Interview d’ AnaL. Pinailillo, militante du MER
Nous avons rencontré Ana L. Pinailillo, militante du M.I.R. (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire).
En 1974 elle est contrainte de quitter son pays. Elle vit quatre années d’exil et en 1978 retourne a Santiago où elle s’intégre dans la lutte clandestine contre la dictature militaire. En 1979 elle est incarcérée pendant 3 ans. Il y a quelques mois, elle a été libérée de prison pour être expulsée du pays. Il ne lui restait que six jours a faire pour terminer sa peine dans les règles, ce qui lui aurait permis d’être libérée à l’intérieur de son pays.
Elle a joué un rôle important dans l’organisation des prisonnières pendant son incarcération dans la prison des femmes le Santiago et dans la prison disciplinaire de « La Serena ». Nous abordons un aspect de la participation des femmes à quelques luttes dans les prisons chiliennes, ainsi que dans les organisations comme le CODEM (Comité de derechos de la mujer). Nous lui avons demandé de nous parler de son expérience de femme militante du M.I.R. au Chilli.
• Nous savons que tu as participé à la formation d’un groupe de femmes dans la prison. Pourrais-tu -tu nous expliquer en deétail cette expérience ?
Bien sûr. Ce qui nous a poussé à nous organiser, c’est la nécessité de nous rassembler pour défendre nos droits, pour faire reconnaître notre statut de prisonnières politiques. Les femmes dans les prisons chiliennes subissent une intensification de la torture et de la répression. Ceci par ce que nous sommes isolées des autres prisonniers politiques, du mouvement de masse et aussi parce que nous sommes numériquement inférieures.
• Tu ne crois pas que la repression s’accentue contre les femmes parce qu’elles sortent de leur rôle traditionnel ? Qu’on les réprime doublement : parce qu’elles sont militantes et parce qu’elles sont femmes militantes ?
Oui, dans la mesure où la révolte a été double : contre le système et contre le rôle que leur attribue la société. Face à cette situation nous avons décidé de nous organiser dans la mesure du possible en formant le « Contingent Féminin Marta Ugarte », Nos objectifs principaux étaient :
-s’organiser contre la torture et la répression dans la prison.
-Pour nos droits minimums en tant que prisonnières politiques.
• C’est-à-dire ?
Le droit à l’expression sociale et politique (le droit de communiquer entre nous et avec l’extérieur, le droit de nous organiser de manière indépendante dans la prison, en tant que femmes). Le droit à la culture (pourvoir recevoir des livres,
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE des revues). Droit à la récréation (pouvoir organiser un minimun d’activités de loisir, comme la gymnastique par exemple. Tous les prisonniers pouvaient le faire sauf nous). Droit au travail (avoir accès aux ateliers de formation, d’artisanat. Nous prisonnières politiques, étions les seules à ne pas avoir ce droit. Droit à la santé (assistance gynécologique par exemple). Le droit de voir nos enfants (les droits de visite sont très limités et accordés selon des critères totalement arbitraires (voir Rouge du 10/16 septembre. 82. )•
Par ailleurs nous nous fixions comme objectifs :
-Nous lier avec les organisations des droits de l’homme.
-Nous lier avec les secteurs popu- tes de nos camarades hommes étaient connues).
On a rompu, d’une certain façon le cercle répressif, l’isolement qu’imposait la dictature, le fait d’obtenir le droit de communication entre prisonniers politiques, par exemple, a permis au « Contingent » de rentrer en contact avec le Comité de Défense des Prisonniers Politiques et aussi avec le CODEM, ce qui a permis le contact avec l’extérieur.
Par ailleurs nous avons commencé à nous lier aux luttes des femmes qui se développaient sur le plan sémi-légal avec le CODEM et les femmes pauvres (poblado-ras) qui s’organisent pour trouver des logements et du travail.
Sur le plan spécifique de nos revendications, on a pu obtenir des droits qui un paysan au moment de l'unité populaire laires pour ne pas rester complètement isolées de leurs luttes.
-Renforcer le travail de la Cordina-tion Nationale des Prisonniers Politiques dont nous faisions partie.
-Nous renforcer politiquement et idéologiquement comme militantes.
• Quels résultats avez vous obtenus à partir de la formation du contingent ?
En premier lieu, on a fait connaître l’existence des femmes prisonnières politiques (jusqu’à ce moment seules les lut- n’étaient pas respectés: Fin 1981, on a obtenu le droit de recevoir des livres et des revues, le droit d’aller aux ateliers, droit aux visites médicales, droit à certains loisirs (1).
• Au moment de la chute de l’unité populaire, les femmes chiliennes avaient obtenu satisfaction partielle sur plusieurs revendications même si cela n’avait pas été reconnu par la loi. Le droit à l’avortement et au divorce (2) -au Chili, quelle est la situation acutuelle ?
Il me semble que la femme chilienne est aujourd’hui plus motivée. Au milieu de toutes les difficultés, elle commence à participer activement à la résistance contre la dictature, en faisant partie du CODEM où elle peut lutter pour ses droits comme femme, tout en étant insérée dans la lutte générale contre la dictature. Elle participe au regroupement de parents des dispatus (où la majorité des membres sont des femmes), des prisonniers politiques et des exilés ou à des organisations de lutte démocratique pour les droits de l’homme. Elle participe aussi à la lutte clandestine en se liant aux activités de la Résistance. Et bien sûr, si les camarades se trouvent en prison, elles participent au « Contingent Féminin ». Il va de soi que la lutte dans la prison ne s’arrête pas à la lutte pour les droits démocratiques, mais qu’elle doit se transformer en un front actif de la Résistance.
• Pourquoi vous êtes vous appelées « Contingent Féminin » et pour quoi Marta ugarte ?
« Contingent Féminin » car nous regroupions des femmes détenues pour des activités de résistance. Ceci impliquait forcément des objectifs et des expériences de lutte clandestine anti-dictatoriale. Nous devions nous organiser avec un minimun de règles et de discipline de fonc-tionnnement pour éviter la répression. Cela demandait un certain engagement.
Nous avions choisi le nom de Marta Ugarte comme exemple de femme combattante. Elle était membre du Comité Central du Parti Communiste Chilien, elle a été violée, torturée et finalement assassinée par la dictature en 1976.
• Militante active de la résistance, tu l’es aussi comme membre du MIR. Pourrais-tu nous dire les propositions que fait ton organisation pour la récupération et l’ex-tention des droits des femmes au Chili?
Nous ne nous sommes pas posé le problème organisationrel du mouvement des femmes. Actuellement nous le considérons comme une question importante, mais nous n’abordons pas ce problème en termes de récupération des droits obtenus ous l’Unité Populaire. Nous impulsons et œuvrons à la consolidation du CODEM (3). Il est évident que la reconquête des anciens et des nouveaux droits s’inscrit dans la lutte révolutionnaire en général.
• Pourrais-tu nous résumer les revendications du CODEM ?
Bon, en premier lieu, le CODEM considère la lutte des femmes dans le cadre politique national. Il propose des revendications liées étroitement à celles du mouvement de masse. Par exemple pour la santé, il revendique des lois qui protégeraient la maternité; le choix du nombre d’enfants (dans le Chili d’aujourd’hui on retire le stérilet au cours des consultations gynécologiques sans l’avis de la femme et sans la prévenir), des garderies pour les enfants, une éducation sexuelle. Et pour
Paysan au moment de l'unité populaire
SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE le logement : des maisons décentes, l’eau potable, des égoûts, l’électricité. Au niveau des loisirs : des lieux adéquats pour les loisirs, pour lutter contre l’alcoolisme, la drogue et la prostitution. Au niveau de l’édcucation : gratuité de l’enseignement, développement des établissements scolaires, contre l’aliénation et la militarisation de l’enseignement. Au travail : contre l’exploitation et pour le droit au travail.
Comme tu peux le voir, la problèmatique des femmes chiliennes n’est absolument pas la même que celle des femmes européennes, dans la mesure où un mini-mun de conditions leur permettent de s’affirmer comme être social. Ceci n’exclue pas des thèmes qui les concerne plus directement comme la sexualité. Nous luttons contre la notion de « femme-reproductrice. »
• Le problème femme se présente comment pour le MIR ?
Les conditions concrètes de la lutte de classes, au Chili, maintenant, combinées au développement d’un mouvement de masse d’un type nouveau en rupture avec les formes traditionnelles d’organisation et de lutte permettent l’apparition d’un mouvement féminin lié étroitement à cette « avancée » populaire.
Le MIR, parti révolutionnaire ne peut pas ne pas inclure la problèmatique femmes dans sa politique, ceci aussi bien sur le plan interne en termes idéologiques et organisationels; que pour la définition d’une orientation spécifique pour le front des femmes. Au Chili, aujourd’hui, l’organisation qui conduit la lutte des femmes, c’est le CODEM.
t Parlons un peu des groupes de femmes au Chili. (4)
Il est difficile pour moi de savoir dans le détail tout ce qui ce passe dans le pays en sortant juste de prison. Hormis mon expérience avec le CODEM, c’est en France que je découvre en profondeur les autres expériences. Je peux te dire qu’il existe plusieurs groupes qui s’occupent de l’étude et de l’analyse de ce thème ainsi qu’un Secteur Féminin de la Cordination Syndicale Nationale. Comme le CODEM il a organisé des rencontres -débats sur de larges sujets comme la participation active de la femme dans la lutte de masse renvendicative, démocratique et populaire et aussi sur des thèmes plus spécifiques.
• Au moment de l’émergence du mouvement autonome de femmes en Amérique latine comme dans le monde, pourquoi le MIR n’avait-il aucune orientation femme ?
Il est nécessaire de rappeler le cadre dans lequel le MIR devait lutter au Chili. Le problème femme n’est qu’un problème de plus auquel nous devons nous confronter dans la clandestinité. Après le coup d’état nous avons concentré nos forces Pour la reconstruction du mouvement de masses, pour la lutte contre la répression, la faim, la misère, la persécution, les assassinats, la torture, l’exploitation dans son expression la plus cruelle. La lutte politique au Chili sous-entend l’affrontement direct en termes de masses et en termes militaires, etc... Tu vois que dans cette situation, la priorité c’est l’accumulation de forces populaires révolutionnaires. C’est dans ce cadre qu’est apparue en plus la nécessité de définir une orientation sur le front féminin comme sur d’autres (...)
• Penses-tu qu’il y a la place pour une lutte féministe au Chili aujourd’hui ? Et
que cette lutte pourrait renforcer la lutte contre la dictature
Evidemment, la lutte organisée des femmes joue un rôle fondamental dans la lutte contre la dictature. Une organisation autonome devrait être liée à la lutte politique générale. Les revendications spécifiques devraient s’inscrire dans le cadre des objectifs généraux de renversement de la dictature, de la construction d’un gouvernement démocratique, populaire et révolutionnaire. Ce n’est qu’à travers la libération du peuple dans son ensemble que l’on peut concevoir la libération des femmes.
Propos recueillis par Luise Briceno.
Notes
- (1) La formation du contingent remonte au début de 1980 à la prison des femmes de Santiago. C’est en septembre de cette même année qu’il apparait en organisant une grève de la faim pour protester contre les conditions infrahumaines de la prison. Le contingent obtient la satisfaction partielle de ses revendications. En juillet 81, il présente publiquement sa plateforme et en coordination avec quasiment tous les prisonniers politiques du Chili, lançe une nouvelle grève de la faim qui imposa des améliorations qualitatives pour les détenus politiques.
- (2) La loi chilienne conçoit le divorce uniquement comme une séparation de corps. Les divorcés ne peuvent pas se remarier, ils restent liés par le mariage.
- A partir des années 60 le nombre de mariage diminue. Les jeunes travailleurs et intellectuels vivent de plus en plus librement leurs relations amoureuses.
- Aussi, à partir des années 70, l’avortement s’est-il relativement libéralisé. L’hôpital Barros Suco de la partie sud de Santiago par exemple, organisait dans ses dispensaires des consultations gratuites dans les quartiers pauvres (gynécologique, information et distribution de contraceptifs et la pratique d’avortements gratuits entre autres).
- Ainsi des tentatives d’insertion des femmes
- au travail hors du foyer ont été faites pendant le gouvernement de l’Unité Populaire. Pendant cette période, à l’initiative de certaines dirigeantes locales, des «Centras de Madrés » ont beaucoup contribué au développement de la formation et à la préparation technique des femmes.
- De même les JAR (Junta de aproviciona-miento publico) -à 80% féminin -ont permis la participation des femmes aux activités sociales.
- (3) CODEM : Comité de Défense des Droits de la Femme. C’est une organisation large et indépendante faisant partie du Comité des droits de l’homme qui, lui fait partie du CODEM : Comité de défense des droits du Peuple, formé il y a trois ans.
- (4) Quant aux organisations féministes proprement dites, elles connaissent depuis deux-trois ans un certain écho, grandissant. Après des années de silence et de dure répression, on semble entrer dans une petite étape de croissance ; un exemple en est donné par le «Circulo des studios de la mujer » : sous cette étiquette un groupe Femmes essaie de s’approcher des autres femmes pour apprendre ensemble à conquérir leur destin.