Dans le dernier numéro des Cahiers du féminisme, nous avons publié une interview du MLF (déposé). Voici notre réponse.
Samedi Ier Mai 1982, deux cent cinquante femmes environ se sont réunies à l’appel du MLF (déposé) pour constituer la Confédération syndicale des femmes composée de trois branches : le syndicat des femmes qui font et élèvent des enfants, le syndicat de femmes travailleuses à la maison, le syndicat de travailleuses professionnelles qui regroupent pour l’instant des enseignantes, des travailleuses de la santé, du secteur « études et recherche », de l’édition. Cette assemblée avait en principe valeur d'assemblée constituante mais les statuts de cette confédération étaient déjà déposés à la préfecture depuis le 22 avril ! Curieuse conception de la démocratie, non ?
Cette Confédération est fondée, comme le précise leur tract d’information, par Antoinette Fouque, leur mère à toutes. Cette dévotion, bien cultivée d’une personne, fût-elle une femme, n’a jamais été la source d’un fonctionnement démocratique dans une organisation militante.
Mais revenons à l’idée de base de cette Confédération : les femmes sont trois fois productrices en faisant et en élevant des enfants, en accomplissant le travail domestique, en ayant une activité professionnelle. Dans ces trois activités, les femmes sont exploitées (par qui ? Les oratrices n’ont pas ressenti le besoin de revenir sur cette question et pourtant...) ; seule la confédération syndicale des femmes peut, selon elles, prendre en compte l’intégralité des revendications des femmes contre leur triple exploitation et en particulier faire reconnaître la contribution spécifique des femmes à « l’accroissement des richesses du pays » en « produisant du vivant » (1 ), c’est-à-dire en ayant des enfants.
Des femmes en mouvements
Le droit à la différence...
A la base de la constitution de cette Confédération syndicale des femmes et notamment du syndicat des femmes qui font et élèvent des enfants, il y a la notion de droit à la différence mise en avant par Psychanalyse et Politique (2). Pour elles, les femmes doivent retrouver leur identité niée par la société patriarcale, identité à rechercher dans la différence sexuelle, biologique. Il est vrai qu’à travers nos luttes, nous avons appris à connaître notre corps, à refuser les humiliations, à être solidaires les unes des autres. Mais ce qui nous unifie, ce n’est pas notre « iden-
FEMMES EN MOUVEMENT tité féminine » mais un combat partagé, le refus de notre oppression. Rechercher une identité féminine dans une société qui opprime les femmes au nom justement d’une soi-disant « compétence naturelle », de leur « faiblesse congénitale », de leur « différence naturelle » ne peut aboutir selon nous qu’à défendre les valeurs éculées de la société patriarcale et capitaliste pour qui le destin des femmes est de mettre au monde et de s’occuper des enfants.
Oui, les femmes ne doivent pas être pénalisées en raison de leur grossesse qui est effectivement un travail. Il est vrai que la grande majorité des femmes mettent au monde des enfants et en ont la charge quasi exclusive dans la société actuelle mais tout le sens de la lutte du mouvement des femmes depuis plus de dix ans, c’est de remettre en cause ce soi-disant destin, en luttant pour le droit des femmes de choisir d’avoir ou non des enfants, pour la liberté et la gratuité de l’avortement et de la contraception, pour le développement d’équipements collectifs notamment de crèches collectives, pour la mixité du personnel dans les établissements qui accueillent les jeunes enfants, pour le partage des tâches ménagères à la maison.
... ou faire reconnaître la maternité comme une fonction sociale
Faire reconnaître la maternité comme une fonction sociale avec tous les droits qui doivent l’accompagner (voir ci-contre), la dissocier de l’éducation des enfants qui, elle, peut être prise en charge de manière mixte dès le début, tel est l’objectif. Mais le syndicat des femmes « qui font et élèvent des enfants », en introduisant de fait une hiérarchie entre des femmes qui « produisent du vivant » et les autres (celles qui ne veulent ou ne peuvent pas avoir d’enfants), en légitimant le lien entre mise au monde et éducation, risque fort au contraire d’enfoncer un peu plus les femmes dans leur oppression.
Des femmes enfermées
C’est le même danger que comporte le syndicat des femmes travailleuses à la maison en voulant faire « reconnaître » le travail domestique des femmes. Et comment ? Les oratrices ne se sont pas beaucoup expliquées sur cette question mais l’exigence d’une indemnité de travail domestique portée sur les feuilles de salaire des femmes, rendue publique à l’occasion du 8 Mars (3), nous donne un avant-goût de la logique infernale dans laquelle sont entrées les militantes du MLF (déposé). Demander le paiement du travail domestique pour les femmes, même si ce n’est que par le biais d’une indemnité limitée ou un salaire minable, c’est encourager les femmes à s’enfermer un peu plus dans la névrose de la bonne ménagère, c’est encourager les hommes à considérer ces tâches comme des tâches de « bonnes femmes » et les femmes comme des « bonnes » à leur service. On ne nous précise pas d’ailleurs contre quel patron ce syndicat devra se battre (le mari ? Les enfants ?).
Une exigence centrale : la baisse massive du temps de travail
On peut s’étonner en outre que des militantes qui prétendent attacher tant de prix à l’indépendance économique et politique des femmes n’aient pas jugé nécessaire jusqu’à maintenant de faire figurer« parmi les mesures d’urgence, les 35 heures maxi pour toutes et tous, sans perte de salaire, ni de mettre en garde systématiquement les femmes contre le piège du temps partiel. A cela les oratrices ont répondu que si, elles étaient en accord avec ces revendications, les femmes devraient néanmoins disposer d’une baisse de temps de travail supplémentaire dans la mesure où ce sont elles qui... On se croirait revenu en arrière quand la direction de la CGT se battait pour que les femmes puissent concilier leur « double rôle de travailleuse et de mère » !
Le mot d’ordre sur l’emploi de Psychanalyse et Politique c’est : « Priorité aux femmes pour l’emploi, pour l’emploi à temps plein, à travail égal salaire égal. » A compétence égalé, carrière égale ! Si nous sommes évidemment en accord avec la fin du mot d’ordre, nous sommes par contre en désaccord avec la notion de « priorité aux femmes pour l’emploi ». Cela peut signifier plusieurs choses.
Soit que les femmes doivent s’opposer aux discriminations à l’embauche et que, dans le cas où un emploi se libère, à qualification égale, une femme doit avoir la priorité ; alors ce mot d’ordre peut se défendre (mais, même dans ce cas, cela nécessite une discussion entreprise par entreprise en fonction de la structure de l’emploi) ; soit, et alors là nous sommes en désaccord radical, qu’en période de chômage /licenciements, il faut inverser l’ordre des priorités du patronat : les femmes trinquent d’habitude, au tour des hommes... Une telle démarche reviendrait à accepter la logique de la gestion de la pénurie de la crise et à renforcer la division, la concurrence hommes /femmes que le patronat sait exploiter à merveille.
La logique de la division
C’est encore la logique de la division qu’ont choisie les militantes du
MLF (déposé) en créant la Confédération syndicale des femmes : « Mais la division syndicale existe déjà, ce n’est pas si négatif, cela renvoie à des différences... » tel est un des arguments avancés au cours du débat le 1er Mai ; Le 1er Mai justement ! Journée, qui à Paris, a été d’une tristesse désolante, tout le monde, excepté les bureaucrates, ayant conscience de l’importance qu’aurait eue, ce jour-là notamment, une riposte unie de tout le mouvement ouvrier à l’insolence de la droite ! C’est alors
FEMMES EN MOUVEMENT qu’elles nous proposent de faire un grand bond en arrière en nous rappelant le temps où des syndicats féminins se sont constitués à la fin du XIXe siècle. Mais comme elles l’écrivent elles-mêmes dans leur hebdomadaire (1), en ce temps-là, les syndicats ouvriers étaient contre le travail des femmes et se refusaient pour certains, comme le syndicat du Livre, à syndiquer les femmes (4). C’est une des raisons qui incite Margueritte Durand (5) à lancer ses propres syndicats, notamment celui des ouvrières typographes. Ces syndicats, sous la tutelle de leur bienfaitrice, ne réuniront que quelques centaines de femmes. Par ailleurs il faut savoir qu’un grand nombre de femmes rejoindront des syndicats féminins chrétiens et/ou dirigés par leur propre patronne. A la veille de la Première Guerre mondiale, ces syndicats d’obédience chrétienne réunissent plus d’adhérentes que les syndicats de lutte de classes. De manière générale pourtant les femmes étaient peu syndiquées, soumises qu’elles étaient à leur double journée de travail et souvent rejetées en raison, de la prétendue concurrence qu’elles faisaient à la main-d’œuvre masculine.
Mais le développement de grèves très dures d’ouvrières, le remplacement de la main-d’œuvre masculine par les femmes dans tous les secteurs de la production au moment de la Première Guerre mondiale, la concurrence des courants féministes et chrétiens, la lutte des militantes syndicalistes féministes comme celles de l’Ecole émancipée, contraindront les syndicats ouvriers à se préoccuper de l’organisation des femmes et à reconnaître leur droit à un emploi. Faut-il considérer cela comme une avancée dans la lutte du mouvement ouvrier et celle des femmes ou comme une régression ? Pour nous il n’y a pas de doute, c’est un progrès dans l’unité de la classe ouvrière contre le patronat. Ce qui nous est proposé à travers la Confédération syndicale des femmes, c’est bien de faire machine arrière.
Les femmes, premières victimes
Il ne s’agit pourtant pas pour nous de dresser un tableau idéalisé de la situation actuelle des femmes dans les syndicats. Les femmes ont été effectivement les premières victimes de la politique de division acharnée des directions syndicales, de l’étouffement de la démocratie syndicale, et des commissions syndicales femmes, de leur refus de mener une bataille conséquente contre l’austérité. Tout cela d’ailleurs venant s’ajouter au phallocratisme ambiant qui, bousculé de multiples fois par le mouvement des femmes et les militantes féministes à l’intérieur des syndicats, n’en est pas moins toujours présent dès que la vigilance s’émousse.
Mais les femmes n’en sont pas moins les premières victimes. D’autres, comme les travailleurs immigrés, ou tous ceux qui refusent les compromis avec le patronat, ou manifestent leur solidarité active avec les travailleurs polonais, sont eux aussi victimes de la politique réformiste des directions syndicales. Faut-il aller aussi dans le sens de syndicats d’immigrés, de femmes ou de syndicats « rouges » ? Certains en ont déjà fait l’expérience, se condamnant rapidement à l’isolement vis-à-vis de la majorité des travailleurs et travailleuses qui font encore confiance à leurs directions même si aujourd’hui une défiance réelle se fait jour.
Ce n’est pas en appelant les femmes à déserter systématiquement les organisations du mouvement ouvrier au profit d’un parti de femmes (le MLF déposé) et de syndicats de femmes que l’on peut avancer dans la lutte pour une société débarrassée de l’exploitation capitaliste et de toutes les oppressions. C’est une illusion complète de croire que cette lutte pour une autre société peut être menée par les femmes seules non seulement pour aussi des raisons quantitatives (l’unité fait la force) mais pour des raisons qualitatives : c’est dans la lutte que les individuals peuvent se transformer, dans la confrontation pas dans la ségrégation.
C’est la lutte féministe dans les syndicats qui est à l’ordre du jour aujourd’hui. Elle est partie intégrante de la lutte engagée pour le respect de la démocratie syndicale, pour l’unité et pour la satisfaction des revendications. Cela suppose bien évidemment le groupement des femmes elles-mêmes dans les syndicats et le développement d’un mouvement indépendant de femmes, de masse et unitaire.
Josette Desbois
Notes
- (1) Femmes en mouvement hebdo, n° 90.
- (2) Instance de recherche du MLF (déposé), pour une analyse de la notion de «droit à la différence », cf. Questions féministes n° 1 et Rouge n° 1010.
- (3) Femmes en mouvement hebdo, n° 82.
- (4) Syndicalisme et féminisme dans le mouvement ouvrier en France Féminisme et syndicalisme en France, M.-H. Zylberberg-Hocquart, éd. Anthropos.
- (5) Margueritte Durand, féministe bourgeoise. qui a lancé le premier quotidien féministe, la Fronde, entièrement fait par des femmes, en 1897.