La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Papa, maman, la révolution et moi...

· Cahiers du féminisme, n° 29, automne 1984 · p. 15-17 · 1 967 mots

Familles, je vous hais ! La fameuse apostrophe eut pu être un slogan de Mai 68, si elle n’avait été le premier cri de la révolte individuelle pour ceux qui n’aimaient pas la France profonde sous Poincaré ou sous le Maréchal. La génération des années soixante-dix a vu la crise de la famille traditionnelle, issue d’un passé rural, une famille encore large, volontiers

Papa, maman , la révolution et moi ...

obsédée par l’héritage, fortement hiérarchisée. Celles qui étaient devenues anorexiques par overdose de repas de famille, celles que l’on invitait à choisir une profession en fonction du temps libre pour leurs futurs enfants, celles à qui on enseignait, à douze ans, les secrets du bœuf miroton, toutes celles-là ont cru au dépérissement lent mais certain de l’institution.

Les habits neufs de la famille

En 1984, débarrassée de ses archaïsmes, la famille se porte le mieux du monde ; les sondages indiquent qu’elle est la valeur suprême pour une écrasante majorité de Français, toutes classes sociales et options politiques confondues. En revanche, les expérimentations post-soixante huitardes ont fait long feu ; les communautés ont pratiquement disparu ; l’instabilité des couples a souvent été mal vécue. La crise a relégué les interrogations sur le mode de vie au rang des futilités. L’« avant-garde » n’échappe pas à cette normalisation. Les militants masculins sont installés dans la famille nucléaire (fut-elle non légalisée) avec la satisfaction de la sécurité retrouvée. Les femmes féministes oscillent entre la tranquillité claustrante de la norme et la liberté-solitude, les deux choix étant plus ou moins bien assumés.

Cet ensemble de constatations en amène d’autres. Si la famille est si valorisée par la majorité de la population, ce n’est pas pur effet de survivance idéologique... L’institution actuelle est en symbiose structurelle avec la période. Le capitalisme du troisième âge a poursuivi une urbanisation massive et produit la rupture décisive avec la famille large, regroupée dans le village ou le canton. Le triomphe de la famille nucléaire a été vécu comme générateur de libertés individuelles. Finie la cohabitation avec la belle-mère, cauchemar de nos grands-mères paysannes et des femmes du Tiers Monde actuel ! Fini le repas obligatoire du dimanche avec le cousin Marcel et la tante Agathe ! Les enquêtes récentes montrent que des liens solides sont maintenus avec les ascendants directs pour des raisons à la fois fonctionnelles (garde des enfants par les grands-parents, aide financière...) et affectives ; mais les mêmes sources attestent une tendance, chez les jeunes couples non mariés à ce que chaque partenaire voit sa propre famille, sans la faire supporter à l’autre. Si le mouvement se poursuivait, il correspondrait à une vraie rupture avec le modèle familial traditionnel.

Réduite à sa dimension nucléaire, la famille actuelle a un fonctionnement contractuel-convivial. Les mariages arrangés, plaie du Tiers Monde ont disparu ; l’endogamie en sort renforcée car si les mœurs bougent, les barrières de classes ont gardé une parfaite étanchéité... Ce mode contractuel dissimule ou affadit les oppressions. Le droit établit l’égalité entre les conjoints. L’extension du travail salarié des femmes ne supprime pas la dépendance (salaire d’appoint) mais il l’atténue. L’accès à la contraception est indéniablement ressenti comme une liberté tandis que l’enfant, raréfié, est l’objet d’un investissement affectif sans précédent. Les couples sans enfant sont devenus une anomalie alors qu’ils étaient fréquents dans la bourgeoisie de la première moitié du

M H c/5 C/5 O O siècle ; l’extension des familles mono-parentales, résultant du choix de la femme atteste de ce rôle pivot des enfants. Même les tâches domestiques où le partage a fait peu de progrès, ont partiellement changé de nature avec la disparition de certaines fonctions économiques de la famille ; le temps libéré par la socialisation de certains travaux (de la confection du pain à celle des vêtements) et par l’électro-ménager est utilisé au profit des enfants et inévitablement mieux vécu. L’assouplissement du divorce, sa banalisation en milieu urbain contribue à renforcer l’idée d’un engagement libre et réversible, quelle que soit la réalité des difficultés rencontrées par les femmes des milieux populaires.

La crise économique ajoute des données conjoncturelles (de longue conjoncture) à ces éléments de structure. Une vie professionnelle précarisée et rendue plus âpre par la concurrence, une mobilité sociale freinée par l’absence de croissance font reculer la valeur-travail. Les répercussions politiques sur le mouvement ouvrier (désyndicalisation, régression des mouvements sociaux, érosion des effectifs des partis, chute de l’enthousiasme militant...) entraînent le repli sur la structure la plus étroite et la plus sécurisante. Paradoxalement, le regain d’individualisme, loin d’éloigner de la famille, comme c’eût été le cas dans les années trente, cinquante ou soixante-dix y ramène tant l’idéologie bourgeoise libérale faisant de la famille l’espace de liberté par excellence a reconquis le terrain.

Une réalité ambiguë

La critique de la famille, d’un point de vue féministe marxiste a besoin de rendre compte des mutations contemporaines. La famille bourgeoise de Marx était fondamentalement réactionnaire par ses fonctions économiques et sa structure hiérarchique et autoritaire. Le modèle familial actuel est beaucoup plus contradictoire en ce sens qu’il est le produit d’une volonté d’épanouissement individuel et d’une certaine émancipation des femmes tout en maintenant des mécanisme d’oppression fondamentaux :

— la domination des femmes qui se noue dans une dialectique globale travail salarié-travail domestique-statut de la « mère de famille ».

— L’appropriation des enfants par les parents. Le débat sur l’école était de ce point de vue instructif ; le discours de la droite, repris partiellement par la gauche, range l’éducation des enfants dans le domaine réservé et exclusif des parents. Cette conception censée viser l’Etat « totalitaire » dont chacun sait qu’il est la menace principale en France, est elle-même « totalitaire » (à supposer que ce terme tant galvaudé ait gardé un sens). Un enfant, à fortiori un adolescent, a le droit d’être confronté aux courants de pensée qui traversent son époque et aux « mauvaises fréquentations ». C’est la supériorité de l’école publique qui ne choisit pas ses élèves et surtout qui ne demande pas (jusqu’à présent) à ses enseignants d’avoir un esprit maison !

Il va sans dire que les deux formes d’oppression peuvent revêtir des aspects aigus, qui dévoilent l’un des aspects de la nature de la famille par delà l’idéologie néo-libérale. L’existence de femmes et d’enfants battus n’est pas seulement imputable à la structure familiale ; ce sont les conditions globales de vie qui expliquent le phénomène. En revanche, la minimisation du problème par les pouvoirs publics, le renvoi quasi-systématique des « enfants à problèmes » dans leurs familles par l’autorité judiciaire ou les psychiatres (battu, violé, affamé, on n’est jamais mieux que dans sa famille...) témoigne des ravages engendrés par le respect sacro-saint de l’institution.

Quelle politique face à la famille ?

La tradition du mouvement ouvrier français offre peu de références satisfaisantes. Une certaine sensibilité libertaire a longtemps dénoncé la famille comme un pilier de l’ordre bourgeois (ce qui était juste) et comme une prison... pour les hommes réprimés par la possessivité féminine (cf. des articles pittoresques de Daniel Guérin). Ce courant a jeté ses derniers feux en 68 et a été achevé par le féminisme ; depuis que les femmes composent les deux tiers des demandes de divorce et que certaines préfèrent vivre « seules », les hommes sont devenus chauds partisans de l’institution familiale. Sait-on que le suicide frappe principalement les femmes mariées et les hommes « seuls » ? L’autre sensibilité du mouvement ouvrier ancrée dans la tradition réformiste vante la famille comme lieu essentiel de solidarité et, longtemps, n’y a pas distingué l’ombre d’une oppression ; après quelques concessions au féminisme, le discours actuel a un contenu idéologique en tout point semblable à celui de la droite, laquelle a modernisé le sien.

En fait, une organisation révolutionnaire n’a pas à proposer de modèle normatif quant à la vie privée des gens. Sur ce point, elle est neutre. Et elle demande à l’Etat de l’être, ce qui n’est pas le cas, en dépit des protestations de respect des libertés, puisque la législation favorise le mariage (à quelques exceptions près) et que les pouvoirs publics ne se privent pas de lancer des campagnes natalistes.

Les féministes révolutionnaires réclament

La pleine liberté de choix pour les individus : liberté de reprendre ou rejeter ou modifier les divers aspects de nos traditions ethniques. (D’ailleurs le socialisme ne pourra pas être construit sans l’épanouissement des libertés individuelles.) Nous combattons pour conquérir les moyens de la liberté de choix.

Quelques exemples de revendications :

Moyens matériels

— des équipements collectifs pour mettre fin à l’asservissement des femmes aux tâches domestiques ;

— un emploi pour toutes et tous ;

— une allocation pour tout enfant, couvrant les frais qu’occasionne l’enfant, cette allocation devant se transformer en un pré-salaire versé directement à l’enfant dès qu’il a atteint l’âge de raison ;

— des logements pour accueillir les enfants et les jeunes en rupture de famille.

Moyens juridiques

— droit au divorce gratuit, à la contraception, etc ;

— contre l’infantilisation des enfants : droit d’association, de vote, de porter plainte en justice, de demander la séparation d’avec les parents dans des cas prévus par la loi ;

— reconnaissance de formes familiales différentes du mariage : communauté parentale homosexuel, etc ;

Moyens psychosociologiques

:

Des crèches, des équipements collectifs, des centres de loisirs, pour que les enfants fassent l’expérience d’autres types de relations que celles qu’ils ont dans la famille nucléaire. Enfin, les moyens d’une égalité effective entre hommes et femmes.

Quand on fait la liste des revendications de ce genre on voit bien les limites des libertés individuelles dans la société capitaliste (le « libéralisme réel »), dans le domaine familial comme ailleurs. Ces revendications ne heurtent pas de front le sentiment familial moderne. Au contraire elles démontrent politiquement, à tous ceux qui voudraient faire de leur famille un lieu de bonheur convivial, que la société bourgeoise actuelle leur en refuse les moyens.

Le syndicalisme familial qui se développe permet de faire mûrir ce sentiment à partir d’un niveau de conscience souvent assez « tra-ditionnaliste ». Pour ces syndicats (Confédération syndicale du cadre de vie, Association populaire familles-syndicats, etc.) la défense des revendications des familles fait partie de l’action du mouvement ouvrier. En outre ils mettent en œuvre une entraide concrète entre familles, par exemple pour le suivi de la scolarité des enfants ou pour l’obtention de prêts pour la construction d’un pavillon, ou encore pour les vacances. Ces trois exemples montrent qu’une action collective est possible, même sur des pratiques qui d’ordinaire ont tendance à enfermer la famille dans son isolement privé. De cette façon la famille nucléaire s’ouvre sur une action de classe. Ainsi s’élabore une solidarité de classe qui s’alimente à la source du sentiment familial.

Une solidarité dynamique (et non sans conflits) peut s’établir entre les familles plus traditionnelles et les familles plus libertaires. Il est donc possible (et le caractère progressiste de l’idéologie de ces syndicats familiaux le montre bien) de combiner deux aspects contradictoires : d’une part, partir du sentiment familial en défendant les familles telles qu’elles existent, d’autre part, valoriser les expériences libertaires par lesquelles les individus s’émancipent de l’autoritarisme et du conservatisme familial.

Cette participation aux associations familiales n’exclut pas l’intérêt porté aux mouvements alternatifs dont certains posent des jalons pour un dépassement des formes traditionnelles. Sans doute, leur réalité actuelle est-elle fragile, parfois discutable. Sans doute, une nouvelle évolution de la forme famille n’interviendra-t-elle qu’à la suite de transformations socio-économiques profondes dont les prémisses se dégagent mal aujourd’hui. Toutefois, la démarche féministe ne peut cautionner la famille actuelle qui reste un lieu majeur de l’oppression des femmes ; elle part au contraire des droits des femmes considérées comme des individus et non comme des éléments du groupe familial.

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Notes

  1. Frédérique Vinteuil (cet article a été rédigé en collaboration avec Joël Martine)

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