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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Eune a aimé, l’autre pas

Cécile Guéguen et Hélène T. Leveau : «Rendez-vous à la crèche»

· Cahiers du féminisme, n° 31, printemps 1985 · p. 30-31 · 1 517 mots

La parution de Rendez-vous à la crèche (1) à l’automme 1984 a été peu remarquée. Le Monde de l’éducation de décembre 1984, dont le dossier est consacré aux modes de garde de la petite enfance, n’en parle pas. C’est bien dommage car c’est un livre fort intéressant. Ses auteurs, Cécile Guéguen et Hélène T. Leveau, respectivement directrice et psychologue de crèche, y proposent une nouvelle manière de concevoir la crèche. Cela est le fruit d’une expérience réalisée dans une crèche parisienne, la crèche municipale de la rue du Rendez-Vous dans le XIIe arrondissement de Paris.

Une évolution lente mais réelle

Les crèches de la Protection maternelle et infantile (PMI) datent de l’après-guerre 1939-1945. Elles étaient alors une simple garderie médicale, un lieu où le seul souci est la lutte contre la maladie, le respect des règles d’hygiène (le personnel a une formation strictement médicale). Fonctionnement très rigide, exclusion des parents, méconnaissance du développement de l’enfant, cela va de pair.

De 1960 à 1968, une certaine ouverture sur le bien-être de l’enfant a lieu grâce à la création de diplômes d’Etat de puériculture (personnel formé spécifiquement pour le travail en crèche). En fait, l’évolution est surtout réelle pour les jardins d’enfants (enfants de deux à trois ans) : activités, jeux, sorties... A partir de 1968, le fonctionnement des crèches est remis en cause : pauvreté affective des relations avec les enfants, milieu insuffisamment stimulant, exclusion totale des parents. Mais l’évolution est lente et les changements se font petit à petit. Dans quelques crèches, des expériences ont lieu avec la collaboration étroite de psychologues. Ce sont les résultats et enseignements de l’expérience réalisée dans la crèche de la rue du Rendez-Vous qui nous sont présentés dans ce livre.

L’abandon des sections traditionnelles

Cette crèche a été ouverte en 1976. Dès le départ ont été supprimées les sections traditionnelles regroupant les enfants par classe d’âge (deux à huit mois, huit à quinze mois, quinze à vingt-quatre mois et le jardin d’enfants de deux à trois ans). Le principe de petites communautés est adopté mélangeant les enfants de deux mois à deux ans, le jardin d’enfants est maintenu. Le fait de mélanger les enfants de deux mois à deux ans permet de délimiter le nombre d’adultes auprès de chaque enfant (deux auxiliaires s’occupent de façon continue d’un

•30 groupe d’enfants et donc de chaque .enfant pendant deux ans). Il facilite le problème d’adaptation et aide l’enfant à trouver des repères stables et rassurants et lui permet de se développer à son rythme. La relation parents-auxiliaires est plus riche car elle s’étale sur une période de deux ans. Le travail de l’auxiliaire est valorisé et diversifié : elle connaît l’enfant tout au long de son évolution, elle n’est plus spécialisée dans une tranche d’âge. Cela est beaucoup plus satisfaisant pour elle et pour les enfants.

Le respect des rythmes de l’enfant

Le projet psychopédagogique de la crèche a été établi à partir de deux données de base : l’observation et le respect des rythmes de l’enfant en crèche. L’observation n’est pas un jugement sur l’enfant, ni une tentative de cataloguer ses comportements selon des critères normatifs, elle permet d’ harmoniser les actions vis-à-vis de l’enfant en fonction des moyens qu’il a acquis. Respecter ses rythmes, c’est d’abord respecter son sommeil, ne pas le réveiller pour un repas, être disponible à son réveil. C’est ensuite considérer qu’un bébé, même petit, a une perception visuelle et auditive importante et donc mettre à sa disposition de nombreux objets variés, colorés et beaucoup lui parler.

L’intégration, un départ à ne pas rater

Toutes les découvertes faites à propos des capacités et des modalités d’attachement de l’enfant ont eu des conséquences sur le processus d’entrée à la crèche, à la fois pour les parents, les enfants et pour les auxiliaires. Quel que soit l’âge de l’enfant à son arrivée à la crèche, l’expérience a montré qu’on ne peut réussir plusieurs intégrations simultanément ; chaque famille doit être accueillie individuellement. L’intégration est le processus qui, s’il se déroule dans de bonnes conditions, doit permettre l’apparition d’un attachement nouveau pour l’enfant et ses parents à l’égard de l’auxiliaire et vice versa. L’effet principal de cette pratique est la remise en cause de la notion d’abandon, encore largement véhiculée par les médias et certains parents.

Beaucoup d’attention a été accordée à l’intégration dans cette crèche car elle prépare la séparation avec la famille, même si elle n’est que partielle. Elle s’étale sur une période assez longue et est basée sur l’échange de connaissances entre les parents et l’auxiliaire : histoire, habitudes de l’enfant d’une part, esprit du fonctionnement de la crèche et de son équipe d’autre part. Cela permet souvent de supprimer chez les enfants les petits malaises d’adaptation comme les refus d’alimentation, les troubles du sommeil, les pleurs, l’ennui... Il est à noter que, dès l’inscription de leur enfant à la crèche, celle-ci est ouverte aux parents à tout moment.

La psychomotricité

Les « câlins » et le maternage ne suffisent pas pour satisfaire un enfant qui recherche l’autonomie. La proposition des sections mélangées donne une souplesse et une tolérance quant au rythme de développement de l’enfant et de ses acquisitions vers l’autonomie. L’introduction de la psychomotricité dans la crèche est un facteur important de cette évolution.

J. Levy, avec sa pratique de kinésithérapeute, a apporté un précieux outil de travail : la Gymnastique du tout petit (2) (série de mouvements, de stimulations d’ordre moteur pour favoriser les différents stades de développement du tout petit). Mais cette technique demande un effort trop important à l’auxiliaire pour qu’il puisse durer sur une longue période. D’autre part, les enfants ne sont pas toujours disposés à accomplir la gymnastique demandée à un moment déterminée.

Des modifications ont été introduites pour tenir compte de cet outil : ce ne sont pas des séances de gymnastique en tant que telles qui sont proposées aux enfants, mais ce sont les divers mouvements spontanés de l’enfant qui sont aidés, accompagnés par un geste de l’auxiliaire adéquat. Par exemple, un bébé fait un geste pour atteindre un objet, l’auxiliaire met la main pour caler les pieds ce qui facilite le déplacement. Cette nouvelle gymnastique est ainsi totalement intégrée dans la vie quotidienne. La relaxation est une part essentielle de la psychomotricité. Les mouvements de décontraction sont faits le plus souvent au moment des changes, pas forcément à tous les changes. Cela procure un certain soulagement à l’état de tension, aux douleurs musculaires des enfants. Mais la décontraction passe aussi par des moments de maternage, de tendresse.

Jeux, ateliers

L’univers du jeu est particulièrement privilégié par l’enfant. L’expérience a montré combien les jeux libres toute la journée peuvent rapidement lasser l’enfant du fait de son âge. Par ailleurs, proposer des activités dirigées systématiquement a les mêmes désavantages. Pour susciter la motivation et la curiosité de l’enfant sans décourager ses initiatives, dans la crèche sont organisées en alternance activités libres et activités dirigées. Les activités dirigées sont pratiquées dans le cadre d’« ateliers » pouvant accueillir six à huit enfants. Ces « ateliers » regroupent les plus grands des petites communautés et les enfants du jardin d’enfants. Cela permet de mélanger des enfants de différentes sections et ainsi développer leur sociabilité.

Une expérience à généraliser

D’autres aspects de la vie en crèche sont abordés dans ce livre : rôle de la prévention, rôle et vie de l’équipe... C’est donc une expérience très riche qui nous est présentée. On peut regretter quelques lacunes quand même. On trouve quelques lignes sur la différence des sexes, sur l’attention apportée au fait qu’il n’y ait pas un sexe qui domine l’autre, mais rien sur l’importance de la crèche dans l’éducation non sexiste des enfants. Dans le colloque « Education et préjugés sexistes », organisé par le Mouvement français pour une éducation non sexiste, qui s’est tenu à Paris en octobre 1984, différentes interventions avaient souligné l’importance de ce rôle. La nécessité de la présence de personnel masculin a été avancée pour combattre l’image sociale que seules les femmes s’occupent des très jeunes. On doit se préoccuper de l’éducation sexuelle : apprendre à l’enfant à découvrir son sexe et cela très jeune, surtout pour les petites filles. Il faut remettre en question des attitudes différenciées vis-à-vis des petits garçons et des petites filles : compliments à une petite fille sur ses vêtements et pas à un petit garçon, indulgence pour le comportement violent d’un petit garçon...

Il faut espérer que ce genre d’expérience se généralise et s’enrichisse, car il y a encore beaucoup à faire dans les crèches. Le rôle de la directrice, la remise en cause du travail de l’équipe en sont des facteurs importants. La formation initiale, la formation continue des personnels de crèche ont un rôle primordial à jouer dans cette évolution. Citons enfin le rôle des parents. Une circulaire interministérielle du 2 novembre 1981 a souligné l’importance de la participation des parents à la vie des crèches et a conseillé la mise en place de conseils de crèche. Son application est pour l’instant restée lettre morte dans la plupart des crèches...

Françoise Vial

Notes

  1. 1. «Rendez-Vous à la crèche », éditions Privât.
  2. 2. «L’Eveil du tout petit », de J. Levy, Seuil, 1979.

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