CULTURE « Emilie, Emilie, l’ambition féminine au XVIII e siècle » Elizabeth Badinter
Dans son ouvrage intitulé « L’amour en plus », E. Badinter retraçait l’histoire du sentiment maternel dans la France des XVIIe et xvme siècles ; elle y constatait la parfaite indifférence des couches privilégiées de la société à l’égard des enfants jusqu’aux années 1750 ; elle faisait ressortir, en contraste, la construction de l’amour maternel par les idéologues de la fin du XVIIIe siècle, en relation avec l’affirmation progressive des valeurs bourgeoises.
« Emilie, Emilie » recoupe ces préoccupations, puisque l’une des héroïnes, Madame d’Epinay fait partie des inventeurs du sentiment maternel. Plus largement, à travers le portrait de deux femmes qui refusent le destin qui leur est imposé, c’est l’ensemble de la condition des femmes des classes privilégiées du XVIIIe siècle qui transparaît.
Pour la postérité, Emilie de Breteuil, marquise du Châtelet est la maîtresse fantasque de Voltaire ; c’est à peine si le Lagarde et Michard signale qu’elle était physicienne. Pour la postérité, Louise d’Esclavelles, madame d’Epinay (qui demande à ses amants de l’appeler Emilie), est la maîtresse de Grimm, la confidente aimée puis détestée de Rousseau, l’égérie d’un salon philosophique ; rares sont ceux qui ont lu une ligne d’elle. Pour l’histoire, Emilie est le féminin d’Emile, nom donné par Rousseau au jeune garçon, ébauche de l’homme nouveau, dont il rédige le traité d’éducation. Pourtant, Madame du Châtelet a traduit Newton en français ; ses compétences scientifiques, son extraordinaire vivacité intellectuelle la mettent au tout premier rang des « savants » (mot sans féminin) de son siècle et de son pays. Madame d’Epinay est l’auteur d’un traité d’éducation pour une... Emilie, traité beaucoup plus moderne et émancipateur que l’affligeant programme prévu par Rousseau pour « Sophie », future compagne de son Emile.
L’ouvrage de Badinter retrace l’itinéraire hasardeux de ces deux ambitieuses à travers les épreuves dues à leur sexe. Encore avaient-elles la chance de vivre au XVIIIe siècle, dans une aristocratie peu portée sur l’ordre moral ; les deux Emilie ont des maris complaisants, des amants, et de nombreux enfants illégitimes ; elles sont à peu près libres de leurs activités à condition de respecter les convenances. Leurs petites filles du xixe siècle n’auront pas cette chance après que la révolution aura abattu sur elles l’étouffoir de la morale bourgeoise. Pourtant, même en ce siècle « féministe », que d’obstacles à franchir pour parvenir à une autonomie personnelle et à une hypothétique réussite !
Une éducation négligée. E. du Châtelet reçoit, dans son enfance, une éducation presque masculine. Mais pour devenir une scientifique de haut niveau, il n’y a, pour une femme, que la solution de recevoir des leçons privées d’un savant... s’il accepte ; Emilie est l’élève de Maupertuis mais aussi sa maîtresse ! Quant à Madame d’Epinay, elle n’a appris que la soumission et doit toute sa culture aux hommes qui fréquentent son salon. Toutes les deux sont des autodidactes, avec les difficultés que cet état comporte.
L’opposition de la famille, la dérision du public : Madame du Châtelet a des parents et un époux tolérants ; mais ses talents de physicienne excitent la critique publique, les hommes sont condescendants, les femmes la jugent ridicule. Madame d’Epinay a une mère bornée, un mari exécrable ; on lui refuse longtemps le droit d’élever ses enfants car la tâche est jugée, à l’époque, indigne d’une femme de qualité.
Il leur faudra une énergie remarquable pour penser « Moi d’abord », devise des ambitieux face à la société mais aussi face aux « devoirs » des femmes. Toutes deux ont eu le plus grand mal à concilier leur œuvre personnelle avec leur vie privée. Même si Voltaire et Grimm étaient moins « machiste� » que la moyenne, et de sincères admirateurs de leurs compagnes, eux aussi étaient des ambitieux qui surent se préférer. La différence était que leurs ambitions rencontraient moins d’obstacles...
E. Badinter conclut en disant que les deux Emilie incarnent les deux choix des femmes modernes : la carrière ou la maternité, mais que l’un n’est plus exclusif de l’autre. Vision très optimiste, car si les mentalités ont changé, les conditions matérielles aussi. Les Emilie d’aujourd’hui, face aux tâches ménagères, à la prise en charge complète d’un enfant, ont-elles plus de chances d’égaler les Newton et les Rousseau de notre époque ?
Frédérique Vinteuil