Jean Genet est le poète de l’amour. Celui des passions les plus extrêmes, qui détruisent toute morale, transforment l'horreur en merveilleux :
« Peut-être vomirait-il surma poitrine. Qu'y pourrais-je faire ? Trier ses vomissures ?
Y chercher parmi le vin, la viande, la bile, ces violettes et ces roses qu ’y délaient et délient les filets de sang ? »
Les passions doivent être vécues à leurs limites, là où l’homme déborde de sa condition et devient sur-homme, au risque de redevenir animal.
L’amour des garçons est un moyen d'y parvenir. N’est-il pas la tentation de franchir la barrière qui sépare les sexes ? On ne saura jamais le plaisir et le désir que ressent l' Autre, de l’autre sexe. Comment s'y résoudre ? L’humanité toujours a ressassé ce mythe.
« Quand avec quelques autres, elles étaient réunies dans la rue ou dans un café de tantes, de leurs conversation (de leurs bouches et de leurs mains) s’échappaient des fusées de fleurs au milieu desquelles elles se tenaient de la façon la plus simple du monde, discutant de sujets faciles et d'ordre ménager :
— Je suis bien sûr, sûr, sûr la Toute-Dévergondée.
— Ah ! Mesdames, quelle gourgandine je fais.
— Tu sais (le us filait si longtemps qu 'on ne percevait que lui), tussé, je suis la Consumée-d' Affliction.
— Voici, voici, regardez la Toute-Froufrouteuse.
L’une d’elles, interrogée sur le boulevard par un inspecteur ;
— Qui êtes-vous ?
— Je suis une Emouvante ». (Notre-Dame des Fleurs)
L’expérience poétique amplifie ce désir tout en lui donnant le travestissement qui le rend acceptable. C'était déjà vrai chez le Marquis de Sade. Pourtant Jean Genet ne se contente pas d'écrire. Il avoue même qu’il n’écrivait que pour sortir de prison.
L'héritage diabolique de Sade et de Bataille quitte les livres et les fantasmes, prend corps, devient action. Cette expérience humaine, d’autres poètes l'ont vécue au plus profond de leur chair et leur destin est très semblable à celui de Jean Genet. Pasolini meurt entouré d’une haine universelle, alors qu’il taisait cette homosexualité dont Jean Genet se parre. Il a mis en scène dans son film « Porcherie », un homme fuyant dans le désert (lieu où on se retire pour rechercher l’Absolu) et qui se nourrit de chair humaine, après avoir subjugué ses victimes. Capturé et condamné à être dévoré par des loups, il meurt en répétant inlassablement : « J’ai tué mon père, j’ai mangé de la chair humaine et je tremble de joie. »
Double interdiction franchie : celle du cannibalisme et celle de l’inceste, par le meurtre du père.
Cette tentative de voyage au bout de « l’humainement possible » mène à la folie et à la mort. C’est le prix à payer à vouloir échapper à la condi- tion humaine, par une passion terroriste, extrémiste.
Jean Genet comme Pasolini nous apportent le sentiment foudroyant que l’avant-garde, poétique ici, n’échappera pas à la barbarie, si par malheur celle-ci triomphe.
Le sol se dérobe déjà sous leurs pieds. Pasolini meurt de désespoir dans les contradictions d’une société moderne et permissive qui exclut les différences et n’est porteuse que du néant.
L’absence apparente du prolétariat dans l’histoire, c'est-à-dire le retard de la révolution prolétarienne, désarçonne Jean Genet comme Pasolini. Le « prolétariat en haillons », celui des prisons, ou celui des banlieues romaines de l'après-guerre, devient le sujet de leurs passions.
Fasciné, Jean Genet fait le roman de la virilité fasciste, alors qu'il est un combattant anti-impérialiste. Pasolini condamne le mouvement de libération des Femmes, la révolte de la jeunesse, avant d’organiser son suicide. Il termine pourtant avec un dernier film « Salo, ou les 120 journées de Sodome » où toute ambiguïté disparaît. Avec une clairvoyance révolutionnaire, il décrit la barbarie et l'espoir porté par la révolte, celle de la jeunesse, jusqu'au sein du triomphe de' celle-ci.
Le sous-prolétariat ne fait que mimer la classe ouvrière avec des luttes et une violence dérisoire chez Pasolini. Chez Jean Genet, il porte les valeurs inversées de celles du prolétariat : la lâcheté devient la beauté même, le prétexte aux passions les plus folles.
En 1943, halluciné par la faim, Jean Genet, écrivait à la prison des Tourelles :
# Je suis donc mort. Je suis un mort qui voit son squelette dans un miroir ou un personnage de rêve qui sait qu 'il ne vit que dans la région la plus obscure d'un être dont il ignorera le visage, éveillé. » (Miracle de la Rose).
Aujourd’hui il ne publie plus. Pasolini est mort. Nous restons là, éblouis et terrifiés par la beauté et le désespoir de leur message.
Philippe Andrea
Notes
- Jean Genet croule sous les honneurs. Il vient de recevoir, cadeau d'Etat, le Prix national des Lettres. L’homosexualité triomphe. Elle étale ses succès au grand jour. Plus besoin de se cacher pour vivre et écrire.
- Après Cocteau, verra-t-on se succéder les apologies de Jean Genet ? C'est plus difficile. Jean Genet sent le souffre. Ce n’est pas un «mondain », pour ne pas en dire plus !