« Bonjour la belle » Interviews de femmes vivant en R.D.A.
Ce texte est extrait de la préface que l’écrivain est -allemand Christa Wolf a écrite pour un livre de Maxie Wander, publié d’abord en R.D.A., puis en R.F.A. Cet ouvrage, intitulé Guten Morgen, Du Schône (Bonjour la belle ) rassemble des interviews de femmes vivant en Allemagne de l’Est, de tous âges et de toutes conditions. Elles s’y expriment sur elles -mêmes avec une franchise surprenante, démontrant par là -même qu’au pays du socialisme réel, le chemin est encore long pour que soit assurée une émancipation vraie des femmes.
Dans sa préface (dont on peut lire la traduction dans le n° 9-10 de l’Alternative,), Christa Wolf pose précisément le problème de ce chemin qui reste à faire pour que l’émancipation des femmes soit, véritablement, un acquis du socialisme, comme le proclame à la légère la propagande officielle.
Christa Wolf est l’un des écrivains les plus connus en R.D. A. Elle a adopté, à plusieurs reprises, une attitude critique cis -à -vis du régime, notamment lors du bannissement de Wolf Biermann. On peut lire d’elle, en français, un roman : Christa T. (Gallimard ).
Les fepimes qui s’expriment dans ce livre, ne se considèrent pas comme les adversaires des hommes -à la différence de certains groupes de femmes dans les pays capitalistes auxquels on reproche leur haine des hommes souvent fanatique. Mais comment pourraient-elles être détendues, réfléchies, et de surcroît, éventuellement, pleines d’humour, quand leur font défaut les fondements les plus élémentaires d’une existence indépendante ? En particulier, quand fait défaut un puissant mouvement ouvrier, quand les femmes sont poussées à se rassembler dans des groupes sectaires, tournés contre les hommes ? Elles pensent qu’il faut combattre les hommes par les mêmes moyens qu’ils ont employés pendant des siècles pour les combattre, elles. Mais -c’est une chance -elles ne disposent pas de
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE
Canpagne d’« émulation socialiste » à Berlin.
ces moyens ; elles n’ont à leur disposition que ce sentiment d’impuissance qui les imprègne ; privées de droits, elles s’efforcent de soustraire aux hommes le sentiment de leur identité ; partant à -la découverte d’elles-mêmes, elles débouchent souvent sur le chemin du retour à leur propre sexe ; il leur est nécessairement difficile d’intégrer leurs projets à une transformation de leur perception globale de la société. Et pourtant, que de solidarité entre elles, que d’efforts pour appréhender leur propre situation, que de spontanéité et de plaisir à inventer dans leurs tentatives de se tirer d’affaire par elles-mêmes, que d’imagination, de diversité ! Je ne puis penser que nous autres, en RDA, n’ayons absolument rien à en apprendre.
Campagne d’« émulation socialiste » à Berlin
Vivre comme un être humain total
De nombreux indices -et dans ce livre pas moins qu’ailleurs -montrent que beaucoup de femmes, chez nous, éprouvent un sentiment d’insatisfaction : ce que nous avons obtenu et dont nous faisons usage comme d’une chose naturelle ne leur suffit plus. Elles ne demandent plus d’abord ce qu’elles ont mais, qui elles sont. Elles sentent que leur rôle nouveau commence déjà à se consolider, que soudain elles ne peuvent plus se mouvoir dans les institutions ; leur envie de vivre est grande, leur faim de connaître la réalité insatiable. Et ainsi, elles en viennent à toucher, en tâtonnant encore, aux tabous nouveaux : c’est que les changements sont accompagnés des mouvements les plus violents là où ces tabous étaient les plus profondément enracinés. Notre société a donné aux femmes la possibilité de faire ce que font les hommes ; cela les amène, comme il était prévisible, à se poser la question : mais que font les hommes, somme toute ? Est-ce vraiment cela que je veux ? Ce n’est pas seulement qu’elles interpellent de façon critique les institutions -particulièrement l’école, pour les plus jeunes d’entre elles -, ce n’est pas seulement qu’elles se révoltent contre le fait qu’on ne leur confie pas de responsabilités au travail, situation qui les entraîne à la résignation : « Quand quelqu’un n’a pas le droit de voir les choses dans leur ensemble, on ne peut pas non plus lui confier des responsabilités, et il ne peut pas non plus effectuer un travail convenable ». Elles commencent à se demander ce que leur vie a fait d’elles, ce qu’elles ont fait de leur vie. « Quand on fonctionne trop longtemps au rendement, on détruit quelque chose d’important dans sa personnalité. » « Quand je ne travaille pas, je suis étrangère à moi-même. » « On n’est pas heureux quand on est aussi divisé que je le suis. » « Je me sens complètement encroûtée. » Et à l’inverse, cette réaction de défense contre les nouvelles revendications des femmes des jeunes générations : « La spontanéité, c’est une histoire d’hommes et de femmes devenus fous. » Et, pour finir, cette phrase digne d’un Kleist, dans la bouche d’une serveuse : « Mais tout d’un coup, je me sens si étrangère parmi les humains. »
C’est ainsi que parle une minorité. Partir en guerre avec d’autres phrases -que l’on peut trouver -n’aurait pas de sens. C’est de cette façon que s’exprime une nouvelle perception du temps et de la vie (chez des hommes de la jeune génération aussi, d’ailleurs). Des femmes, mûries par leur confrontation avec des expériences concrètes et cruciales, mettent en évidence une revendication nouvelle : vivre comme un être humain total, pouvoir faire usage de tous leurs sens et aptitudes. Cette revendication est un grand défi pour une société qui, comme toutes les collectivités de notre temps, impose toutes sortes de contraintes à ses membres, doit, dans une certaine mesure, les leur imposer ; d’ailleurs, c’est cette société elle-même qui, de manière consciente ou non, a suscité chez elles cette revendication ; mais elle ne peut la satisfaire avec des plans de promotion de la femme, des places dans les crèches et des allocations familiales seulement : et pas davantage, je crois, en déléguant davantage de femmes dans des commissions où, partout, y compris dans notre pays, ce sont les hommes qui tranchent les « questions importantes ». Faut-il même que les femmes souhaitent être intégrées en plus grand nombre dans ces appareils fonctionnant selon des principes hiérarchiques ? Faut-il qu’elles adoptent des rôles qui, au fil des siècles, ont tant mutilé les hommes ? (...)