En 1949, Simone de Beauvoir dans des pages admirables (1) étudiait la « malédiction » qui pèse sur les femmes condamnées au travail ménager comme Sisyphe à son supplice. En 1963, c’était au tour de Betty Friedan d’être la porte-parole de millions de femmes en dénonçant dans la Femme mystifiée (2) le « malaise », le sentiment de vide de toutes celles dont l’existence se résume au ménage, à la cuisine, aux soins des enfants. Avec le développement du mouvement féministe dans les années soixante-dix, la préoccupation devenait autre : il s’agissait de mettre en évidence ce « travail invisible », cette contribution inestimable des femmes à la vie sociale à travers leur activité dans la famille. C’est dans ce cadre qu’un courant du mouvement féministe se prononça, sur le plan international, en faveur d’un « salaire pour le travail ménager » (3). L’analyse du travail domestique par rapport à la production fut l’occasion pour le mouvement féministe d’une réflexion plus large sur l’articulation entre les rapports de classes et de sexes et fut à la base de l’opposition entre féministes « radicales » et féministes « lutte des classes » (4).
Le débat théorique sur cette question n’a pas franchement évolué. Par contre, les sciences sociales ont apporté leur contribution à l’étude concrète du travail domestique. Ce sont les résultats de quelques-unes de ces enquêtes consacrées à la France que nous souhaitons présenter très brièvement dans cet article.
Qu’entend-on par travail domestique ? Nous retiendrons ici la liste des activités mises au point par l’INSEE pour son enquête de 1974 sur l’emploi du temps des Français. Il s’agit des tâches liées à l’alimentation, à l’entretien du linge et des vêtements, aux soins des enfants, au ménage, aux autres travaux ménagers (jardinage, bricolage, soins donnés aux adultes...), aux courses diverses. Une remarque sur la plupart des chiffres que nous citerons dans cet article : ils sont tirés de cette enquête de l’INSEE de 1974; nous pensons néanmoins que les grandes tendances qu’ils indiquent restent valables en raison de l’inertie des rapports sociaux.
48 milliards d’heures !
Rappelons d’abord que le nombre d’heures consacrées annuellement au travail domestique est énorme. Cela représente quarante-huit milliards d’heures, un peu plus donc que le nombre d’heures absorbées par le travail professionnel qui se monte à quarante et un milliards. Sur ces quarante-huit milliards, les femmes en effectuent plus des trois quarts ! Les hommes quant à eux travaillent plus professionnellement. Mais au bout du compte, ce sont les femmes qui travaillent le plus : sur l’ensemble des heures travaillées annuellement (travail domestique + travail professionnel), soit 89 milliards, les femmes en font 50 et les hommes 39, ce qui correspond à une moyenne de deux heures supplémentaires de travail par jour (5).
Bien évidemment, toutes les femmes ne sont pas à égalité devant le travail domestique. Des revenus plus élevés, un meilleur équipement ménager (lave-vaisselle par exemple), une femme de ménage, des repas pris plus souvent hors du domicile, expliquent pourquoi les femmes de cadres supérieurs (si elles n’ont pas d’activité professionnelle) « consacrent une heure de moins (par jour) aux activités ménagères que ne le font les autres inactives de moins de soixante-cinq ans (6) ».
Quant aux différences liées au sexe, elles apparaissent de manière encore plus flagrante dans les résultats statistiques. Ainsi, « le travail domestique occupe chaque semaine une moyenne de dix heures pour un homme actif, de dix-huit heures pour un homme sans activité professionnelle, de ta hh en c/5 O O vingt-huit heures pour une femme ayant une activité professionnelle et de quarante-trois heures pour une femme au foyer (5) ».
Ces inégalités, on les retrouve à tous les âges de la vie. Jeune ou âgé « l’homme seul s’occupe de ses affaires. Il en est cependant plus souvent déchargé que les femmes dans le même cas. Il a davantage recours aux services extérieurs (pressing, laveries, plats cuisinés, restaurants, etc. [NDLR] ) et reçoit à la fois plus d’aide, rémunérée ou non (la mère pour les plus jeunes, la famille, une femme de ménage ou l’aide sociale pour les plus âgés [NDLR] ) : elle continue à y passer plus de temps que lui. Quant aux époux inactifs de femmes depuis toujours inactives, ils ne prennent pas en charge la moitié du travail ménager (7). »
Pères et mères de familles nombreuses
Que se passe-t-il au sein des familles nombreuses ? Pour les femmes, cela signifie une croissance de leur travail : « Une femme “inactive” consacre en moyenne 36 heures par semaine au travail domestique si elle est sans enfant, 50 heures si elle a un enfant âgé de 2 à 16 ans, 59 heures si elle a un enfant en bas âge et 7 3 heures si elle a 3 enfants ou plus (5). »
On sait aussi que les femmes font face à cet accroissement de leur travail domestique par une baisse de leur activité professionnelle. Le taux d’activité des mères passe de 60 96 quand elles ont un enfant à 43 96 quand elles en ont deux, à 20 96 quand elles en ont trois (8). Quant aux pères de familles nombreuses, que leurs femmes soient actives ou non, leur contribution au travail domestique reste la même : 1 h 20 par jour... Néanmoins, leur temps de travail professionnel augmente avec la taille de leur famille : « Le mari travaille en moyenne 42 h 30 quand il y a un enfant et 44 heures quand il y en a au moins trois. Mais cela ne semble pas suffire à expliquer la modestie du temps consacré par eux aux activités ménagères à un moment où elles sont particulièrement lourdes (7). »
Tâches féminines, tâches masculines
On constate enfin une véritable spécialisation par sexe dans la répartition des tâches ménagères : « Lorsqu’il y a une mère ou épouse dans un ménage, l’homme n’exerce pratiquement jamais les activités liées au linge. C’est également la femme qui consacre le plus de temps à l’entretien de la maison mais l’homme y participe un peu. C’est au contraire l’homme qui passe le plus de temps à laver la voiture (...). Les tâches effectuées plutôt par l’homme sont celles qui prennent le moins de temps (7). »
Nous voudrions enfin citer quelques chiffres, tirés d’une enquête réalisée en mai -juin 1981, concernant les enfants. Une des questions permet de savoir qui accompagne l’enfant, matin et soir, à la crèche ou chez la nourrice : « Six enfants concernés sur dix sont toujours accompagnés par leur mère et seulement un sur dix toujours par leur père. Il n’y a que dans les familles où le père ne travaille pas, ou a une journée moins longue que la mère que celui-ci s’occupe aussi souvent qu’elle de conduire les enfants.
Quand il y a égalité de durée de travail, trois fois sur quatre, c’est la mère qui accompagne les jeunes enfants (10)... »
Pour prendre toute la mesure de la division sexuelle des tâches entre femmes et hommes dans la famille (et dans toute la société), il faut aller au-delà d’une simple comptabilité des heures et minutes consacrées par les unes et les autres au travail domestique. Car non seulement les femmes en font plus mais surtout ce sont elles qui portent sur leurs épaules toute la responsabilité de ce travail pour la famille, les hommes, eux, n’assumant leur part de travail domestique que sur le mode de « l’aide », en cas « d’urgence » (10).
Moins de loisirs, une plus faible participation des femmes à la vie sociale et politique, d’autres inégalités dans le travail, telles sont les principales conséquences de cette division sexuelle du travail au sein de la famille, profondément inégalitaire. Baisse du temps de travail pour toutes et tous, de nombreux équipements mais aussi le débat idéologique pour remettre en cause la division traditionnelle des tâches entre hommes et femmes, tous ces objectifs restent d’une actualité brûlante pour libérer les femmes du fardeau domestique.
Josette Desbois
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Notes
- 1. In le Deuxième Sexe , tome II,
- chapitre : «Les femmes mariées »,
- éd. Gallimard.
- 2. Nouvelle édition Denoël/Gonthier 1973.
- 3. Le Foyer de l’insurrection, textes sur les salaires pour le travail ménager, collectif l’insoumise, Genève, 1977.
- 4. Sur ce débat, cf. «L’ennemi prin
- cipal », article de Christine Delphy in Libération des femmes, année zéro, petite collection Maspero (1972) ;
- «Capitalisme et patriarcat, questions de méthode » in Critique communiste n° 4, éd. La Brèche et aussi le chapitre : «Le travail d’une femme n’est jamais fini » de Sheila Rowbotham in Conscience des femmes, monde de l’homme aux Editions des femmes.
- «Peut-on mesurer le travail
- domestique ? » par Ann Chadeau et Annie Fouquet, dans la revue Economie et statistiques, n° 136, septembre 1981. 6. «Données sociales 1981 », INSEE.
- 7. Activités ménagères et cycle de vie, par Hélène Rousse et C. Roy, Editions sociales, n° 131, mars 1981.
- 8. L’Emploi du temps des mères et pères de familles nombreuses, par Caroline Roy, Editions sociales, n° 141, février 1982.
- 9. Population et sociétés, septembre 198
- 2, n° 161
- 10. Travail domestique et mobilité des femmes de Danielle Chabaud, Dominique Fougeyrollas, Françoise Sonthon-nax, mars 1981 (Centre d’anthropologie économique et sociale, application et recherche ÎCAESAR]), université de Paris X, Nanterre.