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Capitalisme, politique et vie personnelle

· Cahiers du féminisme, n° 3, mars 1978 · p. 39-43 · 5 080 mots

en débat:

capitali/mc, politique el vie pei/onneHe

Le développement du mouvement de libération des femmes et des homosexuel(le)s a soulevé de nombreuses questions, à la fois parmi les partisans de ces mouvements et parmi les militants révolutionnaires.

Une des questions qui revient en permanence dans les discussions et les écrits sur cette question est le rapport entre politique et vie personnelle et, en liaison avec cela, lès principes d'organisation du Parti révolutionnaire et ses sphères d'activité. Dans cet article nous abordons ces questions à partir de leur présentation dans le livre d'Eli Zaretsky : capitalism, the family and personal life (le capitalisme, la famille et la vie personnelle) traitant de la dichotomie entre vie privée et vie publique sous le capitalisme (livre édité par Pluto Press, Lon-dres).

Politique et société

Il nous faut poser la question : « Qu’est-ce que la politique ? » et qu’entendons-nous, si cette expression a un sens, par « la politique de la vie personnelle »? La politique au sens où l’entendait Marx ne signifie nullement tout ce qui vaut la peine qu’on en parle — comme Zaretsky a l’air de le supposer. Au contraire, ce mot a une signification bien spécifique.

Comme disait Marx « un problème politique, c’est un problème qui a trait aux differents pouvoirs de l’Etat politique » (« Critique de la Philosophie de l’Etat de Hegel ») ; ou, pour reprendre la formule classique de Lénine, « la politique, c’est la participation aux affaires de l’Etat, à sa direction, le choix des formes, des taches et des contenus des -activités de l’Etat » (« Sur la Question du Rôle de l’Etat »).

Ainsi, par exemple, Marx explique parfaitement la différence entre la lutte économique et la lutte politique ; comme suit : « la lutte menée dans une entreprise pour arracher à un patron une journée de travail plus courte par des grèves, etc., est une lutte purement économique. Par contre, la lutte pour arracher une loi sur la journée de huit heures est une lutte politique » (Lettre de Marx à Boite le 23 nov. 1871).

Bien entendu, il ne faut pas en conclure que, sous prétexte qu’un problème n’est pas spécifiquement politique, il n’est donc pas important. Ainsi aucun marxiste n’a jamais songé que la lutte économique pour les salaires est inintéressante — au contraire, on les accuse toujours de trop s’y intéresser. La primauté de la politique n’implique nullement que toujours et partout les questions spécifiquement politiques soient plus importantes que les problèmes économiques ou sociaux. Mais c’est une vérité historique universelle et valable à long terme que la politique l’emporte sur les autres questions du point de vue de la pratique marxiste. Avant tout le conflit économique entre les classes ne peut être résolu en dernière instance qu’à un niveau politique — par la destruction de l’état bourgeois et l’instauration de la dictature du prolétariat.

En ce qui concerne la politique, il en vâ dp, tous les problèmes sociaux comme des problèmes économiques. Toute la période qui précédera et suivra l’instauration de la dictature du prolétariat verra se dérouler des luttes sociales gigantesques contre toutes les formes d’oppression, raciale, nationale, sexuelle et autres. Un problème social peut devenir un problème politique (par exemple les lois restrictives sur l’avortement, le divorce, la répression d’état contre les homosexuels, le refus de financer les crèches). Mais tous les problèmes sociaux ne sont pas des problèmes politiques, quoique les périodes de crise sociale se caractérisent souvent par la transformation rapide des problèmes sociaux en problèmes politiques. Un exemple pour éclairer ce point : l’existence, sous le régime de la dictature du prolétariat, de lois interdisant l’homosexualité (comme c’est le cas dans tous les états ouvriers déformés et dégénérés aujourd’hui) est un problème spécifiquement politique. Que plus ou moins de gens choisissent de se tourner vers l’homosexualité en période de dictature du prolétariat, voilà par contre, un problème d’ordre non politique mais social et personnel.

La période de transition

La prédominance de la politique est précisément une caractéristique de la période de transition qui va de la société capitaliste au socialisme en passant par la dictature du prolétariat. Le dépérissement de l'Etat doit s'accompagner du dépérissement de la politique. Le mot d’ordre de Lénine — souvent mis en avant après 1917 — « davantage d’économie et moins de politique » (qu'on aurait bien dû compléter par « moins de politique, davantage d’ économie et plus de questions sociales »), ce mot d’ordre sera beaucoup plus approprié après la victoire du prolétariat dans d’autres pays. La suprématie de la politique n'est pas un problème moral mais une caractéristique d’une période spécifique de développement social. Car sans le contrôle du pouvoir d’Etat (pouvoir donc spécifiquement politique), la classe ouvrière ne peut défendre l’état ouvrier ni procéder à la transformation des rapports sociaux. La victoire de la révolution mondiale, en supprimant la nécessité de cette fonction répressive, fera considérablement décroître le besoin de ce pouvoir d’Etat, accélérera énormément le dépérissement de l’Etat et abaissera la politique à un rang beaucoup moins élevé que celui qu’elle occupe actuellement dans une période de lutte des classes.

A l’instar du mouvement des femmes et de nombre de ses théoricien(e)s, le marxisme rejette l’idée que la sexualité, le mode de vie, les relations personnelles etc., ne sont que des problèmes individuels. Cependant il ne s’agit pas ici d'opposer l’individuel (le personnel) et le politique, mais bien l’individuel et le social. Ce n’est qu’en cas de conflit avec l’Etat que ces questions deviennent spécifiquement politiques et non plus sociales. Le marxisme, en tant qu’étude des rapports sociaux a besoin d’une analyse de toutes ces questions : mais cela ne les rend pas pour autant automatiquement et spécifiquement politiques.

Mais de nombreux théoriciens de politique sexuelle avancent l’idée de l’égalité du social avec le politique, voire de sa prédominance dans la lutte des classes. Pour Zaret-sky, il y a deux aspects (d’importance apparemment égale) du programme socialiste : d’un côté, « /’ auto-transformation des rapports sociaux » ; et de l’autre « la lutte contre l’Etat et la bourgeoisie » (p. 139-140). Les féministes qui « laissent en suspens la question du développement d’un programme que les hommes et les femmes pourraient instituer eux-mêmes, et qui à la place , adressent directement des revendications à l’Etat » , penchent vers le réformisme (p. 139). Ce faisant, il néglige le fait qu’adresser des revendications à l’Etat (sur des questions dont l’Etat détient le pouvoir de les satisfaire), c’est un des moyens qui permet de les porter à un niveau politique. L’avortement est un excellent exemple d’une question qui est passée du domaine du « privé » au domaine « social » — un sujet qui concerne la société — et qui devient politique par le biais de re- vendications adressées à l’Etat ou par la résistance aux restrictions. L'avortement a toujours été très important pour les femmes qui y recouraient ; mais l'avortement est entré dans le champ de la lutte des classes en tant que problème politique. Dans ce cas, la lutte contre l’Etat pose les bases pour un contrôle des femmes sur leur fécondité.

Le parti

C’est à partir de cette position fondamentalement antimarxiste que Zaretsky et d’autres auteurs qui ont des points de vue semblables sur la politique sexuelle développent une position anti-léniniste sur le parti. Il est bien connu que le marxisme et le léninisme affirment la nécessité et le « rôle dirigeant » du parti (quoique bien des gens attribuent cette importance donnée au parti à Lénine seulement et se définissent comme « marxistes mais antiléninistes »). Face à des exemples aussi horrifiants que les partis staliniens de l’Europe de l’Est, avec leur prétention de tout régenter depuis la planification économique jusqu'aux relations sexuelles, une telle répulsion n'a rien de surprenant. Cependant, cette position, si compréhensible soit-elle, découle d'une incompréhension fondamentale de ce qu’est un parti politique marxiste et la façon dont les partis staliniens s’écartent de cette conception et de cette pratique.

La seule opposition vraiment cohérente vis-à-vis du parti vient de ceux qui considèrent que tout le processus révolutionnaire peut se dérouler spontanément sans direction et sans organisation. Pourtant, pour être cohérents, ces gens-là devraient réfuter non seulement la nécessité du parti, mais aussi celle du mouvement des femmes, du mouvement des homosexuels, des syndicats, etc. En réalité, évidemment, peu de gens misent autant sur le spontanéisme. L'opposition la plus fréquente ne se tourne pas contre l’organisation ou la direction en tant que telles, mais contre la forme d'organisation que représente le parti.

Ce dernier type d’opposition, d'ailleurs, naît d’une divergence non pas sur le parti, mais sur la primauté du politique. Une fois qu’on accepte la nécessité de s’organiser pour mener n’importe quelle lutte, l’opposition à l’organisation dans le parti ne peut découler que de l’une de ces deux positions : soit on juge que la lutte politique est superflue ou tout au moins secondaire — auquel cas les organisations qui ont pour base des critères économiques (les syndicats) et sociaux (mouvements des femmes, des homosexuels, etc.) suffisent — ou bien on considère que c’est aux syndicats, aux mouvements des femmes, des homosexuels, etc. — de mener la lutte politique.

Ni l’un ni l’autre de ces arguments ne tient. Bien sûr, les anarchistes peuvent rejeter la primauté du politique et donc logiquement rejeter le parti. Pourtant la réalité de la société capitaliste est bien différente de leurs conceptions. Comme nous l’avons déjà démontré, on peut abolir les rapports économiques d’exploitation et les rapports sociaux d’oppression que par la destruction de l'état capitaliste qui les défend. L'anarchisme a beau vouloir oublier la politique, malheureusement la politique fait intrusion dans toutes les luttes sociales. Aucun des grands problèmes sociaux ne peut être résolu sans la destruction de l’état capitaliste. Ce ne sont pas les schémas marxistes qui imposent la lutte politique, mais c’est bien la réalité de la société capitaliste.

Quant à la théorie selon laquelle ce sont les syndicats, le mouvement des femmes, etc. , qui peuvent organiser et mener les luttes politiques d’ensemble, ce qui rend le parti superflu, elle mène à des conclusions désastreuses dans la pratique. De même que le mouvement des femmes doit être organisé pour se battre sur des revendications précises afin de lutter pour la libération des femmes, de même une organisation, pour mener une lutte politique globale a besoin d’un programme clair et précis. Mais le mouvement des femmes et les syndicats ne sont et ne sauraient être organisés sur la base d’un accord sur le combat à mener pour renverser la bourgeoisie — le mouvement des femmes et les syndicats doivent regrouper aussi bien ceux et celles qui sont pour la dictature du prolétariat que les gens qui sont contre, ceux et celles qui jugent correct d'affronter la violence de la bourgeoisie par la violence de la classe ouvrière ainsi que d’autres qui rejettent toute forme de violence, les réformistes comme les révolutionnaires. De telles organisations ne peuvent mener le combat politique contre la classe dirigeante.

De multiples organisations ont leur rôle à jouer dans la lutte contre le capitalisme. Aucun marxiste ne saurait nier la nécessité des syndicats, du mouvement des femmes, des homosexuels, des organisations des noirs, etc., pour mener cette lutte. Mais seuls ceux qui nient le caractère central de la politique, ou même sa réauté peuvent affirmer que ces organisations sont nécessaires et que le parti ne l’est pas.

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Limites et organisation du parti

Le marxisme pour sa part affirme la primauté de la politique et donc la nécessité de la construction du parti révolutionnaire, donc la délimitation nette du parti est fondée sur les mêmes principes que sa nécessité. Le recrutement, l’organisation du parti et l’appartenance à celui-ci s’appuient sur des critères politiques. Dans le champ politique et dans la mesure où d’autres luttes relèvent de ce domaine, cette organisation centralisée fait du parti un instrument d’une puissance inégalée. Ceci vaut non seulement pour l’instauration des conseils et de l’insurrection, mais aussi pour la façon de combattre les attaques de la bourgeoisie contre les syndicats, les lois sur l’avortement, préparer la classe ouvrière et les minorités opprimées à affronter les attaques fascistes, et dans toutes les luttes de ce type, un parti révolutionnaire est organisé pour éduquer et former ses militants à réagir avec le maximum d’efficacité et de détermination. Il ne saurait s’imposer par l’auto-proclamation, et la manipulation (c’est là une pratique suicidaire du stalinisme), mais le parti compte bien gagner des sympathisants car dans la période actuelle, c’est la lutte politique qui est décisive.

Mais dès que le parti s’éloigne de la politique au sens strict du terme, il entre dans un domaine où il n’est nullement évident ni même probable qu’il soit le meilleur juge. Il est même parfaitement ridicule d’imaginer par exemple qu’une organisation éduquée et construite sur la base du programme de la dictature dü prolétariat et de la transition au socialisme puisse faire autorité en matière d’art, de théories scientifiques, ou de mode de vie, etc. L'idée que le parti doit régenter tous les domaines d'activité, depuis l’art, la science, jusqu’à l’agriculture ou l’éducation des enfants, est une notion parfaitement étrangère au marxisme. C’�st le stalinisme, et non le marxisme révolutionnaire qui veut que le parti tranche sur de telles questions. C’est le stalinisme (tel que le pratique Chiang Ching en Chine par exemple) qui condamne l’art (sans tenir compte de sa valeur) en le taxant de « réactionnaire », et se sert du parti pour imposer une uniformité culturelle « au service » de la révolution. La primauté de la politique en la matière ne se manifeste qu’en cas de contradiction absolue entre les nécessités politiques et un autre domaine, alors la politique l’emporte.

Cette délimitation du champ d'intervention du parti et de son rôle détermine aussi son organisation et les discussions en son sein — les deux vont de pair car pour un parti, la discussion n’est pas une fin en soi mais est suivie deüécisions. Ainsi l’ap-partenance au parti ne concerne que ceux qui sont d’accord avec l’instauration du pouvoir politique de la classe ouvrière et les moyens nécessaires pour l’établir — principes définis par le programme du parti. Ce cadre étant délimité, le parti exige de ses membres qu'ils appliquent les décisions prises démocratiquement par l’organisation sur la forme des luttes pour la concrétisation de ce programme. Toutes les autres structures du parti — par exemple les regroupements internes sur la base de tendances politiques mais non de secteur ou de sexe — ont pour but précisément de maintenir la primauté de la politique.

Mais quand on sort du domaine politique et du programme, là où le parti est appelé à prendre des positions et des décisions, la situation est complètement différente. Le parti exige comme base d’adhésion une opposition absolue aux lois contre les homosexuels, et est prêt à recourir si nécessaire, aux organisations ouvrières et démocratiques et en dernière instance au pouvoir d'Etat de la dictature du prolétariat pour lutter contre l'oppression subie par les homosexuels. Mais en ce qui concerne la vie sexuelle de ses militants, le parti n'a pas à influencer dans un sens ni dans l’autre, le choix de l’homosexualité. Le débat sur la sexualité et les rapports sociaux est important. Il nécessite des journaux, des discussions, des organisations et des luttes. Mais le parti n'a pas à prendre position. Et, comme toujours quand on aborde un sujet qui n’est pas du ressort du parti, la discussion devrait avoir lieu en dehors des structures du parti, avec des gens qui ne sont pas des militants.

Le parti et le mouvement des femmes

La nature et les limites du parti déterminent aussi ses relations avec le mouvement des femmes, des homosexuels, et avec toutes les organisations de masse. Le marxisme affirme la nécessité de toute une série d’organisations diverses pour mener la lutte contre le capitalisme. Un parti marxiste, loin de chercher à « s’emparer » du mouvement des femmes (comme on le croit souvent) tient au contraire à bien faire la distinction entre parti et mouvement des femmes, parti et syndicat etc. et à préserver l’autonomie organisationnelle des mouvements de masse. Un parti, de par sa nature, ne peut regrouper que ceux qui se reconnaissent dans l’entièreté de son programme. En revanche, la force du mouvement de femmes réside dans le fait qu'il regroupe toutes les femmes prêtes à lutter pour ses revendications, qu'elles soient marxistes humanistes, libertaires, syndiquées ou non syndiquées. Si le mouvement de femmes voulait se transformer en organisation politique, ce qui impliquerait qu’il recrute sur la base de toute une série de positions pour le socialisme la dictature du prolétariat, les conseils ouvriers, etc., il éclaterait et diviserait ses forces et ceci vaut aussi bien pour les syndicats. Quant au parti, si pour sa part il essayait d’organiser la masse des femmes, le résultat serait tout aussi désastreux. Car ou bien il recruterait des femmes en total désaccord politique avec ses objectifs, ce qui compromettrait irrémédiablement le rôle du parti, ou bien de fait il serait amené à ne laisser entrer dans les organisations unitaires que des femmes qui se reconnaîtraient dans son programme, ce qui diviserait et affaiblirait considérablement la lutte pour la libération des femmes.

Pas plus qu'il ne veut des « syndicats rouges », il est hors de question que le parti politique contrôle le mouvement de femmes. Si ses militantes prennent la tête du mouvement, ce sera parce qu’elles ont su se faire reconnaître par les femmes par leur pratique et par les positions qu'elles ont défendues, y compris celles du parti. Mais il n’est pas question de remettre en cause l’autonomie organisationnelle du mouvement — le mouvement se donne ses propres structures, décide ou pas de se donner une direction, du choix de cette direction, a sa propre presse, etc. Le parti et ses militantes font des propositions et les défendent dans le mouvement ou le syndicat, mais il n’est pas question de les imposer.

La dictature du prolétariat

Même parmi ceux qui admettent que le marxisme est pour l’autonomie du mouvement des femmes par rapport au parti dans la société capitaliste (et d'ailleurs, on ne voit pas comment il pourrait imposer son contrôle sur le mouvement dans cette société !), il y a encore des gens, surtout ceux qui se revendiquent comme libertaires, qui pensent que, pour les léninistes, l’indépendance du mouvement des femmes doit prendre fin avec l’instauration de la dictature du prolétariat et de l'état ouvrier. On comprend ces craintes quand on voit la situation en Europe de l’Est ou en Chine : la bureaucratie a enrayé toute vél-léité de former des mouvements de femmes autonomes, et ne veut pas en entendre parler. Et pourtant, encore une fois, cette idée est fondée sur une incompréhension de la différence entre le marxisme et le stalinisme de la part ue ces féministes.

Il est certes vrai, comme nous venons de l’exposer, que les marxistes sont convaincus que seule la prise et le contrôle du pouvoir politique par la classe ouvrière peut jeter les premières bases de l’émancipation sociale. L’oppression est fondée sur les rapports de production et les rapports sociaux et non sur la psychologie humaine. On ne peut combattre et vaincre l’oppression qu’avec les armes qu’elle utilise. Pour en finir avec l’oppression des femmes, il faut non seulement une lutte idéologique mais aussi la disparition du travail domestique privé de la famille, etc. Seul l’Etat détient les ressources nécessaires à ce travail de reconstruction sociale. C’est pourquoi, pour les marxistes, il est clair que la libération des femmes passe par l’instauration du pouvoir politique de la classe ouvrière et que toute àutre voie relève de l’utopie.

Mais si l’instauration de la dictature du prolétariat est nécessaire pour commencer à battre en brèche l’oppression, elle ne l’élimine pas automatiquement pour autant. La société issue d’une révolution prolétarienne n’aura rien à voir avec une utopie. Dans le combat contre la bourgeoisie, les différentes couches de la classe ouvrière — les nationalités opprimées, les femmes, les victimes du racisme — toutes ont un ennemi commun, et la lutte rassem- blera les opprimés et les exploités pour forger une arme politique commune qui arrachera la victoire. Mais déjà au cours de cette lutte, et plus encore quand le danger de restauration du capitalisme aura disparu, on verra s'opérer une différenciation au sein des forces qui combattent le capitalisme. Bien qu’il n'y ait pas de division de classe entre les hommes de la classe ouvrière et l’écrasante majorité des femmes dans la société, bien que les hommes n’exploitent pas les femmes au sens marxiste du terme, il est bien clair que l’instauration de la dictature du prolétariat n’accomplira pas la libération des femmes ou de tout autre groupe social opprimé d’un coup de baguette magique. Non seulement un lourd héritage d’arriération pèsera sur l’oppression des femmes, mais en plus des conflits surgiront pendant la dictature du prolétariat. S’il est vrai que d’un point de vue historique, les intérêts de tous les opprimés et les exploités coïncident dans le développement des forces productives et le changement social qu’il permet, il n’empêche que des heurts entre des intérêts sociaux immédiats seront à prévoir à court terme. Devra-t-on élever le niveau de vie des travailleurs des ex-pays impérialistes à un rythme très rapide ou devra-t-on utiliser les surplus économiques /le ces états pour accélérer l’extension de [’industrialisation des ex-états coloniaux ; comment répartir l’attribution des ressources entre l’amélioration des conditions de travail et l’élimination rapide du travail domestique privé — voilà le genre de choix devant lesquels la dictature du prolétariat se trouvera placée. Seul un développement massif des forces de production qui prendra des dizaines d’années, permettra de ne plus être confrontés à ces choix. En attendant, les hommes seront encore dans une position privilégiée par rapport aux femmes, de même pour les travailleurs des nationalités dominantes par rapport aux nationalités opprimées, etc. ; les bases matérielles de certaines formes d’oppression sociale persisteront pendant une période déterminée, même pendant la dictature du prolétariat.

Si l’on se place dans une perspective historique, il est bien clair que ni les femmes, ni aucune autre couche opprimée ne se verront « accorder » leur libération par le parti révolutionnaire, les hommes de la classe ouvrière, l'omniscience et les pensées du président Mao, ou par un quelque autre moyen de ce genre. En résumé, loin d’être un oasis de paix bureaucratique, la dictature du prolétariat verra se dérouler de gigantesques conflits sociaux où les masses opprimées lutteront pour leur libération totale.

Dans ce contexte, il est bien évident que même une multiplicité de partis ouvriers fondés sur le principe de la démocratie des conseils ouvriers, (sans parler de la réalité de la situation en Europe de l’Est) serait impuissante pour en finir avec les oppressions sociales. En Russie, Lénine avait déjà souligné que les travailleurs avaient besoin d’avoir leurs syndicats pour se défendre contre les erreurs commises par leur propre état. Les femmes auront mille fois plus besoin de leurs organisations autonomes pour se défendre contre les erreurs de l’état ouvrier et mener la lutte pour leur libération. Ce sont les mêmes raisons qui amènent les marxistes à la conclusion de la nécessité du pouvoir politique et du parti politique et à revendiquer l’autonomie du mouvement des femmes aussi bien sous le capitalisme que sous la dictature du prolétariat.

En Europe de l’Est, les partis staliniens ont interdit les mouvements autonomes de femmes, les syndicats indépendants, ils ont opprimé les homosexuels, mais tout cela n’a rien à voir avec le marxisme. Pendant la dictature du prolétariat, le besoin d’un mouvement de femmes autonome ne se fera pas moins sentir, au contraire, il se développera considérablement.

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Le dépérissement du parti

En définissant la nature du mouvement autonome des femmes et la fonction de la dictature du prolétariat, nous avons par là même défini les limites historiques de l’Etat, de la politique et donc du parti. Un pouvoir d’Etat par lui-même est incapable de renverser toutes les bases de l’oppression.

L’état de la dictature du prolétariat peut accorder l’auto-détermination aux nations dont le capitalisme niait l’identité, il peut légaliser complètement l’avortement, ce que la bourgeoisie refuse, il peut rendre l’avortement et la contraception libres et gratuits, il peut favoriser la formation professionnelle et l’embauche des femmes, il peut garantir les droits des homosexuels et des noirs y compris par la force armée, il peut laisser aux travailleurs noirs des Etats-Unis le droit de créer leur propre état s’ils le désirent, il peut mettre d’immenses ressources financières et matérielles à la disposition des mouvements des femmes, des homosexuels, des noirs, et d’autres mouvements. Sans détruire l’état capitaliste qui défendait les anciens rapports sociaux et sans entreprendre la vaste tâche de reconstruction de la société que seul uh, pouvoir politique rend possible, on ne peut poser les bases de la libération de l’humanité.

Mais un pouvoir politique ne peut régir les esprits et ne peut s’introduire dans tous les coins et recoins où la crasse de la société de classe est venue se loger. Seule une vaste lutte sociale menée par tous les opprimés et les exploités peut faire le grand nettoyage de la société. L’état prolétarien peut favoriser cette opération, mais il ne peut la mener seul. D’ailleurs, à partir d’un . certain point, l’existence même de la bureaucratie, de la force armée, de la division du travail dans une organisation étatique entravent le processus social.

Nous voici revenus à la question de la fin et des moyens d’où nous étions partis. Le marxisme revendique certes la nécessité du combat politique pour instaurer le pouvoir d’Etat de la classe ouvrière. Mais c’est le stalinisme qui a inventé le mythe de « l’intensification de la lutte des classes sous le socialisme » et la nécessité de « renforcer l’état socialiste ». Pour le marxisme, au contraire, alors que l’exacerbation de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie sous le capitalisme a pour conséquence un renforcement des pouvoirs répressifs de la classe dirigeante (et l’ hégémonie croissante de la politique sur tous les domaines de la vie), par contre, la fin de la lutte contre la bourgeoisie, sous la dictature du prolétariat, a pour corollaire le dépérissement de l’Etat et donc de la politique. Pour reprendre la phrase classique de Lénine, « l’Etat dont le prolétariat a besoin, c’est un état ainsi fait qu’à peine né il commence à dépérir jusqu’à son extinction » (L’Etat et la Révolution).

Au lieu de l’intensification de la lutte politique, Trotsky a défini le but du marxisme dans le domaine de la vie sociale, à propos de l’art et de l’économie : « Dans la mesure où les luttes politiques disparaîtront — et dans une société sans classes elles disparaîtront — les énergies libérées seront canalisées dans la technique, dans la construction et y compris dans l’art...

Tout un chacun se consacrera presque entièrement à tous les aspects de la vie : la culture des terres, la planification urbaine, la construction de théâtres, les méthodes d’éducation des enfants, la solution des problèmes scientifiques, la création et l’invention. Les gens seront divisés en « partis » sur la question d’un nouveau canal gigantesque, ou sur la répartition des oasis au Sahara... Et de même que tous les problèmes dans une société socialiste, les problèmes de la vie — auparavant résolus spontanément et automatiquement, et les problèmes de l’art qui étaient l’apanage de sectes et de castes — tous ces problèmes seront du ressort de tous, on peut être certain que les passions et les intérêts collectifs, et la compétition individuelle pourront se donner libre cours... Les « partis » se formeront sur la base de tendances esthétiques, autrement dit ce seront des regroupements par affinités, par goûts et par tempéraments. » (Littérature et Révolution).

Après le renversement du capitalisme et les luttes gigantesques qui se dérouleront sous la dictature du prolétariat, une société socialiste et communiste éliminera enfin les bases sociales de l’oppression des femmes, des homosexuels, et de toutes les formes d’oppression sexuelle. Alors, après avoir connu son apogée, le mouvement des femmes tel qu'il existe aujourd'hui n’aura plus raison d'être — ou du moins ses tâches seront autres. Mais bien avant que le mouvement des femmes soit appelé à disparaître, le parti aura été relégué au musée en même temps que la forme spécifiquement politique de la lutte sociale.

Le personnel et le politique

C’est à partir de ce développement historique que nous pouvons également voir quelle est la forme finale et la relation réelle entre le « personnel » et le « politique ». Après Dieu, l'Etat (et donc aussi la politique) est la forme suprême d'aliénation de la société de classe. Mais cette aliénation ne peut être dépassée qu’à travers une participation à la vie politique et par la destruction çlu pouvoir d’Etat de la classe capitaliste. Toute autre ligne de conduite relève de l’utopie.

Cependant, malgré les moyens mis en avant, le but du marxisme n’est pas de glorifier la politique mais d’y mettre fin. La société future ne se développera pas en intensifiant les moyens politiques, mais en les, transcroissant. Elle détruira l'aliénation en intégrant chaque aspect de la vie naturelle et sociale dans l'action et le développement humains. Le marxisme affirme le primat du politique ainsi que le rôle dirigeant du parti, mais dans le but uniquement de jeter les bases nécessaires pour la disparition de tous deux. Le problème n’est pas, comme Zaretsky le suppose, la « politisation du personnel », mais l'élimination de la politique en général. C’est donc son cadre de référence tout entier qui est sens dessus dessous.

En dernière analyse, on peut voir que ceux qüi croient que le parti peut ou devrait être un modèle de la société socialiste future, ou qu’il devrait avoir une position définie sur chaque thème important, ceux-là sont voués, soit à finir dans les rangs d’une organisation stalinienne, soit à rester en dehors de tout parti, incapables de rejoindre ses rangs parce que celui-ci n’est pas l’institution globalisante qu’il devrait être selon eux. Une telle erreur d’appréhension sur le rôle et la nature du parti explique pourquoi beaucoup rejettent le léninisme dans le mouvement homosexuel comme dans le mouvement des femmes. Ce n’est qu’en comprenant le primat du politique et en définissant à partir de là les sphères d’activité, d’intervention et de décision du parti que nous pouvons réellement déterminer où se situe le point de jonction entre le « personnel » et le * politique ».

J. Ross

Notes

  1. (Cet article est traduit de «Socialist Woman », revue de nos camarades
  2. de TI.M.G.

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