La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La crise du secteur féminin de la CGT

· Cahiers du féminisme, n° 18, décembre 1981 - janvier 1982 · p. 16-18 · 1 718 mots

La démission récente de Christiane Gilles du bureau confédéral, suivie du retrait de ses responsabilités pour le secteur femmes, le tour dramatique pris par le conflit entre les militants de la commission exécutive de l’union départementale du Rhône et le collectif femmes départemental — puisqu’il s’est terminé par le suicide de Georgette Vacher, la principale responsable du collectif — confirment qu’il y a aujourd’hui une situation de crise du secteur femmes de la CGT.

Le mouvement de radicalisation des femmes qui s’est développé depuis le début des années soixante-dix n’a bien évidemment pas épargné la CGT. A la fois sous la pression des militantes dans les syndicats et celle du mouvement des femmes, la CGT commence à poser progressivement les revendications des femmes en d’autres termes. C’est l’époque où le journal Antoinette s’ouvre à l’ensemble des questions féministes et aborde des thèmes jusqu’alors considérés comme non syndicaux (problèmes de société, sexualité, prostitution, viol, etc.)

Antoinette

La conférence de mai 1977

La sixième conférence marque un tournant dans l’évolution de la CGT. Pour la première fois, une analyse globale de la situation des femmes est exposée dans le rapport de J.-L. Moynot comme situation d’opprimées : « Depuis des milliers d'années, dans la totalité des sociétés humaines et dans toutes les classes de la société

CGT de ces sociétés, les femmes ont été tenues dans un état d’infériorité et de sujétion relative par rapport aux hommes de leur classe. », le système capitaliste a su profiter de cette subordination dés femmes, antérieure, pour les surexploiter.

Le débat au cours de la conférence fait surgir toutes les idées radicales dont les militantes sont porteuses : les femmes ne sont pas seulement des mères mais des individus à part entière ; refus de la division entre vie professionnelle et vie privée, reconnaissance du droit au travail comme droit fondamental, volonté de se voir reconnaître y compris comme responsable dans la CGT, dénonciation du sexisme dans l’organisation syndicale, exigence de voir organiser dans la CGT un travail spécifique à l’égard des femmes travailleuses s’appuyant sur des collectifs à l’échelon des syndicats, des unions locales et des unions départementales. Pour la première fois on parlait aussi des groupes femmes...

Retour en arrière

Les décisions de la conférence de 1977 passeront peu dans les faits. Le rapport Moynot sera diffusé au compte-goutte dans les syndicats. Si, en 1977, période d’unité au sommet entre le PC et le PS dans le cadre du Programme commun, la direction confédérale a pu s’accommoder d’une ouverture aux problèmes des femmes, en 1978, période de repli sectaire sur tous les plans, il n’en est plus de même. Des mobilisations importantes pour la liberté de l’avorte- ment en 1979, la CGT sera absente. Si plus tard la CGT analysera les lois sur le temps partiel comme le moyen d’organiser le chômage partiel des femmes, elle ne proposera pourtant aucun cadre d’action central pour la défense de l’emploi. Les initiatives au niveau confédéral pour le 8 Mars seront purement symboliques, voire inexistantes, comme en 1980.

Lors du 40e Congrès, il y aura un nombre restreint d’interventions sur le travail spécifique en direction des femmes et moins de déléguées femmes. Et, signe annonciateur, Chantal

Rogerat, rédactrice en chef d’Antoinette, ne sera pas réélue à la commission exécutive confédérale.

Un mouvement se dessine à l’intérieur de la CGT pour remettre au pas ce secteur femmes qui commence à déranger. Là où les femmes se rassemblent dans des collectifs, elles posent les problèmes en termes nouveaux, collant à la réalité vécue par les travailleuses dans et hors l’entreprise, elles tiennent compte de la vie des femmes pour le fonctionnement des stuctures, l’expression des revendications et les formes de lutte. La responsabilité collective qu’elles affirment, le fait d’avoir derrière elles souvent des milliers de femmes, n’est pas reconnu et se heurte au pouvoir de contrôle détenu par quelques responsables de syndicats ou d’UD. Le collectif de l’UD du Rhône s’est ainsi vu reprocher d’être un « Etat dans l’Etat ».

La volonté de lutte exprimée par les collectifs débouche aussi sur une volonté de lutte unitaire : sous formées, soumises aux mêmes discriminations, les femmes subissent la même surexploitation. C’est ensemble qu’elles doivent se battre. La confrontation des expériences dans les collectifs féminins interprofessionnels au niveau des UL ou des UD conduit à cette idée de la nécessité du tous ensemble et de la coordination des luttes au niveau d’une région.

Cette volonté unitaire ne peut que gêner dans un climat de division syndicale où la CGT, tirant à boulets rouges sur la CFDT — en raison de son recentrage, soi-disant — cherche à se présenter comme le seul syndicat de classe.

Alors, plus d’initiatives au niveau central ou fédéral et là où des responsables femmes sont trop remuantes, on leur enlève leurs responsabilités ou on les empêche de les exercer. Les choses se passent généralement plus « en douceur » que dans le Rhône : certaines femmes, lasses de se battre sans succès dans le syndicat, ravalent (temporairement ?) leurs revendications féministes et en restent à une activité plus neutre dans les syndicats.

Quant à Antoinette, la direction confédérale ne l’attaque pas de front. En effet, le journal est bien ressenti par les militantes ; en outre, la CGT défend depuis trente ans l’idée d’un journal pour les travailleuses. Il serait donc, sans doute, difficile aujourd’hui de le supprimer brutalement ou de le transformer en page-supplément de la Vie ouvrière. Mais des structures syndicales de? la CGT ont « spontanément » écrit pour faire part de leurs critiques.

Les responsables de l’UD de Paris ont accusé Antoinette, en avril dernier, de ne pas avoir joué son rôle dans la bataille présidentielle, de ne pas avoir suffisamment dénoncé la CFDT et d’avoir traité comme elle l’a fait, les affaires de Vitry et de Mon-tigny. Ou, pour parler plus clairement, de ne pas s’être suffisamment

CGT engagée dans la politique de division qui a été celle de la direction confédérale à la veille des élections.

Aujourd’hui, deux perspectives s’ouvrent à la CGT :

— ou maintenir un secteur femmes et Antoinette , avec un champ d’activité limité, fermement « encadrés » pour éviter tout débordement mal venu ; procéder à la normalisation, en quelque sorte ;

— ou redonner au secteur femmes les moyens de prendre en charge l’activité spécifique en direction des travailleuses. Mais cela implique alors plusieurs changements : une

Voici quelques extraits de l'intervention de Christiane Gilles lors du CCN

Après avoir interpellé la majorité de la direction confédérale sur les questions de démocratie dans la CGT et le problème de la division syndicale, elle poursuit son intervention en abordant la question des femmes et l’importance des responsabilités de la CGT dans le changement, pour les femmes : « (...) Dans son exposé de politique générale , le gouvernement ne dit rien de ses objectifs concernant les femmes, sauf à reparler du travail partiel. Dans sa lutte légitime contre le chômage, nous ne pouvons admettre que le droit au travail des femmes, l'indispensable revalorisation du travail féminin passent dans les oubliettes.

« (...) De fortes résistances sur la question féminine existent chez nous, qu’il faut vaincre. Des désaccords se sont exprimés dans la CGT sur la conception et l’orientation de l’activité spécifique. Quelques organisations ont même interpellé le bureau confédéral sur le contenu �Antoinette.

« (...) Bref, ajoutez à tout cela l’énergie militante dépensée pour lutter contre les conséquences les plus graves de la politique antérieure, laissant peu de place aux ques -dons spécifiques des femmes, fait qu'au bout du compte, la CGT est en recul sur des positions qui paraissaient acquises au 40e Congrès et à Tissue de la sixième conférence portant sur les travailleuses... » Le Peuple , n° 1117 du 1er au 15 octobre 1981.

démocratisation du fonctionnnement de la CGT tout entière, une mobilisation résolue de l’ensemble des travailleurs et des travailleuses contre les discriminations sexistes, pour la défense de leur emploi, contre tout licenciement, pour les trente-cinq heures tout de suite avec maintien du salaire et embauche correspondante, pour le développement des crèches et des écoles maternelles et de tous les équipements collectifs, contre les solutions patronales comme les trente-neuf heures avec aménagement du temps de travail, le développement du temps partiel, qui loin de régler le problème du chômage portent atteinte aux acquis de l’ensemble de la classe ouvrière et pénalisent gravement les femmes. Cela implique aussi l’ouverture de la CGT à toutes les initiatives unitaires qui peuvent se développer pour les droits des femmes. Dans ce cadre, la CGT est elle aussi concernée par la préparation « des états généraux sur le travail des femmes et des femmes au travail », prévus pour le mois d’avril 1981, appelés par la rencontre des femmes des 14 et 15 novembre où étaient repésentés non seulement les groupes femmes mais aussi le Planning familial et de nombreuses militantes syndicalistes.

Ces conditions sont indispensables pour créer un climat de confiance dans la CGT et redonner vie aux collectifs féminins dont l’activité, loin d’être stimulée ces dernières années, a été le plus souvent étouffée.

Toutes ces questions s’inscrivent dans le débat en cours dans la CGT. Les militantes de la CGT doivent pouvoir faire entendre leur voix dans le débat préparatoire au 41e Congrès. Si c’est le cas, leur expérience constituera sans aucun doute un enrichissement très important pour l’ensemble de la confédération.

Jeanne

Petit historique

Ses ancêtres : une page « féminine » dans la Vie ouvrière en 1937, bien mièvre, dira Madeleine Colin.

En 1946, l’augmentation du nombre des femmes dans les instances syndicales conduit la CGT à publier un bulletin des femmes travailleuses.

En 1955, le bulletin devient la Revue des travailleuses et s’adresse désormais plus largement aux femmes salariées. Quelques mois plus tard la revue se transforme en « magazine féminin » et prend le nom d'Antoinette.

Son évolution :

Faisant d’abord la part importante aux pages pratiques (cuisine, tricot) correspondant au rôle traditionnel des femmes, elle s’ouvre progressivement à l’ensemble des questions féministes.

Sa diffusion :

Elle atteindrait entre 50 et 60 000 exemplaires. A noter que sa diffusion est peu prise en charge par les syndicats et relève du volontarisme des militantes. Le chiffre de ventes d 'Antoinette dans les deux dernières années a moins chuté que celui de la Vie ouvrière.

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