SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE « LE GOULAG QUOTIDIEN DE LA FEMME SOVIETIQUE »
L '. Almanach « Femme et Russie » a été le premier samizdat féministe à avoir entamé une réflexion sur les problèmes quotidiens de la femme soviétique en 1979. Des problèmes qui, depuis déjà longtemps attendent une réponse. Des problèmes que la presse officielle passe de fait sous silence. Et ceux-ci sont nés, se sont développés dans le goulag quotidien des femmes soviétiques. L 'Almanach a reçu un accueil chaleureux dans le monde entier, alors que la réaction des autorités soviétiques a été diamétralement opposée. Les collaboratrices de « Femme et Russie » ont été en butte à de nombreuses répressions, allant de la convocation au KGB à l'arrestation.
Après mon expulsion on a confisqué à la rédaction l’unique bibliothèque féministe de toute l’Union soviétique. On a confisqué les manuscrits de quatre numéros de l’Almanach, les machines à écrire, ce qui revenait à vouloir nous priver de l’unique possibilité de diffuser le samizdat. En effet chez nous les photocopies sont défendues et vous risquez d’être accusé d’espionnage, car les machines se trouvent en général dans des entreprises concernées par le secret militaire. Et que dire des typographies clandestines ! Le temps sont durs pour les révolutionnaires d’aujourd’hui en Russie — notre oarto-cratie a bien étudié la révolut :>n et sait comment la contrer. A la différence des autres institutions de l’URSS, le KGB a une approche personnelle de l’individu — muni d’appareils électroniques mis au point par des spécialistes, le KGB étudie minutieusement l’atmosphère psychologique familiale et le caractère de la victime avant de passer à l’action. Aujourd’hui le PCUS n’a rien à envier à l’Inquisition : les méthodes ont changé, pas le rôle.
Natalia Lazareva et Natalia Mal’ceva, arrêtées en 1980 pour leur participation à l’Almanach, sont aujourd’hui libérées grâce à nos efforts, mais leur activité est paralysée dans la mesure où elles se trouvent sous l’infatigable contrôle des autorités. Olga Vinogradova, femme simple et déjà âgée, qui a travaillé 25 ans comme technicienne dans une entreprise de radiocommunications, nous a aidées, et c’est pourquoi elle a été menacée et soumise à une perquisition lâche — il y avait chez elle nos journaux, nos photographies, notre correspondance : tout cela, les jeunes loups du KGB l’ont fourré dans un sac, un matin très tôt, après avoir saisi une partie de sa bibliothèque personnelle ; et voilà déjà de nombreux mois qu’elle ne peut obtenir qu’on lui rende ces choses. Je voudrais attirer tout particulièrement votre attention sur la destinée de Kari Unksova et Galina Grigor’eva, fidèles collaboratrices de Femme et Russie, auxquelles on a également beaucoup confisqué, et qui sont dans l’obligation de se cacher, en dépit du fait qu’elles aient chacune deux jeunes enfants à leur charge. Zoïa et Valeria (prénoms sous lesquels avait été publiée leur interwiew Femme en prison — Galina Grigor’eva les avait interrogées à leur sortie de prison, où on les avait jetées pour « parasitisme ») ne peuvent toujours pas trouver de travail convenable et risquent d’être de nouveau arrêtées en vertu des mêmes articles. Les tontons précautionneux du KGB leur portent une attention soutenue : et comme chacun sait, cette attention coûte cher.
Je ne peux maintenir le contact avec mes collaboratrices que par des canaux non officiels car la poste intercepte toute information un tant soit peu sérieuse, ce qui ne sert qu’à exposer à un danger superflu celles qui se trouvent en Union soviétique. Cependant les femmes ont finalement un tel besoin de dire leur malheur qu’elles m’ont envoyé en très peu de temps une quantité de matériel suffisante pour composer le N° 5 de l’Almanach et notre bulletin international Femme et Russie ; bulletin auquel, je le précise, collaborent non seulement des auteurs soviétiques mais encore des femmes du « camp socialiste » dans son ensemble. Les Polonaises et les Tchèques sont particulièrement actives, mais il y a aussi des Bulgares, des Roumaines, des Hongroises. J’ai enregistré au Canada une conversation avec une femme chinoise, en stage à l’université. J’aimerais souligner que la plate-forme de notre Almanach est pluraliste et que nous travaillons avec des femmes de convictions diverses. De la même manière que cette chinoise exprimait son mécontentement face à certains aspects du système, il nous arrive d’entendre les plaintes « officieuses » des femmes soviétiques. L’une d’elles, secrétaire du comité de quartier du Komssomol, décrit l’épisode suivant : une délégation de femmes venues d’une école de Leningrad devait venir au comité. L’homme avec lequel elles travaillent depuis longtemps s’adressa à notre héroïne en ces termes : « Les bonnes femmes vont s ’amener, fous leur du café sur la table. » Même elle, habituée au civisme de nos activistes, s’est troublée : « Il m’a parlé comme si j’étais un robot insensible. Et quel mépris de grand seigneur il y avait dans ces mots, tant envers la délégation qu’envers moi — femme ». Oui, l’émancipation est clamée chez nous, mais n’est réalisée à aucun niveau. C’est pourquoi l’une de nos exigences profondes est : 50 % de femmes au bureau politique parce que nous représentons la moitié de la population soviétique, nous qui donnons la vie et qui élevons la génération future.
Ces conceptions de notre mouvement ont été très bien saisies par les auteurs du spectacle théâtral Mère et Femme de Russie, mis en scène à Co-
SI TOUTES LES FEMMMES DU MONDE
Tatiana
Tatiana Mamonova, peintre dissidente d’Union soviétique, a été expulsée d’URSS le 20 juillet 1980 en raison de ses activités de rédactrice de l’Almanach des femmes dont le premier numéro est sorti à Léningrad en septembre 1979. Le premier numéro Femmes et Russie, le deuxième Des femmes russes et le troisième ont été publiés en français, aux Editions des femmes. Le quatrième numéro doit être publié prochainement chez un autre éditeur. L’importance de cette revue féministe dissidente qui publia des témoignages de femmes d’horizons très différents n’échappa pas au KGB. C’est pourquoi la revue fut interdite, ses rédactrices réprimées.
Aujourd’hui, Tatiana Mamonova poursuit ses activités en parcourant le monde pour développer la solidarité internationale avec les militantes emprisonnées et continuer à sortir son journal en direction de l’URSS.
C’est donc un très grand honneur pour les Cahiers du féminisme de publier cette tribune de Tatiana Mamonova qui mêle étroitement dans ses déclarations publiques son engagement féministe à la lutte pour le socialisme.
penhague par des Danois. La pièce est actuellement en cours de traduction en polonais, et les spectateurs polonais devaient la voir en février 1982. Cela devait être notre manière d’exprimer notre solidarité et notre soutien au mouvement féministe en Pologne qui se développe de manière encore plus heureuse qu’en URSS, car la société polonaise est plus ouverte. Les derniers événements en Pologne ont malheureusement reporté la réalisation de nos espoirs.
Il ne faut pas oublier que c’est en Russie que se trouve le centre du totalitarisme, et que nos femmes y sont privées du droit élémentaire de faire savoir leur douleur. Notre Almanach offrait aux femmes cette possibilité, et il est très vite devenu clair (d’après les lettres, les articles, les déclarations des femmes), qu’une reconstruction totale de la famille est indispensable, car elle perpétue tout à fait les traditions patriarcales, sa transformation en une famille égalitaire est indispensable, en une famille où l’homme ne se sentirait pas un maître, où il partagerait les tâches domestiques avec la femme. Dans les années vingt courait l’idée d’un salaire ménager, que l’on verserait aussi bien aux femmes qu’aux hommes à celui qui préférerait s’occuper de la maison. Il faut dire qu’une telle loi a été édictée récemment en Suède et que les hommes ne considèrent pas comme honteux de prendre ce congé. Mais en Union soviétique, qui s’est claironnée Etat socialiste, les femmes, en fait de main tendue, ne voient qu’un poing — celui de leur mari ivre ou celui du KGB. Plus la femme proteste, plus la pression que l’on exerce sur elle se fait lourde. Qu’il s’agisse d’une participante du mouvement syndical — de notre SMOT, comme Valerija Novodvorskaja ou Natalia Lesnicenko, qu’il s’agisse d’un membre du groupe Helsinki, comme Tatiana Velikanova ou Tatiana Osipova, qu’il s’agisse d’une femme défendant le droit à la liberté de conscience comme Nadezda Brykova ou Tatiana Scipkova, qu’il s’agisse d’un membre de la commission de travail non officielle qui se bat contre l’illusion de la psychiatrie à des fins politiques, comme l’initiatrice de la commission Irina Grivnina ou encore d’une victime de cette psychiatrie-là comme Natalia Saveleva, qu’il s’agisse d’une participante du mouvement pour l’indépendance nationale, comme Raissa Rudenko ou Olga Matusevic, le résultat est le même : répressions. Répressions qui n’épargnent pas les femmes artistes. La femme peintre Natalia Zilina, qui avait pris part aux expositions non conformistes, se trouve actuellement dans une situation catastrophique. Notre grande ballerine de Leningrad Alla Osipenko a reçu du pouvoir un très sévère avertissement quand elle a proposé son appartement spatieux pour l’exposition de ces peintres « non reconnus par la culture officielle » comme N. Zilina. La liste des femmes persécutées est sans fin, je voudrais aussi rappeler Malva Landa, Listvina Ljudimila, Oksana Mesko, la poétesse Irina Senik et nos amies baltes : Zene Navickajte, Ona Vitkauskajt et d’autres encore comme Ida Nudelj ou Elena Bonner, mais il faudrait bien plus d’un article ou d’une intervention pour cela. Am-nisty International recueille minutieusement tous ces documents depuis plus d’un an et fait, à ma connaissance, tout son possible pour obtenir la libération des prévenues. Quant à moi, en tant que rédactrice en chef de l’Almanach Femme et Russie j’ai reçu à maintes reprises le soutien d’Amnisty International au Canada, en Angleterre, en Scandinavie, en Suisse, en France. Je suis heureuse que nous puissions travailler ensemble pour le bien de l’humanité.
Notes
- Paris, fin 1981, début 1982 Tatiana Mamonova