La question du travail à temps partiel devient de plus en plus importante dans les pays capitalistes, face à la crise économique et à la politique d'austérité. Nous publions ci-dessous de larges extraits d'un article de la revue féministe suédoise « Q », numéro 7 de septembre 1982, par Suzanne Andersson et Ingrid Hedstrom.
Combien de fois avons-nous crié ensemble cette revendication, que ce soit le 8 mars ou le 1er mai ? Combien de pages ont été écrites sur nos revendications et combien de débats avons-nous animés, toujours avec le rêve sous-jacent d’une société différente de la nôtre ? Une société où la priorité serait donnée aux besoins humains et non à la lutte aveugle pour le profit.
Mais qu’est-il arrivé à la journée de six heures ? Malgré nos rêves, nos manifestations et toute l’encre versée, elle semble très lointaine. Le débat a commencé il y a dix ans.
En 1972, la fédération des femmes social-démocrates publie une brochure « La famille dans l’avenir : une politique socialiste de la famille ». C’est la première fois qu’une organisation de masse soulève la revendication de la journée de travail de six heures. Celle-ci est présentée comme une revendication égalitaire dans une société modèle, elle-même plus égalitaire, où les femmes et les hommes auraient les mêmes chances en matière d’éducation, de travail et d’épanouissement individuel.
Au printemps 1974, le débat sur les six heures rompt le silence des syndicats et des partis politiques. Le journal Aftonbladet (le quotidien du syndicat Lands Organisa-tionen, LO) suit le débat de très près. Gumar Nilsson, dirigeant de LO, déclare qu’en principe LO est d’accord avec les trente heures par semaine. En mai 1974, la fédération des femmes social-démocrates a publié une autre brochure intitulée « La journée de six heures ».
Malheureusement, à partir de ce moment, le débat ne progresse plus beaucoup. Cela ne veut pas dire qu’il soit complètement arrêté. En effet « la semaine de trente heures » continue à trouver de nouveaux partisans, par exemple le groupe 8, Arbe- tets kvinnor, SKV (organisations de femmes), et des organisations de gauche. La discussion se poursuit dans les syndicats. Le SPD et les syndicats sont en principe favorables. Mais toujours pas de progrès, rien ne s’est passé.
« Tuez les mythes »
Juste avant leur conférence de 1981, les femmes social-démocrates publient une troisième brochure « Tuez les mythes », dans laquelle on trouve des idées très avancées sur la question de la journée de six heures :
« Nous pensons qu’il est possible de créer une société juste et en même temps de résoudre les problèmes majeurs de l’économie en Suède. Souvent on entend dire qu’il n’y a rien à faire contre le chômage en période de crise économique et qu’il est impossible d’imposer des changements tels que les trente ou trente-cinq heures ou de construire des crèches. Nous pensons différemment. A notre avis, du travail pour tous et toutes, une réduction du temps de travail, et des crèches, sont de l’ordre du possible. C’est un des mythes les plus répandus que de dire qu’on ne peut pas se payer les deux en même temps. Nous essayons de tuer ces mythes dans notre brochure. »
Des mots courageux et judicieux. Mais au lendemain de la conférence Femmes, les projets ont tout à coup été reportés à plus tard. Peut-être les années 2000... Depuis ce temps-là, la fédération femmes ne dit pas grand-chose !
Mais quand les politiciens délaissent leurs revendications, les Suédoises prennent les choses en main elles-mêmes et introduisent la journée de six heures toutes seules. En effet les femmes en Suède travaillent déjà en moyenne trente heures et demie par
« Tuez les mythes »
semaine. Nous parlons du temps partiel, bien sûr ! Car depuis le début du débat sur les trente heures, bien des choses ont changé en Suède.
En 1971, 61% des femmes travaillaient. En 1979, elles étaient 74%. Le taux des travailleuses avec enfants en bas âge (moins de 7 ans) a beaucoup augmenté : une travailleuse sur deux au début des années soixante-dix ; alors qu’aujourd’hui quatre femmes sur cinq ayant de jeunes enfants travaillent. Parallèlement le travail à temps partiel croît. Presque un million de femmes (la poulation de la Suède était de 8.300.000 en 1979) sont employées à temps partiel.
On voit facilement les avantages du temps partiel : enfin on a du temps pour soi, pour la maison, et les enfants. Pour une femme avec des enfants et dont la responsabilité principale est le foyer (ce qui est le cas pour la majorité des femmes), il semble impossible de travailler à temps plein.
Mais les inconvénients du temps partiel sont nombreux. Le premier qui saute aux yeux : le salaire est moindre. Le journal Kommunal (la revue du syndicat des travailleurs municipaux) écrit à propos du travail à temps partiel : « On a introduit le temps partiel de la mauvaise manière : sans compensation économique et seulement pour les femmes ; »
Un salaire à temps partiel rend la femme dépendante de son mari. Cette dépendance peut durer toute une vie, même après la retraite, puisqu’avec le temps partiel la retraite diminue elle aussi. En travaillant à temps partiel, on peut aussi perdre d’autres bénéfices sociaux, par exemple si on est au chômage temporairement. Par ailleurs, souvent les femmes se trouvent ainsi mises à l’écart, moins intégrées socialement. Elles sont aussi défavorisées pour obtenir des stages ou d’autres moyens d’améliorer leurs qualifications.
Quant à la participation à la vie syndicale, elle est loin d’être évidente quand on travaille à temps partiel. 11 y a moins de femmes syndiquées à temps partiel qu’à plein temps, ce qui signifie aussi qu’elles sont moins conscientes de leurs droits et donc plus susceptibles d’être surexploitées.
Malgré tous ces inconvénients, un million de femmes ont choisi le temps partiel. Ceci montre que la journée de six heures n’est pas une revendication de luxe, mais bien un besoin, pour les travailleuses suédoises.
Ainsi ce qui s’est passé dans les années soixante-dix, c’est en fait une répartition du travail existant par le biais de réformes sociales et de l’augmentation du travail partiel. « Le total des heures travaillées a diminué en 1980 par rapport à 1970, mais le nombre de personnes qui travaillent a augmenté de 260.000, c’est-à-dire 15% », a conclu le rapport du syndicat LO en 1981. Une semaine de trente heures crée plus de postes de travail. C’est là l’explication de la revendication des travailleurs européens pour une semaine plus courte (trente-cinq heures pour combattre le chômage).
Jusqu’à présent les syndicats suédois se sont déclarés contre la diminution du temps de travail. Mais la fédération des femmes social-démocrates pense que la journée de six heures est un aspect important du problème du chômage en Suède.
La fédération explique que « s’il n’y avait pas de chômage, ou s’il y avait sous-emploi, dire qu’on ne peut pas financer les trente heures serait dans une certaine mesure acceptable, car le manque de main-d’œuvre pourrait empêcher l’expansion du secteur social ou des exportations ».
Mais évidememnt le problème n’est pas le manque de main-d’œuvre, même si on continue à développer le secteur public et qu’on essaie en même temps d’augmenter la production industrielle.
Le droit à un travail
Peut-être faudrait-il cesser de parler de la journée de six heures et plutôt mettre l’accent sur le droit de travailler au moins six heures par jour pour tous les travailleur(e)s, y compris les handicapé(e)s.
Quand les offres d’emploi diminuent par milliers, quand la journée de travail est moins longue (mais avec des salaires moindres pour les femmes), quand des couches sociales de plus en plus nombreuses sont mises au chômage, n’est-il pas naturel de revendiquer l’introduction de la journée de six heures ?