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Grenoble : Les travailleuses de Thomson en grève

· Cahiers du féminisme, n° 32, été 1985 · p. 4-5 · 1 629 mots

A Saint-Egrève, petite localité proche de Grenoble, des travailleuses de Thomson organisent depuis cinq semaines1 des débrayages quotidiens. Cette entreprise nationalisée produit des semi-conducteurs (circuits intégrés) pour l’industrie électronique ; une partie de la production se fait en « salle blanche », locaux spéciaux où sont fabriquées les plaquettes de silicium.

Ce sont les travailleuses de ces ateliers qui sont en grève. Elles sont deux cent cinquante ouvrières, et selon les ateliers, le mouvement est suivi par 70 à 100 % du personnel. Nous sommes allées les interroger afin quelles nous expliquent comment elles en sont arrivées à la grève.

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Alors trop, c’est trop ! Elles ont établi la liste de leurs revendications. Elles demandent : une prime de cagoule de trois cents francs pour le travail en salle blanche (voir plus loin) ; une revalorisation de cinq cents francs de la grille des salaires pour toutes et tous ; la reconnaissance de leur qualification : OP1 (le travail en salle blanche nécessite une qualification — elles ont reçu une formation — mais elle n’est pas reconnue).

Elles ont commencé par faire une demi-heure de grève, puis une heure, puis deux heures ; elles en sont actuellement à trois heures de débrayage quo-tiden. Cette grève perlée est efficace, car elle bloque pratiquement toute la production, comme elles nous l’expliquent : l’équipe du matin, par exemple, qui commence à 5 h, débraye une première fois à 8 h 30. le travail reprend à 9 h 30, puis à 10 h 10 c’est la pause repas, pendant quarante minutes. Puis nouveau débrayage d’une heure à 1 1 h 30, reprise à 12 h 30, et sortie à 13 h. Avec ce système, compte tenu du temps de déshabillage (cinq minutes à chaque fois) et de la mise en route des machines, la production est quasiment bloquée à partir de 8 h 30 !

Nous entrons alors qu’elles sont en pleine assemblée générale. Nous sommes bien accueillies ; un groupe de femmes sort avec nous pour répondre à nos questions. Lorsque nous leur demandons quelles sont les raisons de la grève, c’est un ras-le-bol qu’expriment immédiatement les travailleuses des salles blanches : « Ça a démarré avec un blâme pour deux filles, on n’était pas d’accord, on a fait une pétition, et ensuite on a embrayé sur les salaires. » Une autre ajoute : « On s’est tues pendant trop longtemps ! On avait déjà essayé de se mettre en grève, mais le mouvement n’avait pas été suivi, et puis l’exploitation a recommencé. »

En effet, depuis plusieurs mois, la direction a intensifié le travail dans les salles blanches, les ouvrières ont travaillé plus durement, la production a augmenté. Mais elles n’ont pas vu le résultat de leurs efforts. Par contre « les chefs », eux, ont été augmentés...

Cobayes dans les salles blanches

Cela nous amène à parler de leurs conditions de travail, et là aussi, il y en a des choses à dire ! Elles travaillent en équipes, de 5 h à 13 h pour l’équipe du matin, de 1 3 h à 2 1 h pour celle du soir. « On se lève à 4 h du matin, et pour quel résultat ? Pour gagner 5 200 francs brut au bout de huit ans d’ancienneté. On gagne bien à la Thomson ! » Et en plus, « au bout d’une demi-heure� de retard, ta prime d’équipe saute, et bien sûr on déduit chaque minute sur ta fiche de paie ».

De fait, après huit ans de boite, le salaire net est entre 4 300 francs et 4 400 francs. Juste de quoi survivre, et mal en plus, car ce rythme de travail est très fatiguant : « On manque de sommeil, les nerfs en prennent un coup, on devient agressive ! » Et bien sûr, les rapports avec les conjoints et les enfants s’en ressentent... Ce sont surtout les enfants qui sont les plus malmenés : « Ils font équipe comme nous, ils se lèvent seuls pour les plus grands. Au bout d’un certain temps, ils ne savent plus quels horaires je fais. »

Quant au travail dans les « salles blanches », parlons-en ! ce sont des salles aseptisées, antipoussière, avec un taux d’humidité de 40 % seulement, et la lumière artificielle toute la journée. On y accède par un sas, et pour y travailler il faut un équipement spécial : un blouse non tissée, avec une cagoule intégrale qui ne laisse à découvert que le visage, et des sabots. Ces conditions particulières accroissent considérablement la pénibilité du travail : « On vit avec 40 % d’humidité, alors qu’il y en a 60% à l’air libre. On n ’est pas faites pour vivre dans un monde aseptisé ! » D’où les conséquences sur la santé : gorges sèches, angines, augmentation des globules blancs. Cela va même plus loin : les travailleuses de la Thomson estiment qu’elles servent de « cobayes ». A leur arrivée dans l’entreprise, en effet, la médecine du travail leur avait fait faire des prises de sang ; mais maintenant il n’y a plus de contrôle. On leur a conseillé de s’adresser aux laboratoires privés... Le profit a des raisons que la santé ne connaît pas ! Et pour couronner le tout, « on respire dès 5 h du matin des odeurs d’acétone et de résine mélangées ».

Le ras-le-bol a fini par éclater

Après tout cela, on comprend qu’elles aient décidé de se mettre en grève. Aucune des ouvrières que nous avons interrogées n’est syndiquée. Elles l’expliquent par l’absence d’unité syndicale, jusqu’à présent, entre la CGT et la CFDT : « Pendant toute une période, il y avait conflit, les délégués n’étaient pas d’accord entre eux, et nous on était au milieu : la balle de ping-pong, quoi ! D’un côté la CGT, de l’autre la CFDT... » Mais à présent, l’unité est réalisée, l’intersyndicale CGT-CFDT soutient leur lutte : « C’est eux et nous qui menons la barque, ensemble, c’est sûr que si un syndicat n ’a pas la base derrière lui, il ne peut rien faire, et nous aussi nous ayons besoin d’eux. Ils donnent des conseils, font le lien entre les filles du matin et celles d’après-midi. Nous décidons tous les jours en assemblée générale de la poursuite de la grève. »

Cependant, malgré leur dynamisme et leur détermination, malgré cinq semaines de lutte, les ouvrières de Thomson n’ont pas encore réussi à faire reculer la direction : « On est allées négocier, mais ils se foutent de nous, c’est l’ironie. Oh ! Ils nous écoutent, oui, cela ne leur coûte pas grand-chose... Pour le moment, tout ce qu’on a obtenu, c’est la suppression d’un niveau pour accéder à l’échelon supérieur. » Jusqu’ici en effet, pour passer d’OSl à OS2, il fallait passer par quatre niveaux intermédiaires, avec deux ans minimum entre chacun. Désormais, le quatrième niveau est supprimé. Mais les critères qui détermnent le passage d’un niveau à un autre restent inchangés, il faut toujours deux ans minimum sans absence, les congés de maternité étant compris dans les absences ! Il faut aussi satisfaire à des critères de rentabilité et d’initiative, manifester un « bon esprit d'équipe » (C’est-à-dire « être sympa avec ses chefs et surtout pas arrogante. ») ; s’y ajoutent encore des critères divers, en fait « à la tête du client ». Bref, un véritable exploit pour arriver à franchir une étape : « Quand au bout de dix-huit mois, par exemple, tu as trois ou quatre jours d’absence, tout recommence à zéro ! »

La seule satisfaction, comme le dit l’une des femmes avec qui nous discutons, c’est que « pour une fois, is ont entendu le point de vue des ouvrières ».

Comme en Angleterre, un an s’il le faut

Nous abordons alors la question du soutien que rencontre leur lutte, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’entreprise : « Dans l’usine, il y en a beaucoup qui sont d’accord avec notre action, qui ont signé la pétition, et qui donnent de l’argent lors des collectes. » Mais il n’y a pas de reprise en charge de la grève par l’ensemble du personnel. Ce sont essentiellement les secteurs des « salles blanches » qui luttent, les techniciens et les autres services ne se sont pas joints à l’action ; « Et pourtant, les cinq cents francs, c’est pour tout le monde qu’on les demande... » On devine une certaine amertume chez ces travailleuses, qui se sentent isolées alos qu’elles se battent pour tous.

Quant au soutien à l’extérieur, « Ce sont les syndicats qui s’en occupent, il y a eu une interview sur FR3, des collectes ont été faites dans les boîtes de la région. »

Et à la maison, comment cela se passe-t-il ? Sont-elles soutenues par leur famille ? Les réponses fusent de toutes parts : « Je fais comme je veux. Il a son boulot, moi j'ai le mien. On amène sa paie, on a le droit de se défendre. On ne va pas se laisser faire comme ça », disent-elles en parlant de leurs discussions avec leur mari. Pourtant elles ne nient pas que « certaines sont influencées par le mari ; elles s ’arrêtent pour une raison ou pour une autre, mais en fait c ’est à cause de lui ».

Lorsque, pour terminer, nous leur demandons ce qu’elles comptent faire maintenent, la réponse est sans hésitation : « On continue... On n'a pas intérêt à se planter là, sinon ça sera dur, on ne pourra plus faire grève. » Et l’une d’elles ajoute : « On fera comme en Angleterre, un an s’il le faut ! »

La grève, démarrée le 22 février, s’est arrêtée le 30 avril après satisfaction de certaines revendications seulement.

Notes

  1. Grenoble, le 29 mars 1985 Propos recueillis par Arlette, Nadine et Sylvie

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