que les femmes esclaves reproduisent des esclaves. Encore cette distinction est-elle souvent contournée, lorsque les maîtres, par exemple, épousent leurs esclaves. Pour le reste, il n’y a pas de différence majeure entre femme esclave et femme libre, si ce n’est peut-être que les « libres » sont encore plus enfermées que les autres, paternité oblige ! L’époux peut fort bien vendre sa femme. Un maître d’esclave peut élever une esclave à la « dignité » d’épouse.

On ne peut pas considérer que ces deux types de femmes appartiennent à des classes opposées, les unes étant dominées et les autres dominantes. Cette distinction ne cadre pas avec la réalité.

Les femmes au cœur des contradictions de classe

En résumé, on voit combien l’idée que la maternité, par un biais ou par un autre, aurait joué un rôle décisif dans la première oppression des femmes est dangereuse et erronée.

Dire que la fonction reproductive des femmes les a cantonnées à des activités routinières et peu productives tandis que les hommes par la chasse puis l’élevage accédaient à des activités performantes et innovatrices, leur assurant un pouvoir de domination, ou dire que ces hommes n’auraient eu très vite que le souci de contrôler à leur avantage cette fonction reproductive des femmes, c’est marquer ou ignorer une réalité bien concrète des sociétés dites « primitives » : l’utilisation massive de la fonction productive tout court des femmes.

Dire qu’auparavant, du temps du « communisme primitif », les femmes étaient les égales de l’homme et que ce n’est qu’au moment de l’apparition de la propriété privée qu’elles ont commencé à être opprimées, par le biais de la famille patriarcale, c’est aussi ne pas voir combien l’oppression des femmes est enracinée dans l’apparition des sociétés de classes, combien elle a permis à ces sociétés d’inventer des' rapports de domination de plus en plus « performants ».

Prises dans leur ensemble, les femmes ne sont donc pas hors de la

Arrestation d’une manifestante lors de la

Arrestation d’une manifestante lors de la grève des postières et postiers en 1909

grève des postières et postiers en 1909.

EN DEBAT lutte des classes, ou même alliées secondaires.

Les femmes ne sont pas non plus, avec un patriarcat considéré comme immuable, hors de l’histoire. Elles sont en plein dedans. Loin de rester enfermées dans une famille atemporelle, on les retrouve partout où s’effectue la production.

Les femmes sont-elles entrées avec retard dans le salariat ?

Peu de préjugés sont aussi vivaces que celui-ci ! Comme on imagine que les femmes étaient enfermées depuis la nuit des temps dans la famille patriarcale, on imagine, de la même façon, qu’elles ne sont sorties que progressivement, lentement, de cette même famille. Nous sommes obnu-bulés par l’idée que « les femmes » c’est « l’intérieur » et « les hommes », « l’extérieur ». On croit donc savoir que les hommes sont les premiers à avoir été investis massivement dans le salariat, au début du capital. On croit que les femmes ont suivi. On croit que leur retard dans le temps explique d’autres retards : retards de la syndicalisation féminine, retards dans l’acquisition de formations et traditions ouvrières, tous dûs à l’investissement dans les tâches ménagères, conçues comme précapitalistes ou préindustrielles (ce qui n’est nullement prouvé, il faudrait revenir sur ce point).

Bref, nous avons tou(te)s cru ça à un moment ou un autre. En tout cas, on a cherché à nous le faire croire. Seulement, voilà, c’est complètement faux !

Prenons l’exemple de l’industrie textile. Aux premiers temps de la révolution industrielle, ce secteur apparaît comme un secteur-clef où sont expérimentés, simultanément, un nouveau mode de production, « le machinisme », et un nouveau rapport de production, « le salariat ». En Angleterre comme en France, la première accumulation de type franchement capitaliste s’effectue dans ce secteur. L’industrie textile est même longtemps restée la seule activité où une production de masse était réalisée avec de nombreuses machines et une embauche délibérée et massive de travailleurs destinés à servir ces machines plus qu’à « exercer un métier » au sens où cela était entendu auparavant.

Les femmes, premières recrutées pour les usines

Or, en Angleterre, en France et aux USA, les 2/3 ou même les 3/4 des ouvriers du textile sont, en fait, des ouvrières (et encore, la plupart

EN DEBAT des statistiques qui sont parvenues jusqu’à nous omettent-elles de distinguer, dans le calcul des hommes, ceux qui ne sont pas vraiment des salariés de l’entreprise (mécaniciens, menuisiers, secrétaires...). Et ce sont les femmes qui effectuent les travaux les moins qualifiés, les plus répétitifs, les moins bien rémunérés, bref, tous les travaux qui correspondent le plus à la nouvelle notion du salariat : celle où le salarié vend sa force de travail et elle seule.

Le salariat et le machinisme ne vont pas tarder, bien sûr, à sortir de la seule industrie textile pour s’étendre à tous les secteurs industriels. Et il y a un indice qui ne trompe pas si l’on veut suivre leur progression : il suffit de suivre l’entrée des femmes dans ces professions, femmes qui semblent traîner, dans leur sillage, toutes les tares du capitalisme. Et il est vrai que c’est à travers l’embauche des femmes que les employeurs sont parvenus à briser les vieilles résistances des « corporations » masculines. Et les ouvriers en ont beaucoup voulu aux ouvrières... Sans voir que l’extrême misère d’une bonne part ae la population féminine était la principale responsable de cette situation.

Une fois le salariat imposé comme rapport dominant de production, les hommes ont bien dû, massivement, y « passer » à leur tour, pour éviter un chômage définitif. L’Etat, l’Eglise et l’armée s’émurent entre temps de certaines conséquences de cette industrialisation « sauvage » : la misère ouvrière se traduit par des risques d’épidémies, et une très mauvaise qualité des conscrits, entre autres. Tous réformables, ou presque ! Quel malheur ! On inverse alors d’autant plus facilement la vapeur que le salariat est bien installé, désormais. L’Etat, l’Eglise et les employeurs peuvent renvoyer quelques femmes au foyer. Mais pas toutes et loin de là : qui, sans cela, accepterait les travaux sous-payés, déqualifiés, instables, aléatoires...

Loin d’avoir suivi les hommes dans le salariat, les femmes les y ont donc le plus souvent devancés.

Le débat sur les origines de l’oppression des femmes ne peut donc se restreindre à un débat sur ce qui s’est passé dans la nuit des temps. D’une période à l’autre, l’aliénation des femmes change mais se maintient. Ce qu’il y a de spécifique dans l’oppression des femmes n’est pas secondaire. C’est même ce qui est au cœur de toutes les oppressions, toutes les exploitations. Difficile d’être plus au cœur de la lutte des classes !

N. S.

Notes

  1. Avec la contribution de N. et S., nous poursuivons le débat ouvert sur la question de l'origine de l'oppression. Cet article résume les conclusions d'un travail de recherche réalisé dans le cadre d'une thèse d'Etat.
  2. (1) Cf Margaret Mead «L'un et l'autre sexe » Denoel Gonthier 1966.
  3. (2) Ethnologue française ayant réalisé de nombreuses études sur le terrain, en Côte-d’Ivoire notamment. Cf. «les Bété » Mouton 1962 et «Classes et associations d’âge en Afrique de l’Ouest», Plon 1971.

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