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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

Philippines : Interview

Cahiers du féminisme, n° 19, mars - avril 1982 · p. 41-44 · 2 933 mots

Entretien avec Sonia Rupon.

Jusqu ’à présent, les Cahiers du féminisme ont peu parlé de la situation des femmes en Asie, de leur oppression, de leurs luttes. Avec cette interview de Sonia Rupon, de passage à Paris, qui travaille à Manille dans un organisme d’action sociale, nous inaugurons donc une rubrique qui devrait se poursuivre dans les prochains numéros par des articles sur les femmes en Chine, en Thaïlande...

• Comment se présente la situation générale aux Philippines ?

Il y a plusieurs indices qui montrent l’aggravation de la crise économique et politique aujourd’hui aux Philippines. L’économie se détériore rapidement, l’inflation a atteint le taux de 30 % l’an passé ; les produits de base comme le fuel, l’électricité, l’eau, la nourriture font partie des produits qui ont enregistré les plus fortes hausses tandis que les salaires réels des travailleurs philippins sont tombés à un niveau parmi les plus bas du monde.

Sur une population active de 27,7 millions de travailleurs, plus de 40 % souffrent du chômage et du sous-em-ploi. Les travailleurs et les paysans qui représentent 90% de la population doivent se contenter, quant à eux, de salaires très bas. Pour huit heures de travail, le salaire de base se situe entre 10 et 12 francs français par jour pour les ouvriers et à un niveau bien plus bas pour les travailleurs agricoles. A cet appauvrissement s’ajoute le fardeau de l’augmentation des impôts qui constitue l’un des plus sûrs moyens du gouvernement Marcos de régler la dette extérieure qui se chiffre à 15 milliards de dollars américains. Les prêts viennent principalement de la Banque mondiale et de la Banque pour le développement de l’Asie. Il est paradoxal de noter que ce développement a eu pour conséquence la dislocation massive des minorités nationales et de la population des fermiers ; c’est le cas du projet du bassin de la rivière Chico où 100 000 Kalingas (1) ont été menacés de la perte de leurs terres et de leurs rizières ancestrales. De nombreux hommes et chefs de tribus sont morts en s’opposant à ce projet. Il faut rappeler aussi l’expulsion forcée des habitants des bidonvilles de Tondo et de Navotas où l’on est en train de construire un grand port international. En fait, ces projets ont pour but de servir les intérêts des sociétés multinationales (américaines, japonaises et européennes) qui bénéficient d’une situation privilégiée pour exploiter les ressources locales en échange de l’investissement de leurs capitaux. Finalement, ce sont les Philippins qui sont perdants dans la mesure où ces sociétés ont autorisées à rapatrier tous leurs bénéfices.

Vingt et une zones de « commerce libre » sont en projet sur l’ensemble du territoire, zones dont l’attrait premier pour les investisseurs étrangers est : une main-d’œuvre bon marché, la protection gouvernementale et un droit illimité de rapatriement des bénéfices. L’expulsion en masse de secteurs entiers de la population est également rampante dans les zones dites de propriété des multinationales, les fermiers et leurs familles perdant ainsi leurs terres.

L’aggravation de la situation économique a entraîné le départ de nombreux Philippins qui espèrent trouver ailleurs de meilleurs salaires. L’exploitation des travailleurs et l’exportation de la main-d’œuvre sont favorisées par le gouvernement : c’est en effet le meilleur moyen de faire entrer des dollars. Le gouvernement utilise également les difficultés économiques pour exploiter le travail des femmes et encourager l’industrie touristique, notamment par le développement spectaculaire de la prostitution des femmes et des enfants. Ces politiques économiques ont rencontré une opposition croissante de différents secteurs de la population, en particulier celle des plus opprimés. Pour contenir cette opposition, la loi martiale a été instituée en 1972. Depuis, 60 000 Philippins ont été arrêtés et emprisonnés, sans procès ou inculpations, et beaucoup d’entre eux sont encore en prison. De nombreux rapports font état de tortures et de nombreuses disparitions après les

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE arrestations. La militarisation a continuellement progressée dans les zones de forte opposition et là où les multinationales sont implantées. Les grèves étaient interdites et les médias passés sous contrôle gouvernemental. Aujourd’hui, en dépit de la politique de « normalisation » menée par le régime et de ses déclarations de lever la loi martiale, des témoignages venant de tout le pays confirment la poursuite de la répression et le non-rétablissement des libertés humaines élémentaires. Les massacres de familles musulmanes dans les îles du Sud, au cours des trente-trois dernières années, sont indubitablement des actes de génocide, et ces régions sont toujours sous la loi martiale. Malgré la fin de la loi martiale le 17 janvier 1981, le budget militaire reste le plus important, les décrets présidentiels s’appliquent toujours, la nouvelle loi autorisant les grèves impose des restrictions supplémentaires et a, de plus, le pouvoir d’interdire les syndicats qui organisent des grèves illégales. Il y a très peu de temps, en mai dernier, des travailleurs qui menaient une grève ont été tués. L’ampleur de la répression économique et politique est la conséquence de la volonté des Etats-Unis de préserver leurs intérêts économiques et politiques aux Philippines. Les Philippines restent une base stratégique des forces navales et aériennes américaines dans le Pacifique et une source sûre de matières premières. Cependant, malgré la force de la clique Marcos-Etats-Unis, la résistance organisée s’élargit rapidement et se manifeste par des luttes spécifiques et unies des fermiers, des pauvres des villes, des groupes tribaux, des ouvriers, des étudiants, des groupes religieux progressistes. La résistance armée dans les zones rurales est menée par la Nouvelle armée du peuple, branche militaire du nouveau Parti communiste des Philippines qui dit être opérationnelle dans quarante et une provinces. Dans le cas de la guerre du Mindanano (2), la lutte armée est menée par le Front national de libération Moro. Un autre secteur important, quelque peu négligé dans le passé, est en train de s’organiser, c’est celui des femmes. La nécessité de libérer les femmes est maintenant ressentie comme une lutte importante dans le contexte de la lutte générale pour la libération.

• Quelle est la « place » des femmes aux Philippines ?

Aux Philippines, la structure familiale est patriarcale, et la famille étendue a une grande influence dans les décisions du foyer. En général, c’est le mari qui rapporte l’argent à la maison, tandis que l’épouse s’occupe du budget familial, des comptes, de l’éducation des enfants et de la défense des valeurs morales. Le plus souvent, le monde des femmes est borné par la maison et la famille, mais ceci est dû largement au conditionnement culturel. Dès leur enfance, on prépare les filles à concentrer leur intérêt sur la cuisine, la couture, le ménage. Dans le cadre du mariage, la femme offre ses services, sexuels ou autres, en échange de la sécurité économique que lui fournit son partenaire. La plupart du temps, elle doit abandonner son travail et sa carrière au bénéfice de ses devoirs d’épouse en laissant place à l’avancement de son mari ou de ses enfants. D’après les lois, seul l’homme peut décider du lieu de résidence de la famille ; la femme ne peut exercer une profession qu’avec l’accord de son mari, et c’est lui qui administre les biens conjugaux. Le mari peut obtenir plus facilement une séparation légale. Le Code civil donne aux deux parents l’autorité sur les enfants légitimes mais, en cas de désaccord, la décision du père prévaut, à moins que le tribunal en décide autrement. Il est important de noter que l’infériorisation des femmes est apparue avec la colonisation espagnole, pénétrée de morale catholique, qui a duré trois siècles. Ceci tranche nettement avec les pratiques égalitaires de la période primitive communautaire et celles des tribus ethniques de l’intérieur qui ont résisté victorieusement à l’hispanisation. Les femmes avaient des droits égaux en matière de propriété, elles étaient souvent chef de famille, gardaient leur nom de jeune fille après le mariage ; elles pouvaient divorcer et diriger une tribu. Aujourd’hui, le divorce n’est toujours pas légalisé. On peut dire que la subordination des femmes aux Philippines est apparue en même temps que la stratification en classes est devenue dominante, pendant la période coloniale.

Dans le domaine de l’éducation, on trouve plus de femmes que d’hommes, ce qui est conforme au rôle d’éducatrice assigné à la femme. Bien évidemment, leur niveau d’études est déterminé, pour beaucoup, par leur appartenance de classe. De nombreuses femmes ont accédé à des professions autrefois réservées aux hommes, mais ces femmes, qui ont eu la possibilité de terminer leurs études, appartiennent aux classes moyenne et supérieure. Pour celles qui font partie des couches inférieures de la société, les femmes des campagnes par exemple, le niveau d’études dépasse rarement celui de l’école élémentaire. La profession d’enseignant est principalement exercée par des femmes mais les supérieurs hiérarchiques sont en majorité des hommes. Peu de femmes peuvent occuper des postes administratifs de haut niveau ; celles qui les occupent viennent principalement de familles aisées. Les femmes qui ont atteint un haut niveau d’études peuvent aussi exercer leur profession grâce à leurs

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE domestiques. Cette situation illustre clairement le rapport de domination qui peut exister entre des femmes de classes sociales différentes.

• Quelle est la situation des femmes travailleuses ?

Selon les statistiques gouvernementales, il y a 24 millions de femmes sur 48 millions de Philippins. Il y a 5 400 000 travailleuses parmi lesquelles on compte un million d’ouvrières d’industrie ; plus de la moitié des travailleuses travaillent dans l’agriculture. En règle générale, les salaires masculins sont supérieurs aux salaires féminins, à travail égal et à qualification égale. Le salaire des femmes est considéré comme un simple salaire d’appoint, ce qui explique partiellement les salaires de seconde zone donnés aux femmes. Dans l’agriculture, par exemple, dans les fermes qui cultivent le riz et le maïs, le travail féminin type, c’est le repiquage, l’ensemencement, la moisson, le battage. En dépit d’une contribution significative à la production agricole, les femmes sont généralement payées moitié moins que les hommes dont les salaires sont déjà assez bas. Un travailleur agricole masculin reçoit actuellement un salaire de base de 7 à 8,50 francs français par jour. Dans le secteur industriel, les travailleuses les moins payées se trouvent dans des industries comme l’électronique, le textile et la confection. Ce sont des industries où le travail est intensif et qui sont tournées vers l’exportation. Elles sont donc autorisées à verser de bas salaires en fonction de la politique gouvernementale en faveur des sociétés multinationales et d’autres investisseurs étrangers.

Ces industries sont aussi celles qui rapportent le plus de dollars, mais leur rapide croissance se fait uniquement grâce à l’exploitation économique et sociale des femmes. Prenons par exemple la société de confection Viron dans la région de Bataan: 93% des travailleurs sont des femmes qui doivent travailler seize heures par jour, sept jours sur sept... Pas de congé maladie, aucun avantage concernant la maternité, et pourtant les femmes gagnent moins que le salaire minimum. Dans d’autres usines, les femmes se plaignent aussi des rendements trop durs, des quinze malheureuses petites minutes de pause accordées pour le repas, du temps trop limité laissé pour aller aux toilettes, des heures supplémentaires imposées, des accidents et de l’insécurité permanente au travail. Il y a aussi des cas où des femmes ont été menacées de licenciements si elles n’acceptaient pas les avances sexuelles de leurs chefs. Les firmes multinationales profitent des qualités traditionnellement « féminines », telles que la patience, la persévérance, l’endurance et la tolérance, face à un travail complexe et minutieux aussi bien que répétitif et monotone. Cependant, dans ces secteurs d’activité, les femmes ne gagnent que 35% du salaire masculin. Les femmes sont donc doublement exploitées.

• La prostitution et le tourisme sexuel sont des aspects connus des Philippines. Quelle place occupent-ils réellement ?

Le tourisme est une des solutions du gouvernement face à la détérioration de la situation économique du pays. C’est ce qui explique l’importance de son développement malgré ses effets désastreux pour la population. La misère provoquée par les multinationales pousse les femmes de la campagne à quitter leur foyer dans l’espoir de trouver un emploi en ville. Malheureusement, nombre d’entre elles se trouvent happées par le réseau touristique, les « jolies filles » faisant partie des bagages du touriste. Elles finissent comme filles de bar, de sauna ou comme masseuses. Leurs services peuvent être assimilés à ceux d’une prostituée. La présence des bases navales et aériennes américaines à Olongapo City et à Subic Bay est un autre facteur qui encourage la prostitution. Environ trente mille femmes sont employées dans cette région. C’est un des secteurs les plus dégoûtants en raison des spectacles de perversions sexuelles qui s’y déroulent. Le tourisme sexuel est lié au développement récent des voyages organisés pour les Japonais (en 1978, on a enregistré plus de deux cent mille touristes japonais). Dès que la nuit tombe, ils sont conduits en voiture là où ils peuvent choisir une femme pour la nuit parmi beaucoup d’autres. Sur soixante dollars versés pour la nuit, dix dollars seulement reviennent à la femme, le reste étant réparti entre le propriétaire du club, le responsable du voyage, le guide local et le guide japonais. La prostitution est illégale aux Philippines mais les permis accordés aux propriétaires de clubs et les contrôles médicaux imposés aux « hospitality girls » mettent en évidence la complicité du gouvernement dans ce commerce. Un autre phénomène se développe, c’est l’arrangement de mariages entre des femmes philippines et des étrangers par l’intermédiai-res d’agences matrimoniales étrangères en particulier d’Australie, de Nouvelle Zélande et d’Europe. Cela se fait généralement à l’aide de photos publiées dans des catalogues accompagnées d’une description des traits de caractère significatifs de ces femmes. C’est une proposition alléchante pour des femmes qui cherchent à échapper à la misère...

• Le gouvernement développe-1-il une politique de limitation des naissances ? Quelle est la situation des femmes en matière de contraception, d’avortement ?

Les questions de l’avortement et de la contraception ont été peu

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE évoquées à cause des problèmes de prostitution qui sont mis en général au premier plan. Cependant, les femmes ont pris conscience de la nécessité de limiter le nombre de leurs enfants en raison des difficultés économiques et des coûts de la scolarisation des enfants. Le gouvernement encourage bien évidemment la contraception à l’instigation des Etats-Unis qui financent les projets dans le but, avant tout, de limiter de manière autoritaire le développement de la population. A certains moments, le personnel du planning familial venait dans les villages et forçait les femmes à subir une ligature des trompes, ce qui provoquait la peur parmi les communautés villageoises. L’avortement n’est pas légal, mais il existe. Cela oblige les femmes pauvres à se rendre clandestinement chez des médecins et à subir des avortements dans des conditions d’hygiène précaires. Les femmes riches ont toujours la possibilité d’avorter dans de bonnes conditions, certaines se rendant à l’étranger. L’avortement reste encore tabou, 85% de la population étant catholique.

• Existe-t-il un mouvement de femmes ?

Il y a beaucoup de groupes femmes dans tout le pays, mais la plupart d’entre eux sont de droite, conservateurs, ce qui contribue au renforcement de l’oppression des femmes aux Philippines. Certains se fixent même comme objectif de mieux préparer les femmes à leur rôle d’épouse et de mère et ont l’appui du gouvernement et de l’Eglise. Il existe une certaine sensibilisation aux problèmes sociaux parmi certaines femmes des couches privilégiées qui les amène à mettre en cause la place des femmes dans la famille et la société, mais cela reste très limité. Il y a eu aussi un mouvement de femmes impulsé par la gauche radicale, en 1970, appelé le Makibaka, selon lequel la libération des femmes ne peut se réaliser qu’après la libération du peuple philippin de son exploitation. Quand la loi martiale a été imposée en 1972, cette organisation a été interdite et dissoute. Dans la période récente, un phénomène de prise de conscience et d’autoorganisation est apparu. A la campagne, des femmes du PC et de la Nouvelle armée du peuple participent à un travail d’éducation de masse parmi les femmes des villages tandis que d’autres apportent leur contribution à la lutte en prenant les armes. Des femmes ont aussi un rôle dirigeant dans leurs luttes spécifiques : par exemple, les femmes des tribus à Kalinga, où l’on construit un barrage, se sont opposées aux militaires et ont réussi à leur interdire l’entrée de. leurs communautés grâce à leurs efforts et à leur imagination. Dans de nombreux bidonvilles, lors des expulsions, quand les équipes de démolition arrivaient et que leurs maris étaient au travail, les femmes se servaient de leur corps comme de barricades. Les femmes sont aussi présentes dans la lutte pour les droits démocratiques. Quelque soixante groupes pour les droits de l’Homme, religieux et laïcs, se sont regroupés à l’occasion de la visite du Premier ministre japonais pour manifester contre le tourisme sexuel dans le tiers monde. Aujourd’hui, une organisation nationale de femmes est en train de se constituer, qui ne sépare pas la lutte pour la libération des femmes du combat pour la libération nationale. Sa cible, ce sont les femmes des médias, les avocates, les femmes médecins et le personnel de santé, les ouvrières des villes, les paysannes et les ménagères. Ces femmes cherchent à toucher les écoles, à faire des recherches, à mettre en place des groupes d’étude qui leur permettront plus tard de forger une idéologie féministe en prise sur la réalité. Toutes les chances sont donc réunies pour que les femmes se mobilisent pour leur propre libération aux côtés du peuple en lutte et aussi contre les contraintes culturelles qui les emprisonnent depuis de si longues années.

Notes

  1. (1) Tribu du Nord qui travaille sur les terrasses de riz.
  2. (2) Région Sud des Philippines où il existe une guerre entre le peuple BangsaMoro (musulmans) et le gouvernement philippin.

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