La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Nicaragua : Solidaires de la révolution

· Cahiers du féminisme, n° 29, automne 1984 · p. 28-29 · 1 271 mots

A la veille de l’été, dans le précédent numéro des Cahiers du féminisme, nous avions interviewé longuement Marianna, militante du comité de solidarité avec le Nicaragua, sur la situation des femmes cinq ans après la victoire de la révolution sandiniste. Des dizaines de brigades de solidarité s ’apprêtaient alors à partir pour soutenir en actes la révolution nicaraguayenne. Deux cent cinquante personnes sont ainsi parties de France en juillet et août pour passer un mois dans différents villages ou coopératives du Nicaragua. Parmi les brigadistes, des femmes pour plus de la moitié, il y avait Catherine Vincent qui a été victime d’une embuscade de la contre-révolution le 18 juillet (1). les Cahiers du féminisme ont recueilli le témoignage d’une autre brigadiste d’août.

Nous avons été envoyés au sud du pays dans la région de Rio San Juan, dans le village de San Miguelito. Nous devions construire une maison culturelle au centre du village, afin de pouvoir y mettre un poste de télévision de bonne qualité, doté d’une antenne convenable, des périodiques afin de pouvoir tenir des assemblées du village. Il faut préciser qu’à l’heure actuelle les villageois ne peuvent capter que les ondes costaricaines, ce qui pose un problème politique de taille. Par ailleurs, aucun loisir autre que le base-bail en saison sèche n’existe à San Miguelito ; le temps libre des habitants est consacré exclusivement à la fréquentation des bars, fort nombreux dans ce village de 3 500 habitants. La région est très déshéritée et le village n’est approvisionné que par le lac deux fois par semaine ; les journaux de Managua n’arrivent qu’irrégulièrement et en nombre dérisoire.

Ainsi présenté, le projet de maison culturelle enthousiasma la brigade. Le gouvernement local le considérait aussi comme fondamental, souhaitait qu’il soit réalisé rapidement et nous a fourni par conséquent une aide subs-tancielle pour le chantier. Chaque jour nous travaillions avec cinq à six employés municipaux nicaraguayens dont un chef de chantier. Comme nous étions huit femmes sur douze dans la brigade, nous avons suscité un certain « étonnement » : une femme nous a même dit que « nous perdions notre honneur » à travailler comme terrassier, maçon, charpentier... Il est vrai que, hormis les maîtresses d’école, les femmes de San Miguelito sont entièrement accaparées par les tâches domestiques, souvent extrêmement lourdes vu le nombre élevé d’enfants, l’absence des hommes dans ce domaine, et la grande pauvreté de la région.

Quand nous avons quitté le village trois semaines plus tard, le gros-œuvre était achevé, c’est-à-dire les murs et la toiture, et il restait environ quinze jours de travail pour terminer le chantier. La satisfaction de voir surgir au centre du village le fruit de leurs efforts a contribué à nourrir l’enthousiasme unanime des brigadistes durant leur séjour à San Miguelito. Mais ce qui nous a passionné, ce fut les discussions, les entretiens que nous avons pu avoir avec la population du village, avec les paysans coopérateurs, les syndicalistes ouvriers, les jeunesses sandinistes, les représentants du gouvernement, le FSLN, les institutrices, la directrice de l’école normale, le chef de la police, les enfants, etc. Sous nos yeux, jour après jour, se forgeait une image de plus en plus nette de la réalité sociale et politique de ce village. Une réalité difficile, parfois contradictoire, toujours enthousiasmante... peu féministe, à l’heure actuelle ! (2)

L’AMLAE et les femmes des combattants

Le séjour d’un mois au Nicaragua est beaucoup trop bref pour pouvoir tirer des conclusions définitives dans tel ou tel domaine ; cependant, à l’occasion de discussions à Managua, il est possible d’apporter quelques éléments complémentaires sur la situation des femmes, cinq ans après la révolution.

Actuellement, l’AMLAE, en plus de ses activités traditionnelles que nous avons déjà décrites, a commencé un travail nouveau vis-à-vis « des mères et des épouses des combattants ». Le pays est en guerre, le mot d’ordre qui surgit partout est « Tout pour le front de guerre ! », les jeunes doivent faire leur service militaire patriotique (SMP) de deux ans ; ainsi beaucoup de femmes restent seules dans leur village, avec leurs enfants toujours nombreux (3). Or, dans les campagnes surtout, mais même en ville, le poids du machisme traditionnel est tel qu’elles se font agresser par les hommes, une femme seule est nécessairement une proie. L’AMLAE, consciente de ce problème, a commencé à organiser ces femmes, à susciter des discussions à la fois sur le pourquoi de la mobilisation, à la fois sur les réactions au machisme, sur une attitude commune à adopter autour d’un sentiment de fidélité à ceux qui sont sur le front, non conçu dans un sens étriqué mais comme une démarche politique. Dans le contexte nicaraguayen actuel, cette campagne de l’AMLAE, malgré son caractère d’avant-garde, peut acquérir une audience de masse. Sur les murs des maisons, dans les villes et les villages, on voit une affiche de propagande pour le front de guerre avec la photo d’une femme couvant du regard un « muchacho », un combattant, sous la légende « Je suis fière de vous ! ». Le regard occidental est assez choqué. Mais cette affiche révèle bien la situation, premièrement toutes les femmes ne sont pas d’accord pour envoyer les enfants au front, deuxièmement des maladresses ont d’abord été commises quant aux renseignements qui étaient fournis aux mères et aux épouses. Les femmes de Léon, la deuxième ville du pays, ont protesté. Par la suite, plus d’attention a été portée à la question des relations avec les familles, par l’intermédiaire des syndicats et des CDS (4). Maintenant les départs sont mieux préparés. Enfin, et cela renvoie à l’affiche, les mères et les épouses de ceux qui sont morts au front (5) au lieu de jouer un rôle réactionnaire, ont réussi au contraire à se « remplir d’orgueil ». Elles ont manifesté à Matagalpa pour exiger que leurs enfants ne soient pas morts pour rien, pour qu’un combattant mort soit remplacé par dix autres combattants, elles participent à l’organisation de la vigilance dans la rue dans le cadre de la défense civile. Quand elles parlent des bataillons, elles disent « nous » ; elles s’approprient la rue, le bataillon, l’armée, la révolution car elles savent ce que cela leur coûte, et elles l’ont gagné. A l’occasion de la fête des mères, en juin, ce sont des manifestations politiques ■« des mères des héros et martyrs » qui ont été organisées.

Dans la jeunesse, les femmes à l’avant-garde

L’AMLAE n’est pas la seule organisation à faire évoluer la situation des femmes nicaraguayennes : l’organisation de jeunesse joue déjà un rôle considérable dans ce domaine. Elle revendique l’abolition des inégalités dans le travail comme dans l’activité politique ; du fait des inégalités de formation liées souvent aux maternités, les discriminations dans le travail surtout à la campagne restent nombreuses. Mais, au sein de la Jeunesse sandiniste, des filles sont toujours présentes pour toutes les tâches et le principe de privilégier une fille pour une responsabilité plutôt qu’un garçon de même compétence a été adopté et mis en pratique. Comme les militants les plus conscients partent sur le front de guerre, ce sont les femmes qui assument la continuité du travail politique de l’organisation de jeunesse. La direction de l’organisation est nettement féminisée. Les femmes arrivent à dépasser leur manque de confiance en elles-mêmes et le conditionnement dont elles sont victimes, lié à la question de la maternité. C’est dans la jeunesse d’abord que les rapports traditionnels et le machisme sont remis en cause, et que les mentalités commencent à évoluer. Les militantes de la Jeunesse sandiniste sont parmi les premières Nicaraguayennes à occuper une place radicalement nouvelle dans la société.

Natacha Brink

Notes

  1. 1. Catherine partie en juillet a travaillé dans sa brigade avec le Telcor à la pose d’une ligne téléphonique dans le sud du pays près de San Miguelito. Les contras les ont attaqués alors qu’ils retournaient sur Managua pour fêter le 19 juillet.
  2. 2. L’AMLAE n’existe pas à San Miguelito.
  3. 3. Les femmes ont la possibilité d’intégrer l’armée, mais le service militaire n’est obligatoire que pour les hommes. Cependant les femmes ayant des enfants souvent jeunes, elles sont peu nombreuses à l’armée (cf. le numéro précédent des Cahiers du féminisme).
  4. 4. CDS : Comité de défense sandiniste.
  5. 5. En moyenne, trois à cinq victimes par jour.

Une erreur sur cette page ?