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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

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Défendre nos droits n’est pas un luxe mais une urgence

· Cahiers du féminisme, n° 26, automne 1983 · p. 3-4 · 1 753 mots

Le deuxième semestre de 1983 n ’a pas apporté le début de reprise dont nos gouvernants avaient perçu les lueurs dans le redressement artificiel et conjoncturel de l'économie américaine. La crise persiste , en France comme ailleurs , renforcée dans notre pays par le manque de « confiance » des milieux d'affaires envers un gouvernement socialiste. Celui-ci déploie pourtant une bonne volonté à toute épreuve pour permettre la restauration des profits. Et comme celle-ci ne peut naître en cette période de croissance zéro que d'un recul du niveau de vie et des avantages des travailleurs , l'ensemble des mesures prises tend vers ce but. Les secteurs les plus vulnérables de la classe ouvrière sont en première ligne : immigrés et femmes.

Les femmes, à la différence des lendemains de guerres et de la crise de 29, n’acceptent plus docilement de sortir du marché du travail. Chômeuses, elles restent demandeuses d’emploi (60% du contingent actuel) ; les premières incitations au temps partiel ont remporté des succès modestes en France. Le numéro de l’Expansion d’octobre 1983 qui tire le bilan de dix ans de crise, constate que, depuis 1973, les femmes forment « la moitié de l’augmentation de la population active... et correspond pratiquement à l’élévation du nombre de chômeurs ! » (Les points de suspension et d’exclamation sont dus au rédacteur de l’Expansion.) Le même fantasme, quelques lignes auparavant, sur le Japon où il suffit d’une tape sur une épaule féminine pour signifier à l’employée « que sa présence n’est plus souhaitable ». Aussi « le taux d’activité féminine est-il en légère décrue ». Un bon point est aussi donné à la RFA dont la « sélectivité du marché du travail » a su découragêr l’emploi féminin.

Le « temps choisi »

Las, les autres pays de l’OCDE dont la France n’ont pas connu une telle fermeté. Que l’on se rassure, les mesures annoncées par le conseil des ministres du 26 octobre vont dans le « bon sens ». Une loi qui devrait être votée au printemps 84 codifiera le « temps choisi » : temps partiel, mi-temps, aménagement annuel du temps de travail... Le communiqué gouvernemental vante la nouvelle liberté acquise par les travailleurs ! En fait, le temps choisi l’est surtout pour les patrons. Les passages à mi-temps autoritaires se multiplient actuellement, au-delà du secteur du commerce, spécialiste en la matière. On l’a vu pour Arthur Martin où la résistance des femmes a fait connaître l’exemple. D’autres tentatives passent plus inaperçues, comme celle-ci, très caractéristique : dans une entreprise du tertiaire à Dreux, la direction, sans doute stimulée par le résultat des élections, somme une partie du personnel féminin de prendre un mi-temps ; celles qui refuseraient seraient l’objet de sanctions ; cette nouveauté apportée au droit du travail se fait pendant les vacances de la déléguée syndicale. A son retour, devant la vivacité des réactions, la direction déclare avoir été mal comprise, mais que des licenciements devant intervenir, mieux vaut deux femmes à mi-temps qu’une chômeuse à temps complet ! On en est là...

On assiste à une volonté affirmée de précariser la main-d’œuvre féminine, à laquelle le temps choisi est à l’évidence destiné. Le même conseil des ministres du 26 octobre annonce que les entreprises qui institueront la semaine de 30 h (payées 30 h) recevront des subventions.

Pourra-t-on revenir à 39 h après avoir opté pour les 30 h ? Mystère ! L’inévitable congé parental de deux ans sera étendu aux entreprises de moins de cent salariés ; il pourra être pris à mi-temps. En théorie, il reste valable pour les deux sexes... mais on sait ce que vaut la théorie.

Il faudrait s’étonner si un discours nataliste n’accompagnait pas ces mesures. Comme notre gouvernement s’en voudrait de sortir des sentiers battus, nos ministres proclament hautement leur inquiétude pour les retraites de l’an 2020.

Tout cela fait apparemment l’unanimité de la coalition gouvernementale, le ministre délégué à l’emploi Jack Ralite étant co-auteur avec Bérégovoy des mesures annoncées. On n’a pas entendu protester la CGT, officiellement opposée au temps partiel.

Pendant ce temps, Y. Roudy fait discrètement savoir que le temps choisi est peut-être un piège pour les femmes.

Cette pratique du « grand écart » ne manque pas de saveur. De même la juxtaposition de la loi sur le temps choisi avec celle sur l’égalité professionnelle... Suggérons une addition à la publicité télévisée du ministère Roudy où l’on voit courir un garçon et une fille, l’un sur terrain plat, l’autre en courses d’obstacles ; il faudrait faire s’arrêter la fille à mi-distance et s’étonner qu’elle ne soit pas la première sur la ligne d’arrivée. La loi anti-sexiste, autre fleuron du féminisme gouvernemental, a un avantage : elle fait hurler les publicistes. Cela prouve surtout que Séguéla and co ne savent pas lire, la loi ayant l’inconvénient de s’appliquer rarement. Comment prouver que l’affiche X ou Y attente à la dignité de toutes les femmes, l’ensemble de la communauté féminine le ressentant comme tel ? Félicitons l’avocate qui réussira ce tour de force devant un tribunal ! Même si on reconnaît à la loi le mérite de poser le problème du sexisme, les mesures Roudy sont dérisoires en regard de la politique patronale et gouvernementale.

L’indépendance des femmes en jeu

Accepter d’entrer dans l’engrenage de la gestion de la crise est suicidaire pour des féministes. C’est accepter de renoncer à ce qui a été la base matérielle de la radicalisation des années 70 : la participation importante et croissante des femmes au marché du travail. C’est oublier que le système capitaliste a sa logique. En temps de crise, on « dégraisse » les secteurs surproductifs, on restructure l’ensemble de l’appareil économique pour l’adapter aux nouvelles normes de rentabilité. Cela suppose l’attaque de front contre la classe ouvrière en commençant par ses couches les moins défendues. A celles-ci, il revient de se voir écartées du marché du travail ou de faire les frais d’une restructuration sous la forme d’une déqualification accélérée. Les attaques déjà survenues sont un simple « prologue », comme le dit l’Expansion qui affirme à juste titre que la crise ne fait que commencer. Pour restructurer le tertiaire en Europe, il faudra supprimer des dizaines de milliers d’emplois. Or, que les femmes reviennent au foyer ou qu’elles aient un emploi précaire, à temps partiel, les conditions pour une indépendance réelle seront moins que jamais réunies.

On manque de recul pour mesurer encore avec précision les effets de la crise sur la conscience de la masse des femmes ; en France, la volonté de garder un emploi reste manifeste. Toutefois, la grande complaisance des directions syndicales envers le temps choisi, la disparition des préoccupations féministes dans le discours des partis de gauche (trois lignes insipides dans la motion du courant A au congrès du PS), l’enterrement du féminisme par la presse, concourent à faire des droits des femmes une frivolité trop luxueuse pour les temps austères. Le risque est grand de voir s’approfondir la division entre hommes et femmes.

Refuser les fausses solutions

Face à la situation, la baisse du taux d’organisation des femmes dans les syndicats, les partis ouvriers ou dans les structures féministes pose un problème majeur. Dans les deux premiers cas, la politique des directions réformistes, leur acceptation des plans Delors se combinent aux effets de la crise pour fournir une explication. Pour le mouvement des femmes à la recherche d’un second souffle, sa perte de crédibilité renvoie aussi à ses difficultés d’orientation. Le temps est fini des réformes que le système pouvait octroyer : le remboursement de l’IVG a clos une période. Ce dernier acquis peut d’ailleurs faire l’objet de retours en arrière si l’on en juge par la situation européenne. Aujourd’hui, toute amélioration sensible des conditions de vie des femmes suppose de battre en brèche la tentative de restauration des profits. Le gouvernement Mauroy mène la seule politique possible, dans le cadre du capitalisme en en respectant les règles du jeu. Défendre réellement les femmes, c’est promouvoir une autre politique, donc engager un processus de rupture avec le fonctionnement du système. Ce choix stratégique qui refuse le réformisme ambiant se pose au féminisme actuel. L’éluder, c’est se plonger dans des contradictions insurmontables ou des options dérisoires. Apprenez l’informatique pour gagner la bataille des nouvelles technologies, recommande Psychanalyse et Politique ! Comme si des stages s’offraient à toutes les femmes ; comme si la qualification des femmes les avait jamais empêchées d’être... déqualifiées par un mécanisme bien rodé à l’entrée du marché du travail ! Obligeons les hommes à prendre des temps partiels en n’octroyant le congé parental qu’à condition qu’il soit pris alternativement par les deux membres du couple, suggèrent des féministes proches du PS. L’idée n’est pas totalement absurde ; présentée seule, elle est une grave concession à la logique du chômage partiel ; elle renonce à une exigence fondamentale, celle de l’abaissement du temps de travail pour tous sans diminution de salaires.

Les mois à venir offrent aux féministes des perspectives de mobilisation. En novembre, date probable du vote de la loi anti-sexiste, est prévue une sensibilisation sur les problèmes des discriminations et du sexisme. La plupart des courants du mouvement des femmes, quelle que soit leur position sur la loi elle-même, y participeront. On ne peut que se féliciter de cette unité, même ponctuelle, tant la division actuelle est nuisible au poids politique du mouvement. Le 27 novembre se tiendra à Paris un meeting contre le sexisme qui devrait être l’occasion d’un débat entre courants féministes en même temps qu’une affirmation des exigences des femmes. L’activité des mouvements anti-guerre est une composante majeure de la situation politique européenne. A l’étranger, des femmes, des groupes féministes ont participé aux mobilisations (Grande-Bretagne, R. F. A...). En France, la sensibilité sur la question est restée plus faible. Nous pensons que les courants féministes devraient participer aux mobilisations anti-guerre en tant que tels. Non pas au nom du « plus grand amour inné des femmes pour la paix », mais parce que les femmes ont tout à perdre d’un renforcement de la militarisation de la société.

Sur le terrain de l’emploi, toute pratique discriminatoire, toute imposition autoritaire du temps choisi doit faire l’objet de dénonciations et de luttes. Ce devrait être un thème majeur du 8 Mars, d’autant plus que le vote de la loi devrait intervenir au printemps 84. Plus que jamais, il importe de donner à la journée internationale des femmes une dimension européenne, les attaques contre les femmes étant sensiblement identiques dans les pays de la CEE.

Frédérique Vinteuil

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