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SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

USA : L'ERA rejeté par le congrès. Une grave défaite

Cahiers du féminisme, n° 21, octobre 1982 · p. 23-26 · 2 519 mots

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L’ERA rejeté par le congrès

UNE GRAVE DEFAITE

Le 10 juin dernier, le Mouvement des femmes américain et avec lui l’ensemble des travailleurs a subi une grave défaite : malgré dix ans de lutte féministe en faveur de T Equal Rights Amendement (ERA), le congrès des Etats-Unis a repoussé l’amendement qui devait modifier la constitution fédérale pour y inscrire explicitement le principe de l’égalité des sexes.

Légalement il aurait fallu que trente-huit Etats sur cinquante ratifient cet amendement avant le trente juin dernier. Au bout du compte, seuls trente-cinq Etats l’avaient fait au cours des années précédentes. Juridiquement le congrès ne pouvait donc entériner l’Equal Rights Amendement.

Pourtant au-delà des procédures légales, il faut mesurer ce que révèle une telle décision : une modification du rapport de force en faveur de la « majorité silencieuse » et de la droite qui avaient porté Reagan au pouvoir lors des élections présidentielles de 1980. En conséquence, d’autres attaques d’envergure contre les droits des femmes sont à craindre, en particulier contre le droit à l’avortement, depuis plusieurs années déjà remis en cause.

A cette occasion, on ne peut manquer de s’interroger : comment une telle défaite a-t-elle été possible dans un pays où le Mouvement des femmes a des traditions enracinées et en particulier sa principale organisation NOW (National Organisation for Women) qui comptait en juin dernier pas moins de deux cent mille adhérent(e)s ?

Comment cette défaite a-t-elle été possible alors qu’il y a tout juste un an, le dix-neuf septembre 1981, une manifestation monstre contre la politique d’austérité et belliciste de Reagan rassemblait 500 000 personnes environ à l’appel des organisations syndicales, féministes etc. ?

Tout le monde avait observé que lors de ce rassemblement, des milliers et des milliers de personnes portaient le badge « ERA yes » (Oui à T ERA).

Une autre question s’impose immédiatement : après cet échec, quelle sera la nouvelle stratégie de NOW, quelles perspectives se dessinent pour le Mouvement des femmes aux USA ? Pour tenter de répondre à ces questions, nous nous sommes principalement appuyées sur les divers articles rédigés par nos camarades du S WP avant et après le 30 juin, dans « The Militant » notamment.

Sans aucun doute, l’arrivée de Reagan à la présidence en janvier 81 marque un tournant contre les droits des femmes et des travailleurs. Arrivé au pouvoir en pleine crise économique, Reagan ne cache pas ses objectifs : lutte contre l’inflation, réduction des dépenses publiques, allègement de l’impôt pour « favoriser l’investissement ». En clair, il s’agit d’imposer un programme d’austérité aux travailleurs pour mieux reconstituer les profits. Reagan et son équipe proclament en ce sens qu’il faut « remettre l’Amérique au travail ». L’Amérique, expliquent-ils, ne doit plus être un « Etat providence ». Il faut, en revanche, « des ressources suffisantes pour sauvegarder notre sécurité » et « renforcer le système de défense ». Conséquence immédiate : les budgets sociaux sont attaqués et réduits de manière draconnienne. Par contre, les dépenses militaires font un bond et le réarmement devient une priorité absolue. Le chômage et la misère se développent touchant particulièrement les femmes et une formidable offensive réactionnaire est engagée visant à remettre en cause des acquis fondamentaux arrachés par les luttes de femmes dans les années précédentes.

Une offensive réactionnaire qui remonte à loin

Certes, cette offensive de la « majorité silencieuse » ne date pas de 1981 mais il est certain que l’appui de Reagan et de son équipe lui a donné un souffle nouveau.

Dès mars 1981 d’ailleurs l’initiative a été prise par les institutions gouvernementales elles-mêmes :

La Cour suprême a soutenu une loi de l’Etat de l’Utah qui condamne comme un crime l’avortement d’une mineure réalisé sans l’autorisation des parents.

En mai de la même année, le congrès a supprimé les fonds fédéraux affectés au remboursement de l’avortement dans le cadre de l’aide médicale, y compris en cas de viol et d’inceste. Cette décision a donc été plus loin que l’« Amendement Hyde » adopté par le

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE congrès en 1976, qui supprimait déjà l’aide médicale pour les avortements sauf en cas de viol, d’inceste ou quand la vie de la femme était en danger.

Aujourd’hui 15 Etats seulement sur cinquante pratiquent encore des avortements gratuits malgré la loi fédérale qui prévoit (mais pour combien de temps encore ?) de financer les avortements des femmes les plus démunies.

En 1978 et 1979, un million et demi de femmes n’ont pu avorter faute de moyens, de ressources financières en particulier. Pratiquement, il est impossible d’avorter dans 8 comtés sur 10 aux USA. Et les cliniques qui continuent à pratiquer des avortements deviennent la cible de commandos d’extrême-droite qui usent de toutes sortes de moyens de pression pour dissuader les femmes d’avorter et les médecins de pratiquer des avortements. Au début, il s’agissait de simples « piquets » devant les cliniques. On en est maintenant arrivé à l’enlèvement pur et simple. Ainsi, le 12 août dernier, le directeur d’une clinique de l’Illinois ainsi que sa femme ont été enlevés et séquestrés impunément pendant une semaine par un commando appelé « l’armée de Dieu » qui exige d’une part l’arrêt des avortements et le soutien de Reagan dans la bataille engagée pour remettre en cause définitivement le droit à l’avortement reconnu en 1973 par la Cour suprême des U. S. A.

Le but ultime : mettre hors la loi le droit à l’avortement

Le but ultime de cette campagne est en effet de mettre hors la loi, ce droit à l’avortement conquis de haute lutte par les féministes en 1973.

Ainsi en ce moment aux USA, le Sénat discute d’un projet de loi sur la « protection de la vie humaine » selon lequel le fœtus est un être humain. Si ce projet était adopté l’avortement serait automatiquement assimilé à un meurtre et condamné comme tel. Ces dispositions pourraient même être utilisées pour interdire certaines méthodes contraceptives !

Mais depuis 1981, l’offensive de la droite ne s’est pas arrêtée à la question de l’avortement. Les projets de loi visant à rétablir « l’ordre moral » dans la famille, à l’école etc. ne cessent de fleurir. En juillet 1981 a été déposé un projet de loi pour la « protection de la famille » qui se propose entre autres de :

— réintroduire la prière obligatoire à l’école ;

— faire la chasse à l’homosexualité par tous les moyens ;

— couper toute aide matérielle à des manuels ou des publications à caractère pédagogique qui tendraient à contester la division sexuelle des rôles ;

— s’opposer à la remise en cause de la ségrégation raciale à l’école...

Par ailleurs un autre projet de loi envisage de mettre en œuvre des moyens importants pour promouvoir la « chasteté des mineures » et empêcher les jeunes d’avoir des relations sexuelles. Si certaines jeunes sont néanmoins enceintes, on leur conseillera l’abandon de leur enfant pour qu’il soit adopté, plutôt que l’avortement.

Enfin l’administration Reagan est à l’initiative d’un projet de loi qui prévoit que les parents d’une fille mineure devront obligatoirement être informés si celle-ci désire une contraception.

Ce ne sont là encore que quelques-uns des projets réactionnaires en train ou sur le point d’être discutés. On comprend mieux dès lors dans quel contexte s’est déroulé la bataille sur l’ERA, dans quel climat le congrès a pris sa décision...

La bataille pour l’E.R.A

Jusqu’en 1974, les partisans de l’ERA remportèrent des succès significatifs puisqu’un an après le vote du congrès en faveur de l’ERA, en 1972, une trentaine d’Etats, sous la pression des féministes ratifiaient le vote du congrès. Et en 1974, 34 Etats avaient ratifié l’amendement. Il n’en manquait plus que quatre.

Pourtant à partir de cette date, la droite est passée à la contre-offensive et pour aboutir à ses objectifs n’a pas hésité à fonder le mouvement « STOP ERA ». Ce mouvement a bénéficié d’emblée du soutien d’une grande partie du patronat qui en période de crise n’est pas disposé à renoncer aux salaires plus faibles pour les femmes, notamment dans l’industrie textile où les salaires sont scandaleusement bas. En général, à capacité égale, les femmes gagnent 25 °7o de moins que les hommes. Les employeurs n’ont pas non plus envie de payer des amendes pour infractions à la législation sur l’égalité entre les sexes. Enfin dans une période où l’objectif pour le gouvernement et le patronat est plutôt de renvoyer les femmes à la maison pour camoufler le chômage, on imagine quelle arme redoutable contre le patronat pourrait devenir une telle loi sur l’égalité entre les mains de femmes décidées à remettre en cause toutes les discriminations au travail.

Le patronat et la droite contre l'ERA

On comprend dès lors pourquoi la droite et le patronat, y compris les « Démocrates » qui s’étaient prononcés en faveur de l’ERA ont farouchement combattu la ratification de l’amendement. Tous les moyens, tous les arguments, même les plus débiles, ont été utilisés dans cette campagne pour « convaincre » du danger de l’ERA. Un des arguments « choc » du mouvement « STOP ERA » était que si l’amendement passait « les toilettes publiques seraient désormais mixtes ».

L’Indiana en 1977 sera ainsi le dernier Etat à ratifier l’amendement. Et le 30 juin 1982, la défaite des féministes et de tous les progressistes était consommée ; le congrès repoussait l’amendement.

Les raisons d’une défaite

Quelles sont donc les raisons de l’échec de l’ERA ? Avant de répondre il faut rappeler que plus de 450 organisations nationales — y compris l’AFL -CIO — soutenaient l’amendement et que régulièrement les sondages montraient que plus des deux tiers des Américains lui étaient favorables.

Faut-il, comme le fait de la direction de NOW, mettre en cause les élus républicains et démocrates qui, au moment de leur élection, s’étaient déclarés partisans de l’ERA et qui tout bonnement, le jour du vote pour la ratification, ont retourné leur veste ? Certainement, mais en quoi un tel comportement est-il surprenant de la part des deux partis de la classe dirigeante qui font tout pour affaiblir et diviser la classe ouvrière.

Ce qui est plus surprenant en revanche, ce sont les illusions qu’a nourries la direction de NOW vis-à-vis de ces politiciens bourgeois, subordonnant ainsi

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE les intérêts des femmes au bon vouloir de ces derniers.

C’est cette stratégie de NOW plus que la soi-disant trahison des Républicains et des Démocrates qui est en cause, semble-t-il.

Dans sa confusion, la direction de NOW a été incapable et a même refusé de faire un lien entre la nécessaire mobilisation pour défendre le droit à l’avortement, continuemment remis en cause, et la bataille pour imposer l’ERA.

Et en négligeant la bataille sur l’avortement, elle a laissé le rapport des forces se dégrader au profit de la droite, ce qui s’est sanctionné au moment du vote sur l’ERA. La direction de NOW n’a pas compris ou pas voulu comprendre que tout recul même minime sur la question de l’avortement préparait la défaite de l’ERA. Elle a préféré faire confiance aux élus qu’elle croyait avoir gagné à l’ERA. Telle fut son erreur.

C’est donc aujourd’hui l’heure des bilans. Cette grave défaite sur FERA semble avoir profondément choqué les féministes de NOW qui commencent à se rendre compte des implications de cet échec : la droite, forte de ce premier grand succès contre les droits des femmes, s’apprête à poursuivre son offensive sur tous les terrains : l’avortement, la famille etc. Les patrons pourront tranquillement surexploiter leur main-d’œuvre féminine. Ils ne risqueront plus d’être dans l’illégalité etc.

Après l’échec, la colère

La colère et l’indignation ne cessent

Les femmes constituent 42,6% de la population active et 60% des femmes âgées de 16 à 64 ans se présentent sur le marché du travail.

Pendant la crise de 1975, le chômage touchait 9,3% des femmes actives contre 7,9 % des hommes. Mais il touchait 14% des femmes de couleur.

67% des personnes recensées comme vivant au-dessous du seuil de pauvreté sont des femmes.

Compte tenu de la réduction des budgets sociaux, 120 000 places de crèches ont été supprimées. Cela condamne un nombre considérable de femmes à renoncer à un emploi en même temps que sont réduits de manière draconienne les aides au chômage, les aides aux familles nombreuses, et toutes les aides sociales. 500 000 femmes et enfants qui bénéficient de programmes de nutrition, ont perdu leurs droits.

L’ERA (Equal Rights Amendement), (l’amendement pour l’Egalité des Droits) : une bataille de 10 ans.

C’est en 1923 que fut présenté pour la première fois devant le congrès des USA FERA (Equal

Rights Amendement). Formulé ainsi « l’Egalité des droits devant la loi ne sera ni refusée ni restreinte par le gouvernement fédéral ni par aucun Etat en raison du sexe », il ne sera voté que cinquante ans plus tard en mars 1972 par la chambre des représentants et le Sénat. Mais, avant d’être inscrit dans la constitution fédérale, il devait d’abord être ratifié par les trois quarts des Etats soit 38, seuls 35 ont accepté.

de grandir chez les féministes qui réalisent qu’elles se sont laissées duper par les députés républicains et surtout démocrates. Elles comptent bien ne pas se laisser prendre une seconde fois notamment lors des élections qui auront lieu en novembre pour le renouvellement de la chambre des représentants. Leur vigilance sera d’autant plus exacerbée que l’électorat féminin est un enjeu de taille pour les Républicains et les démocrates qui pour la circonstance n’hésiteront pas à retrouver des accents « féministes » si nécessaire.

Quelle stratégie pour NOW ?

Reste que NOW doit maintenant définir clairement sa stratégie. Le choix sera en grande partie déterminé par la réponse qui sera donnée à la question : qui est responsable de l’échec ? Si la réponse est : les hommes nous ont trahi ; ils sont responsables, la tentation peut être soi de « rentrer en force » dans les partis républicain et démocrate pour y tenter une « prise de pouvoir » par les femmes ou de se présenter aux élections pour tenter d’occuper des postes de responsabilité à tous les échelons de l’Etat local, national, gouvernemental contre les « hommes » des partis au pouvoir, ou même de construire un parti de femme...

De telles réponses ne résoudraient pas les problèmes stratégiques de NOW mais risqueraient de l’engager dans une logique politicienne aux dépens des mobilisations de masse. Ce serait une impasse. Pour avancer vraiment et préparer de nouvelles mobilisations de masse qui feront céder le gouvernement, il faudra que la direction de NOW admette qu’elle a fait confiance à des politiciens bourgeois plutôt que de s’appuyer sur la mobilisation indépendante des femmes, qu’elle a préféré se tourner vers les « élus » plutôt que de solliciter le soutien des travailleuses et des travailleurs, eux aussi victimes de la politique réactionnaire du gouvernement. C’est de cette alliance que peuvent surgir les mobilisations de demain et les succès de NOW pour l’avenir. Le débat est ouvert.

Elisabeth RENAN

Claire BATAILLE

Quelle stratégie pour NOW ?

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