L’Institut d’histoire sociale de la CGT a récemment édité un recueil de textes sur « La question féminine dans les congrès confédéraux et les conférences nationales de la CGT », de 1946 à 1982.
Si la CGT publie aujourd’hui ce document , c’est que la direction confédérale a subi deux traumatismes liés au développement du secteur femmes : la conférence de 1977 et « l’affaire Antoinette ».
La conférence nationale de 1977 sur la main-d’œuvre féminine est restée le symbole de l’élan qui a porté les militantes, de leur volonté de démocratie, d’unité, de prise en charge réelle des luttes et des revendications des femmes, volonté lourde de risques de débordement pour une direction qui entendait bien contrôler « son » secteur femmes. La mise au pas brutale des collectifs comme le licenciement de l’équipe du journal Antoinette ont laissé des séquelles dans tous les syndicats.
Si on peut casser le secteur femmes à un moment donné, on ne peut empêcher l’Histoire d’avancer. Et il faut bien que la direction de la confédération tienne compte de la volonté des femmes de travailler, du nombre croissant de femmes syndiquées, du fait que le mouvement de radicalisation des femmes a traversé tous les syndicats.
Au-delà de l’aspect défensif du document (il s’agit de démontrer que la CGT s’est toujours préoccupée de ces problèmes), les textes publiés apportent un éclairage intéressant sur l’évolution de la « question féminine » dans cette confédération. La nécessité d’un travail spécifique a été ressentie tôt par des militantes, puisque le principe des commissions féminines a été posé en 1946, « pour pousser les organisations syndicales à établir le programme de revendications immédiates des femmes travailleuses ». Le rôle des femmes pendant la guerre, leur entrée plus massive dans le travail salarié, la reconnaissance de leurs droits politiques (droit de vote enfin acquis), conduisaient à poser en termes différents la situation des femmes dans la société et dans le syndicat.
Dans le contexte préparatoire au congrès de 1948, Marie Couette, responsable du travail femmes au bureau confédéral, amorça une analyse de la situation des femmes, refusant « cet esprit de supériorité qui nous vient des temps les plus reculés de l'esclavage, que les travailleurs conservent vis-à-vis de leurs compagnes de travail, empêchant de faire aux femmes la place qui leur revient dans la vie comme dans les postes de direction de l'entreprise aussi bien que dans nos organisations syndicales ». Elle mettait en avant la nécessité de regrouper les femmes, allant jusqu’à préconiser la constitution de sections de femmes dans les entreprises. Le programme revendicatif était précis sur l’égalité des salaires et de l’emploi : « Droits égaux au travail et aux études, égalité pour l’embauchage et le débauchage » ; et le programme pointait la nécessité de faire disparaître la notion de » travail spécifiquement féminin ». S’il n’allait pas jusqu’à remettre en cause la double journée de travail pour les femmes, il préconisait cependant une organisation socialisée de certains travaux.
Mais le chemin des féministes de l’époque était déjà parsemé d’embûches.
L’élan de l’après-guerre retombé, les années cinquante ont vu un retour vers les thèmes traditionnels. Des luttes ont eu lieu dans des secteurs féminins, des journaux particuliers furent édités dans des syndicats, mais la confédération mit surtout l’accent sur le rôle de mère et d’épouse qui incombe aux femmes. Le contexte international (guerre de Corée, guerre du Vietnam) conduisit à valoriser leur rôle dans « la défense de la paix ». Le congrès confédéral de 1955 donna une place essentielle à un appel « pour le congrès mondial des mères ».
A partir de 1958, des conférences nationales seront organisées tous les quatre ans. Si le droit au travail y est toujours mis en avant, la lutte contre les discriminations sera plus systématisée vers le milieu des années soixante. C’est aux assises sur le temps de travail que se dégagera l’idée force que le droit au travail ne peut se défendre sans une diminution importante du temps de travail.
Tout au long des congrès et des conférences, les militantes souligneront les difficultés rencontrées par les femmes dans les syndicats pour y militer et y prendre des responsabilités.
La direction confédérale a résisté à la pression des idées portées par le mouvement des femmes au début des années soixante-dix. Si elle a refusé de participer aux luttes pour l’IVG, elle a dû intégrer dans la charte revendicative issue de la conférence de 1973 le droit à l’avortement et à la contraception.
Il a fallu attendre l’explosion des militantes à la conférence de 1977 pour que la CGT adopte un programme incluant tous les aspects de la situation des femmes et faisant apparaître la séparation entre vie professionnelle et vie privée. Ce sont aussi ces militantes qui ont retrouvé les arguments de Marie Couette sur la nécessité d’un travail spécifique et de collectifs pour l’organiser. La CGT vient de décider la tenue d’une conférence nationale sur la main-d’œuvre féminine en 1985 après une interruption de huit ans. Elle a également lancé une campagne de sauvetage du journal Antoinette, malade de toutes les secousses subies par le secteur femmes. Nul doute que les militantes sauront reprendre les acquis pour imposer la remise en place d’un secteur femmes et la défense du droit au travail des femmes, une nouvelle fois remis en cause à travers la politique d’austérité.
Mathilde Breton