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Si toutes les femmes du monde...

Interview de féministes yougoslaves : Le mythe de l’égalité

Cahiers du féminisme, n° 30, hiver 1984 - 1985 · p. 24-26 · 2 581 mots

Entretien avec Lidia Sklevilki, Vesna Pusić.

Nous publions ci-dessous de larges extraits d'une longue interview de deux féministes yougoslaves, Lidia Sklevilki et Vesna Pusic. Malgré le caractère particulier de la Yougoslavie, souligné par une plus grande ouverture sur l’occident, surtout dans le domaine économique, et à cause d’une importante émigration de travailleurs en Europe occidentale, peu d’informations circulent à propos de l’avant-garde politique et féministe. Le pouvoir yougoslave n’hésite pas à étouffer la voix des opposants qui critiquent par exemple comme Milovan Djilas le prétendu socialisme yougoslave : emprisonnements, procès et même disparitions se succèdent à l’heure actuelle. Entendre la voie des féministes, qui ne sont cependant pas directement liées à la gauche critique, est une occasion de percevoir la réalité yougoslave sous un angle particulier : parce qu’il s’agit de la Yougoslavie, et non d’un autre « pays de l’Est », bien des questions, auxquelles les féministes sont confrontées dans leurs combats, sont étonnament proches des nôtres. Vesna est sociologue, et elle mène actuellement des recherches sur les relations de travail dans l’industrie d’une part, et les rapports entre science et politique d’autre part. Lidia travaille à un projet de recherche sur la situation des femmes de la Yougoslavie d’après-guerre et sur les organisations de femmes dans l’entre-deux-guerres et pendant la guerre.

•

• Comment est né le groupe femmes de Zagreb ?

Lidia : C’est le produit d’une série de hasards heureux. Au cours de l’année internationale de la femme, les centres marxistes de l’Union des communistes de Croatie et de Slovénie ont décidé d’organiser une conférence sur la situation des femmes en Yougoslavie et dans le monde. Cela embrassait aussi bien des questions théoriques qu’empiriques. Un groupe de travail préparait les contributions internationales sur le féminisme international. C’était au début de 1976. (...) En 1978. le centre d’étudiants de Belgrade a organisé une conférence féministe internationale sous le titre « Camarades femmes, nouvelle approche ». Des féministes internationales connues comme Alice Sch-warzer ont pris également part à cette conférence. Il y eut des femmes de France, d’Italie, d’Allemagne, de Grande-Bretagne et une femme de Pologne. Et naturellement des femmes de toute la Yougoslavie.

Un programme d’action féministe

• Quelle fut la réaction des médias ?

Lidia ■. La presse a réagi très négativement. et même l’organisation officielle des femmes a avancé des objections contre la conférence. Selon elle, il n’y aurait en Yougoslavie aucun problème femme particulier, puisque toutes les questions auraient été résolues pendant la guerre et que l’égalité des droits régnerait. Ainsi une nouvelle approche serait inutile. (...) Après cela, un groupe de femmes de Zagreb s’est réuni, d’abord dans un cadre privé, pour déterminer ce que la conférence a signifié pour nous. Rapidement nous avons réfléchi comment nous pourrions apparaître publiquement. A la fin de l’année 1979, nous avons adhéré à la Société pour la sociologie de Croatie, et depuis ce temps-là nous formons une de ses sections : elle s’appelle Zena i drustvo, femme et société. Nous avons établi un programme d’action que nous avons mis en pratique pour une bonne part pendant les cinq années d’existence de la section. Nous tenons des réunions régulières, au cours desquelles les membres de la section exposent les conclusions de leurs recherches et où l’on discute sur les problèmes femmes en général. Ainsi nous avons entrepris de discuter des classiques du féminisme, en étudiant à fond Sheila Robowtan, Juliet Mitchell, Simone de Beauvoir, etc. Au début, nous avons commencé à travailler sur une liste de textes d’environ vingt titres, à partir desquels nous écrivions un résumé et que nous proposions de traduire aux éditeurs yougoslaves.

• Est-ce que quelque chose est sorti de là ?

Lidia : Rien directement, mais dans les années suivantes quelques' livres ont été effectivement traduits et publiés : une édition en deux volumes de S. Robowtan ; un almanach de femmes dans la revue Marxisme dans le monde... Puis il y eut une anthologie sur l’anthropologie des femmes écrite par des américaines, et avec une introduction yougoslave. Le Deuxième Sexe de S. de Beauvoir a également été traduit. (...)

• Comment avez-vous été admises à la Société pour la sociologie?

Lidia : Il n’y eut pas de problème organisationnel parce qu’à l’époque la société pour la sociologie se trouvait en crise, et nous avons été admises comme un sang nouveau, avec joie. (...) Aujourd’hui les choses se présentent de la façon suivante : notre section est reconnue comme la plus active de la Société comme celle qui rassemble le plus de membres et qui intervient publiquement de la manière la plus persévérante.

• A peu près combien de gens participent à vos réunions ?

Lidia : C’est naturellement très différent selon les thèmes. La dernière réunion de cette année universitaire était centrée sur la question de l’homosexualité, et beaucoup de gens sont venus, environ soixante-dix personnes. Pour la discussion sur le féminisme dans les années quatre-vingt, il y avait plus de cent personnes. Nous avons aussi présenté des livres nouveaux et importants pour jious, de manière régulière : cet hiver, quand est paru le livre de Klaus Theweleit, les Fantasmes masculins , il y avait plus de cent cinquante personnes. Quelquefois, il y a naturellement cent à cent cinquante personnes. (...)

Des traditions féministes

• Considérez-vous votre groupe comme féministe, bien que des hommes y prennent part, ce qui apparaît assez inusité ?

Lidia : Nous sommes absolument, avec une grande certitude, un groupe féministe : que des hommes y participent n’est pas un problème, car celui qui est ouvertement contre nous ne vient pas de toute façon, ou bien ne sera pas accueilli très amicalement, de sorte qu’il ne viendra plus.(...)

• Essayez-vous de vous rattacher à des traditions quelconques en Yougoslavie ?

Lidia : Oui, nous essayons de comprendre pourquoi l’idée du féminisme se heurte à un si grand refus ici. Pour moi, l’expérience la plus intéressante fut une discussion à l’occasion de la réédition d’un journal de femmes avant la guerre Zenski svjet, le Monde de la femme , qui est paru de 1939 à 1941, et qui était un très bon journal. Il était il est vrai influencé de manière déterminante par les membres du PC, mais il avait une audience très large dans les cercles libéraux. Les fondateurs et les collaborateurs encore vivants de ce journal sont venus pour la présentation du livre, ce qui a fait apparaître l’histoire des femmes ici. La plupart d’entre nous étions complètement étonnées, car nous n’avions pas soupçonné qu’il y avait eu en Yougoslavie quelque chose comme un mouvement des femmes avant la guerre. Depuis lors j’ai -travaillé cette question : je constate qu’il y avait beaucoup d’ébauches d’analyse théorique importante et que le mouvement de l’époque était très moderne ; cela accroît notre force, car nous ne nous trouvons pas seules dans l’histoire mondiale, et isolées. Au contraire, nous pouvons nous rapporter à un mouvement qui a existé dans notre propre pays.

• Comment s’appelaient les organisations de femmes de l’ancienne Yougoslavie, et quelles étaient leurs activités les plus importantes ?

Lidia : Il y avait un mouvement féministe bourgeois large, mais malheureusement aucune organisation des femmes dans le mouvement ouvrier, bien que par exemple le PC ait eu sa propre organisation de jeunesse. Après le tournant des fronts populaires, le PC adopta la ligne selon laquelle ses membres et ses sympathisants devaient s’infiltrer dans les deux organisations de femmes bourgeoises. C’était Alianca

Zensi Prokreta, l’Union du mouvement des femmes. (...)

• Est-ce que ces organisations existaient du temps de la dictature ?

Lidia : A l’époque de la répression la plus dure, elles existaient mais elles n’étaient pas très actives. Quand le climat est redevenu libéral, leur activité a repris. Leurs revendications principales étaient, en plus du droit de vote, les droits égaux dans le travail et la protection de la mère. Elles exigeaient même le travail domestique payé. Ces organisations avaient sans doute beaucoup de membres, mais ces femmes — sans droit de vote — ne pouvaient aller dans aucune institution politique ; leur influence était restreinte. Elles étaient comme un groupe de pression dans la vie publique, et en raison de leur travail culturel et éducatif, elles étaient importantes pour les femmes. (...)

Des combattantes pendant la guerre de libération

• Quel fut le rôle des femmes dans la guerre de libération ?

Lidia : Les femmes y ont joué un rôle très important. Nous avions une armée de partisans qui ne pouvait s’appuyer sur aucune infrastructure d’Etat. Des femmes alimentaient l’armée, l’habillaient, prenaient en charge une grande part des questions sanitaires. Il y avait aussi des femmes combattantes, environ deux mille d’entre elles furent officiers. (...) Elles ont finalement constitué 35 % de la totalité de l’armée de partisans. Il y a eu au début deux divisions femmes particulières, où les femmes apprirent pour la première fois à manier les armes. Puis, elles furent intégrées dans les unités régulières. J’ai interviewé quelques activistes du front des femmes antifascistes qui s’accordaient à dire que beaucoup plus de femmes auraient été prêtes à se joindre aux unités de combat, s’il n’y avait pas eu une si grande résistance et une telle discrimination patriarcale parmi les partisans.

• Cela signifiait un grand bond vers l’émancipation pour l’époque?

Lidia : Cette participation des femmes à la guerre de libération a signifié un bond culturel sans précédent. Immédiatement après la libération, il y a eu une intégration massive des femmes dans la vie politique et économique. Mais, lorsqu’arriva le début des années cinquante et que la génération de la guerre commença à avoir des enfants, il y eut un très fort retrait des femmes de la vie politique, des positions dirigeantes dans l’économie, etc. Cela donne la situation que nous avons aujourd’hui, une société dans laquelle il y a sur le papier l’égalité des droits, mais qui est en réalité empreinte très fortement de traditions patriarcales.

• Quel pourcentage de femmes est dans la vie active ?

Lidia : 42 % en moyenne, mais il faut distinguer entre par exemple la république de Slovénie très développée, et la partie sud du pays, très peu développée. Les femmes ne siègent pas au sommet du parti, mais seulement dans les sphères moyennes et inférieures. Il n’y a de femmes ni au présidium d’Etat, ni à celui du parti. Dans le gouvernement fédéral, la femme Premier ministre Milka Planinc est seule. Plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de femmes.

Egales sur le papier, opprimées dans la réalité

• Qu’en est-il des salaires féminins ?

Vesna : en droit, il y a salaire égal à travail égal. (...) Mais en moyenne les femmes reçoivent environ 80 % du salaire des hommes (...) Les hommes reçoivent en général des jobs mieux payés que les femmes.

• Est-ce que le chômage des femmes est plus élevé que celui des hommes ? Vesna : Je n’ai pas de chiffres globaux de la Yougoslavie dans la tête : à Zagreb, les femmes constituent entre 70 et 80 % des chômeurs enregistrés. Ce chiffre ne peut naturellement pas être extrapolé dans les autres régions. En

Croatie, on aura vraisemblablement un chiffre plus bas. Mais dans les régions peu développées, on doit tenir compte du fait que beaucoup de femmes ne s’inscrivent pas au chômage. (...)

• Quelle est la situation de l’avortement ?

Vesna : L’avortement est légalement libre, mais les coûts sont variables d’une commune à l’autre : à Zagreb, un avortement coûte 2 700 dinars (D...

• En ce qui concerne l’activité du groupe, quelles ont été les campagnes les plus larges ou les initiatives entreprises ces derniers temps ?

Vesna : Nous avons pris une initiative par rapport au fait que l’âge de la retraite était fixé différemment pour les hommes et pour les femmes (60 et 55 ans)... Finalement, cela est devenu facultatif.

Une autre campagne vient juste de démarrer maintenant pour la création d’une Maison des femmes battues à Zagreb. Il n’existe encore rien de ce genre dans toute la Yougoslavie. (...) Et, il y a une troisième campagne autour du temps de travail : avec la crise économique en Europe occidentale, on s’attend dans les prochaines années au retour d’une partie du million de travailleurs émigrés, ce qui rendra plus drastique la question de l’emploi. A la fin de l’année dernière en Croatie, il a été proposé de créer la possibilité pour les femmes du travail à mi-temps. (...)De telles idées avaient déjà eu cours dans les années soixante, juste avant la grande vague d’émigration. Il y avait alors une aide financière au travail domestique, et on avait même suggéré une sorte de salaire domestique pour tenir les femmes à l’écart du marché du travail : cela avait été alors rejeté, mais cela resurgit toujours. (...)

Etre féministe à l’Est

• Que voyez-vous comme différence entre les problèmes que vous avez et ceux des féministes occidentales ?

Vesna : Les groupes occidentaux ont une tradition plus longue et la société est plus sensibilisée que chez nous à ces questions. Deuxièmement le système politique occidental est accoutumé aux groupes d’intérêt, à l’action des groupes, des mouvements. Le système politique yougoslave est lui complètement impréparé, et dans une certaine mesure rétif à l’action de tels groupes. Il sait aussi peu comment réagir à un phénomène comme le féminisme que nous, nous savons comment nous devons agir. Car tout cela ne cadre pas avec la structure politique actuelle. Il est bien plus difficile de mobiliser à l’action les gens, qui disent en privé qu’ils sont d’accord.

• Quels sont vos rapports avec la gauche critique ?

Vesna : Formellement, nous n’avons pas de contacts, avant tout parce qu’il n’y a pas de groupe un tant soit peu organisé de l’autre côté : il n’y a que des individus qui signent des pétitions ensemble, et qui partagent certains points de vue. Mais personne ne fonctionne en groupe comme nous. Mais bien sûr des gens de chez nous ont participé à des discussions organisées par des gens venant de la « nouvelle gauche », ou bien certains d’entre nous ont signé des pétitions, dont l’initiative ne venait pas de nous.

• Est-ce que le courant « Praxis » a eu une influence sur vous ? (2)

Lidia : Je ne pense pas. Peut-être même est-ce nous qui avons eu une influence sur la pensée de certains d’entre eux. Si bien qu’ils sont prêts à prendre au sérieux aujourd’hui le problème femme. (...)

• Y a-t-il des groupes semblables au vôtre ailleurs en Yougoslavie ?

Lidia : Il y a un groupe femme à Belgrade, au centre culturel étudiant : les rencontres y sont régulières et nous avons été invitées quelquefois pour des discussions. Même à Ljubliana, il y a des femmes intéressées à venir à nos réunions, mais je ne pense pas qu’il y ait de groupe. Une édition critique d’Alexandra Kollontaï vient juste de paraître en Slovène. (...)

• J’ai vu dans les journaux la photo du premier groupe de femmes pilotes de l’armée populaire de Yougoslavie. Est-ce une réalité dans l’armée ? Lidia : Ce n’est pas clair, mais quoique l’on puisse penser de l’armée, il y a un facteur d’émancipation ; dans une société patriarcale, c’est une rupture abrupte avec l’image traditionnelle de la femme. Les femmes dans l’armée sont un danger pour cette image traditionnelle de passivité, selon laquelle la femme est quelqu’un qui cherche la protection au lieu de la donner et au lieu de prendre part à une sphère traditionnellement masculine.

Notes

  1. 1. Le salaire moyen est actuellement de 1 900 dinars à Zagreb.
  2. 2. Le groupe «Praxis » — du nom de la revue dont ils étaient les animateurs — était composé d’intellectuels, à Zagreb et Belgrade principalement. Anciens membres de la Ligue des communistes yougoslaves, ils se définissaient généralement comme marxistes. Ils se proposaient de confronter des analyses critiques sur tous les grands problèmes concernant le socialisme, la construction du socialisme. Après les soulèvements étudiants de 1968 (pour «l’autogestion de bas en haut», contre les inégalités, contre les tendances à l’extension du secteur privé) les professeurs de «Praxis » à Belgrade ont été soumis à une répression politique, ils ont perdu leur emploi à l’université, et enfin la revue a été interdite. Ses partisans à Zagreb n’ont pas subi la même répression notamment parce qu’ils se sont opposés en 1971 au mouvement nationaliste croate.

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