British Rail passe pour être une entreprise qui ne pratiquerait prétendument pas de discrimination envers les femmes, les embauchant dans des emplois jusqu’alors réservés aux hommes. Judith Arkwright , journaliste à Socialist Challenge, journal de la Ligue socialiste (ex-IMG), section britannique de la Quatrième Internationale, a interviewé Rose Knight, l’une des rares femmes chef de train à British Rail. Elle nous parle de son travail et plus largement des questions relatives à la bataille contre la discrimination sexiste au niveau juridique et dans la pratique.
• On a dit que BR était un patron antisexiste. Comment cela se traduit-il?
— Rose Knight — Par pas grand chose. A BR, les femmes font toujours les métiers les moins rémunérés — femme de ménage, secrétaire, serveuse de cantine. Pour ma part, je suis chef de train mais nous ne sommes que trois femmes pour un dépôt de deux cents hommes. Il n’y aurait d’ailleurs que quarante cheminotes dans tout le pays selon les informations données par BR. Et cela sept ans après le passage de la loi contre la discrimination sexuelle (Sex Discrimantion Act).
Donc que BR soit ou non un « patron antisexiste » ne change rien à l’affaire. La répartition du travail se fait toujours selon des critères sexuels : on donne les métiers les plus qualifiés et donc les mieux payés aux hommes et le reste c’est pour les femmes, c’est-à-dire des emplois sous-payés et sans qualification.
• Pourquoi les femmes ne sont-elles pas dans ces métiers qualifiés ? Demandent-elles à y être embauchées ?
— R. K. — Beaucoup de femmes ignorent qu’elles ont le droit de faire ces métiers. Combien de femmes savent qu’elles pourraient être conductrice ou chef de train ? Par exemple quand je suis à mon poste de travail, il y a beaucoup de gens qui me regardent avec curiosité. Pourtant, la publicité pour London Transport (la RATP londonienne) montre des conductrices de bus — cela ne peut qu’aider à encourager les femmes. Malgré tout, il serait faux de dire que cela soit entré dans les mœurs.
Mais surtout il existe une discrimination à l’embauche. Par exemple, quand j’ai fait ma demande d’embauche, j’ai omis de mettre Madame ou Mademoiselle devant mon nom sur la lettre. Toutes les réponses m’ont été adressées à Monsieur Knight. J’ai finalement reçu une offre d’emploi et ce n’est qu’en me présentant pour l’entretien qu’ils ont compris que j’étais une femme. Je pense qu’ils ont alors été trop embarrassés et qu’ils n’ont pas osé me renvoyer.
Si j’ai agi ainsi, c’est parce que je savais qu’ils ne me proposeraient jamais ce travail de chef de train, mais plutôt un travail de bureau ou de femme de ménage. C’est le genre d’idées reçues qui continuent à persister.
Et puis, il y a la formation. Là, j’ai été très bien traitée, ils ont fait énormément d’efforts pour que je sois bien intégrée et que je puisse bien suivre le cours. Pourtant il y a des manières de décourager les femmes pendant la formation. Par exemple, au cours de notre formation, il nous a fallu un jour soulever un morceau de métal extrêmement lourd. Les professeurs nous ont expliqué très clairement quelle technique utiliser. Je dois préciser que depuis que je travaille dans ce dépôt je n’ai encore jamais dû soulever une charge pareille, tout simplement parce qu’on n’en rencontre pas dans les trains modernes.
Or, j’ai appris qu’à cause de cet exercice un certain nombre de femmes avaient abandonné la formation. Ce genre d’obstacles, sciemment conçus pour éliminer les femmes, sont fréquents dans les formations de métiers qualifiés.
La confiance en soi joue un rôle important. Parce qu’avec de l’assurance, et bien sûr la technique adéquate, on peut tout soulever, même des barres de fer extrêmement lourdes.
• Pourtant il doit bien y avoir des tâches que les femmes ne peuvent pas faire ?
— R. K. — Je ne suis pas d’accord. Dans certains pays, on voit des femmes faire des travaux agricoles très éprouvants. Aux USA, il y a 3 000 femmes qui travaillent dans les mines. En Angleterre, pendant la guerre, les femmes ont fait pratiquement tous les métiers. D’ailleurs, ce cours de formation à mon dépôt a été mis en place pendant la guerre, justement pour former les femmes.
Bien entendu, certains travaux nécessitent certaines aptitudes particulières mais cela ne signifie pas qu’il faille a priori en exclure les femmes. Il ne faut pas oublier tout le poids du passé : on a toujours relégué les femmes dans certains types de travaux, aussi il est compréhensible qu’elles puissent avoir besoin d’une aide supplémentaire pendant leur formation pour rattraper les effets de ce passé.
• Mais qu’est-ce qui peut pousser une femme à choisir ce genre de métier ?
— R. K. — D’une part, parce que les femmes sont cantonnées depuis trop longtemps dans des boulots sous-payés et faiblement organisés sur le plan syndical. Les femmes en ont assez : elles veulent être bien payées et pouvoir se défendre. D’autre part, elles veulent des métiers qui soient intéressants. Car évidemment le fait que leurs salaires représentent 60 % de ceux des hommes est directement lié au type de travail qu’elles font.
• Selon la loi en vigueur, un patron a-t-il le droit de faire une telle discrimination ? Par exemple je croyais que la discrimination à l’embauche était illégale.
— R. K. — C’est juste, encore faut-il pouvoir le démontrer. Il est impossible de prouver qu’on ne t’a pas proposé une place parce que tu étais une femme. C’est un des aspects négatifs de la loi.
Par contre, la loi permet qu’il n’y ait pas de discrimination sexuelle dans les annonces et au niveau de la formation. Mais quant à l’embauche elle-même, rien n’est prévu dans la loi. Celle-ci ne donne pas le droit aux syndicats de revendiquer l’embauche d’un certain pourcentage de femmes. Dans ce sens-là, on peut dire que la loi ne sert à rien. Si elle a permis de lever certains obstacles, elle n’a par contre pas forcé les patrons à changer radicalement leurs pratiques en matière d’embauche. En effet, la loi interdit les quotas. Ainsi, si British Rail décidait d’embaucher 50 % de femmes dans toutes les catégories, un homme pourrait les accuser de pratiquer de la discrimination.
• D’après toi, il faudrait privilégier les femmes ? N’y a-t-il pas là un danger de favoritisme vis-à-vis des femmes et aux dépens des hommes ?
Positive Action is a special measure to right the wrong which has been done to women over the centuries
— R. K. — C’est le genre d’arguments qu’utilisent les patrons et parfois certains hommes au boulot. Tout individu, qu’il soit homme ou femme, devrait pouvoir accéder à tous les métiers. C’est à cause du chômage que les gens ont l’impression que les femmes prennent les emplois des hommes. C’est aussi parce qu’il existe ce vieux mythe que c’est l’homme qui fait vivre la famille par son travail. Or, de plus en plus on rencontre des femmes chefs de famille qui élèvent seules leurs enfants.
D’autre part, à l’heure actuelle, il serait pratiquement impossible pour une famille de survivre s’il n’y avait qu’une seule source de revenus. C’est pourquoi la femme est obligée de travailler car son travail est économiquement aussi important que celui de son mari.
• Mais en ce moment où le chômage sévit, comment peut-on appliquer une telle politique ?
— R. K. — Dire qu’à cause du chômage, seuls les hommes devraient travailler, c’est, d’une part, ne pas attaquer le fond du problème c’est-à-dire la création d’emplois', d’autre part, c’est faire de la discrimination contre une partie de la force de travail : les femmes. Le droit au travail pour les femmes doit être reconnu de façon permanente. Si on appliquait réellement une loi antisexiste, on se rendrait compte que ce droit n’existe pas vraiment pour les femmes. C’est seulement quand la société a besoin du travail féminin, comme pendant les guerres, que les femmes arrivent à occuper une place à part entière sur le marché du travail. Il faut en finir avec cette situation ; il nous faut des mesures compensatoires pour donner l’égalité aux femmes.
• Certaines personnes pensent — même au sein du Parti travailliste — que la loi antisexiste divise la classe ouvrière car elle met en avant les revendications des femmes aux dépens de celles des autres travailleurs. D’autres disent qu’elle ne s’adresse pas aux ouvrières puisqu’elle ne sert qu’à mettre quelques femmes journalistes à la télévision ou députées au Parlement. A quoi sert exactement une loi antisexiste ?
— R. K. — Il existe déjà une division au sein de la classe ouvrière : la division du travail. Et les patrons en profitent pour baisser les salaires de tous.
Par exemple, les personnes qui s’occupent du ménage des trains à BR — et elles font un travail beaucoup plus pénible que le mien — gagnent environ 55 livres (1 livre = 10,50 F) par semaine. Ceci est considéré par BR comme le salaire de base à partir duquel tous les autres salaires sont calculés. S’ils peuvent se permettre d’agir ainsi, c’est parce que c’est en majorité des femmes qui font ce boulot et que derrière il y a la menace du chômage.
Des socialistes ne peuvent pas accepter une telle situation. Si on se bat pour l’égalité des salaires et pour l’ouverture de tous les métiers aux femmes, cela implique de se battre aussi contre les bas salaires. Il est impossible que dans les années 1980 on puisse donner des salaires aussi ridiculement misérables.
Je ne comprends pas la seconde partie de ta question parce que ce sont justement les femmes ouvrières qui ont le plus besoin d’une loi antisexiste.
• Alors que faut-il faire?
— R. K. — Il faut soulever la question dans les syndicats et dans le parti travailliste. (...)
Il faudrait que les gens soient forcés d’appliquer la loi par des mesures telles que, par exemple, des amendes significatives. D’autre part, nous devons défendre le droit à l’emploi pour les femmes et dénoncer les pratiques de discrimination des patrons. Je pense que c’est le rôle du syndicat que de s’informer sur le type de travail que font les femmes, ce qu’elles gagnent et quel pourcentage elles représentent dans la boite.
Enfin, je pense qu’il faut surveiller de très près les employeurs qui comme British Rail se targuent de lutter contre le sexisme mais qui en fait ne font rien.
Positive Action is a special measure to right the wrong which has been done to women over the centuries