Dans le numéro de Libération du 21 janvier 1982, nous avons lu un compte rendu de la rencontre nationale des femmes des 9 et 11 janvier, consacré essentiellement à des attaques contre la LCR. Ecrire, comme le font Sylvie P.V. et Annick P., que « malheureusement, la présence massive des militantes organisées à la LCR n’a pas permis d ’approfondir les questions posées », c ’est nous accuser de bourrer les salles et de bloquer les débats. Conclure en insinuant que nos propositions « vident le mouvement des femmes de sa substance », c’est nous prêter des visées liquidatrices...
Il est certes vrai qu’il y a eu de « fortes tensions entre les divers courants présents », sur la question des Etats généraux d’avril 1982, et que derrière ces tensions il y a un débat de fond sur la nature et le rôle du mouvement des femmes. Mais ce n’est pas en prenant la LCR comme bouc émissaire de tous les maux du féminisme que ce débat se clarifiera et que nous avancerons.
Des affirmations qui nous font sourire...
Quand Sylvie P. G. et Annick P. évoquent les « nombreuses militantes », notre « présence massive », c’est une vraie plaisanterie ! Nous sommes bien placées pour savoir qu’il y a, au contraire, peu (trop peu) de militantes de la LCR qui participent directement à la vie du mouvement des femmes ! Nous devons dans notre propre organisation (pourquoi le cacher ?) argumenter sans relâche pour convaincre nos camarades de la nécessité de s’impliquer davantage dans les activités, la construction du mouvement. Mais hélas, pour une série de raisons que nous n’analyserons pas ici (parmi lesquelles la multiplicité des interventions et des tâches militantes pour tous les membres de la LCR), les camarades « très actives au sein du collectif », sont peu nombreuses, et jamais nous n’avons fait de bourrage de salle. Que doivent penser toutes celles, non-militantes de la LCR, avec lesquelles nous nous sommes retrouvées dans les débats et les votes, de se voir ainsi cataloguées ? Celles-là, oui, elles étaient nombreuses...
Des omissions malhonnêtes
Car ce que ne disent pas Sylvie P.V. et Annick P. c’est que la proposition des féministes « radicales » de remettre en cause les Etats généraux d’avril n’a obtenu que 1/3 des voix de l’assemblée, les 2/3 se prononçant pour le maintien du projet initial. Il y a eu une dizaine d’abstentions sur une centaine de votantes. Rappeler ces chiffres, rappeler que la décision de tenir des Etats généraux sur les femmes et le travail, avec la participation des syndicats et de diverses associations, a été prise pour la première fois en juin 1980 (eh, oui) par la coordination nationale des groupes femmes, et réaffirmée par la suite à diverses reprises, notamment par les Assises des 14/15 novembre 1981, rappeler cela eût été plus honnête et plus éclairant que de fantasmer sur la « présence massive... »
Malentendus ou procès d’intention ?
Quant au débat lui-même, s’agit-il pour nous, comme on nous en accuse de :
— réduire les aspirations des femmes à un catalogue de revendications syndicales ?
— réduire la question du travail des femmes à la seule exigence du droit à l’emploi ?
— réduire le mouvement des femmes à un appendice du mouvement ouvrier ?
Non. Pas du tout. Nous n’avons jamais rien dit ni fait qui aille dans ce sens. Nous avons toujours affirmé la nécessité stratégique d’un mouvement autonome de femmes luttant contre le système capitaliste et patriarcal. Nous sommes convaincues que toutes les initiatives du mouvement des femmes doivent affirmer la spécificité de l’oppression des femmes (sexuelle) et la dimension propre (anti-patriarcale) de la lutte féministe. Là n’est pas le problème. Seulement voilà : ce qui existe aujourd’hui du mouvement des femmes est éclaté, divisé et incapable de rassembler les femmes les plus exploitées et les plus opprimées de notre société, les femmes de la classe ouvrière, et c’est là qu’est le problème essentiel. Comment sortir de cette situation ? Voilà le vrai débat !
Condamner (et saboter ?) les Etats généraux sur les femmes et le travail, dans l’abstrait, sous prétexte de leur mixité c’est faire un bien mauvais usage des principes : le fait que le mouvement des femmes soit non-mixte l’empêcherait-il de prendre des initiatives ouvertes à toutes et à tous ? Y aurait-il des textes sacrés sur la question ? Nous n’avancerons pas beaucoup dans cette voie. Par contre, demandons-nous très concrètement si les Etats généraux vont contribuer :
— à dénoncer l’oppression et la surexploitation des femmes ?
— à élargir l’audience des idées féministes ?
— à sensibiliser et mobiliser un nombre plus grand de femmes ?
La réponse est oui. Et c’est là l’essentiel.
Bien sûr, nous avons des doutes, des craintes ; y aura-t-il vraiment un effort de mobilisation des organisations participantes ? N’y aura-t-il pas tentative de récupération ? Le mouvement sortira-t-il vraiment renforcé de cette initiative ? Autant de questions, très réelles, qui n’ont pas de réponses a priori. Notre seul espoir que les réponses soient bonnes c’est de préparer le mieux possible les Etats généraux, en affirmant, sans sectarisme, la force collective des femmes.
C’est une étape importante pour l’avenir du mouvement des femmes : les vrais débats ne doivent pas laisser la place aux procès d’intention et aux manœuvres déloyales.
Hélène Numance