C’est le mardi 2 février que les signataires pour le manifeste Vigilance et Action expliquaient dans une conférence de presse leur initiative. Syndicalistes et universitaires, ces trente personnalités féminines d’horizons divers ne prétendent se substituer à aucune organisation politique et syndicale, ni même à aucune composante du mouvement des femmes. On ne peut que se réjouir de cet appel qui va dans le sens d’autres appels comme celui lancé à l’issue des Assises sur le travail des femmes des 14 et 15 novembre. Au cours de la conférence de presse, le débat qui s ’est engagé a montré toute l’inquiétude des initiatrices non seulement à l’égard de la politique patronale vis-à-vis des femmes mais aussi de mesures gouvernementales comme celles prévoyant l’extension du temps partiel notamment. On peut espérer que cet appel sera entendu et qu’il sera suivi surtout d’autres initiatives plus concrètes. La préparation du 8 Mars et ensuite les Etats généraux sur le travail des femmes des 17 et 18 avril ne pourraient -ils être l’occasion de débattre en profondeur des initiatives qui peuvent êtres prises par les femmes qui désirent être « actives et vigilantes ».
Les femmes, par leurs luttes et leurs suffrages, ont largement contribué à la défaite de la droite et à l’arrivée de la gauche au pouvoir.
Elles sont en droit d’attendre de ce changement une amélioration significative de leur situation dans tous les domaines de leur vie.
Cependant, il est évident que d’importants obstacles d’ordre économique, politique, idéologique devront être surmontés.
La crise économique, l’accroissement du chômage créent une situation largement exploitée par les forces réactionnaires avant le 10 mai pour tenter par des moyens divers : travail à temps partiel, travail à domicile, politique nataliste... de faire accepter par les femmes une position marginale sur le marché du travail.
Pour notre part, nous qui jugeons de longue date cette situation inadmissible et l’avons toujours combattue, nous disons que céder si peu que ce soit à ces pressions serait compromettre l’avenir des femmes et celui de la société.
La surexploitation des femmes, leur enfermement pour l’immense majorité d’entre elles dans des fonctions subalternes et sous-payées, l’utilisation et le renforcement des formes et des mentalités de la société patriarcale sont des composantes de la stratégie générale de la classe capitaliste, laquelle n’est pas prête à y renoncer.
C’est au droit au travail des femmes et par conséquent à leur place dans la société, que les idées développées sur le « partage nécessaire du travail », en s’appuyant sur la notion traditionnelle des rôles masculin et féminin (aux hommes le travail, aux femmes la famille) font courir le plus grand danger.
Ce serait un. recul grave, en regard des positions revendiquées et conquises dans les luttes par un nombre grandissant de femmes : indépendance économique, refus de voir cloisonner la vie au travail et la vie tout court, de laisser privatiser leurs problèmes, qui sont en fait des problèmes sociaux, et se perpétuer des rapports de subordination dans le couple et la famille.
En même temps, ce serait pour les femmes une dangereuse illusion de croire qu’un gouvernement de gauche, une majorité de gauche au Parlement, les partis et les organisations auxquels elles appartiennent résoudront pour elles et sans elles leurs problèmes. Malgré les progrès réalisés, ceux-ci ne sont pas encore débarrassés de tout esprit paternaliste et infériorisant à l’égard des femmes, ce qui les conduit souvent à minorer les revendications féminines dans la hiérarchie des urgences.
Pour toutes ces raisons, à la lumière des enseignements de l’histoire et fidèles à celles qui ont participé à la longue lutte féministe pour la conquête de leurs droits, nous incitons les femmes à la vigilance et à l’action.
Vigilance et action dans les entreprises, établissements, universités pour exiger le respect de l’égalité de rémunération, de formation et de promotion.
Vigilance et action dans les organisations politiques et syndicales, pour qu’en même temps que la lutte commune, en même temps que l’indispensable lutte de classes, soit pris en compte le non moins indispensable combat pour leurs revendications propres et pour le partage équitable des responsabilités dans les organismes de décision.
Vigilance et action pour que la gauche au pouvoir prenne les mesures concrètes et suffisantes pour faire passer dans la vie les idéaux socialistes inséparables d’une libération réelle des femmes dont le droit au travail et à l’emploi, la revalorisation de ce travail, sont des facteurs déterminants.
Sans doute toutes les femmes ne sont-elles pas encore acquises à l’idée même de leur libération, à la conscience de ce qu’implique la défense de leurs droits dans tous les domaines.
Pour devenir majoritaires, les idées de progrès ont toujours eu besoin de la lutte idéologique. Ce combat aussi doit être mené.
Avec toutes les femmes qui le voudront, avec tous les esprits progressistes nous le mènerons.
Paris, le 2 février 1982
Simone Aubert employée de presse syndicaliste -Anita Bensaid statisticienne -Simone de Beauvoir écrivain -Patricia Bouiilaguet-Bernard économiste -Danièle Chabaud sociologue -Christiane Chevallier syndicaliste -Françoise Cribler géographe -Madeleine Colin syndicaliste -Anne-Marie Dardigna écrivain -Françoise Durand enseignante -Denise François professeur en linguistique -Dominique Fou-geyrollas économiste -Geneviève Fraisse historienne -Annie Gauvin-Ayel économiste -Danièle Kergoat sociologue -Annette Langevin sociologue -Annie Leclerc écrivain -Evelyne Le Garrec écrivain -Irène Lezine psychologue -Margaret Maruani sociologue -Andrée Michel sociologue -Ruth Padrun socio-économiste -Frédérique Piel syndicaliste enseignante -Madeleine Reberioux sociologue -Chantal Rogerat journaliste syndicaliste -Marguerite Thibert ancien chef de section au B.LT. -Rolande Trempe historienne -France Vernier professeur de littérature -Madeleine Vignes syndicaliste -Marie-Hélène Zyiber-berg-Hocquard historienne.
Informations : M. Colin 22 av. de Saint-Mandé, Paris 12e