Rencontre nationale de lieux d’expression d’initiatives de femmes
Les 7 et 8 décembre prochains aura lieu, dans la région parisienne, une grande rencontre nationale de « lieux d’expression et d’initiatives de femmes ». A l’origine de ce projet, la Maison des femmes de Paris, à laquelle se sont joints le Mouvement français pour le planning familial et des groupes et associations de Paris et de plusieurs autres villes. Est-ce le début d’un second souffle du mouvement des femmes ?
Pour en parler, nous avons rencontré Christine, Fatema et Marie-Annick, trois militantes du collectif de préparation de la rencontre.
♦ D’où vient ce projet, et quels sont les objectifs de cette rencontre ?
Christine — L’origine de ce projet remonte assez loin : plus d’un an et demi déjà. Mais au début, ce qui était envisagé, c’était simplement une rencontre de toutes les maisons de femmes existant en France, afin de confronter leurs expériences, leurs modes de fonctionnement, les activités proposées par les unes et les autres, et permettre un début d’échanges entre elles. Et puis, petit à petit, le projet s’est transformé, élargi, jusqu’au projet actuel. Celui-ci, en fait, est né d’une série de constats. D’une part, c’est certain, une disparition du mouvement des femmes de la scène publique. S’il a pu représenter à un moment donné un mouvement social très important, s’il a pu réellement peser sur la vie politique, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.
Marie-Annick — Cependant, nous savons qu’il continue à exister, un peu partout, des regroupements de femmes, une activité féministe, dans les maisons de femmes ou bien en dehors. Et ce qu’on voudrait, c’est créer des liens entre toutes ces activités, tous ces regroupements, entre toutes ces femmes, essayer de relancer une dynamique.
Christine — Le deuxième constat, c’est que nous avons beaucoup de mal aujourd’hui à cerner exactement quelle est la réalité des femmes en France. Les luttes menées ces dernières années ont fait avancer un certain nombre de choses, ont permis d’obtenir des acquis. Mais on ne sait pas bien à qui ont profité ces acquis, s’ils ont profité à toutes les femmes de la même façon ou s’il y a des différences selon les catégories sociales. Il est difficile également de mesurer l’avancée des idées féministes à l’intérieur du tissu social. Nous sommes persuadées — à en juger par un certain nombre de faits quotidiens, de remarques, de comportements — que ces idées avancent. Mais nous savons aussi qu’elles peuvent très bien être récupérées, qu’elles peuvent régresser, être remises en cause... Et la grande question qui découle de tout cela, c’est de savoir où en sont les femmes aujourd’hui, ce qu’elles veulent, les difficultés auxquelles elles sont confrontées. D’où ce projet de rencontre, pour tenter de cerner cette réalité. Une autre question s’est alors posée : faut-il organiser une rencontre du mouvement féministe — de ce qu’il en reste — ou une rencontre plus large ?
Si nous avons opté pour une rencontre plus large, c’est parce que nous sommes convaincues que les idées et les pratiques mises en avant par le mouvement des femmes sont aujourd’hui reprises par bien d’autres femmes et d’autres associations, même si celles-ci ne se revendiquent pas du féminisme. Il nous a semblé indispensable qu’ait lieu une confrontation, la plus large possible, entre toutes les femmes qui ont mis en place quelque chose qui, à un titre ou à un autre, concerne les femmes. Que ce soit un centre d’accueil, un lieu d’hébergement pour femmes battues, un lieu d’activité (artistique, sportive, artisanale...), un centre de formation professionnelle, une cafétéria, un organisme qui prépare des vacances entre femmes, etc. Bref, tout ce qui est lieu géré par des femmes et qui permet à des femmes de se retrouver entre elles, de faire quelque chose ensemble.
Marie-Annick — Le terme de « lieu » est pris au sens large : ce peut être aussi un groupe de réflexion, de recherche, une maison d’édition, un groupe de femmes qui travaillent dans une entreprise, un collectif de syndiquées, etc. C’est tout cela que le titre de la rencontre voudrait englober : « Rencontre nationale de lieux d’expression et d’initiatives de femmes ». C’est donc un débat très large que nous voulons engager. D’autant plus que — nous nous en sommes rendues compte au fur et à mesure de la préparation — les questions qui se posent actuellement aux femmes sont très diverses. Ce sont aussi bien des questions idéologiques — à propos des nouvelles techniques de procréation par exemple — que le problème de la crise et de la façon dont elle touche particulièrement les femmes. La rencontre peut être l’occasion, non seulement de tisser des liens entre tous les groupes et associations de femmes, mais aussi de réfléchir ensemble sur tous ces problèmes. Nous avons ressenti assez durement la dispersion, l’éclatement du mouvement des femmes. Aussi, il nous semble important de pouvoir aborder à nouveau collectivement toutes les questions qui nous concernent directement.
Christine — Surtout que l’on assiste aujourd’hui, dans bien des domaines, à un retour en arrière assez fantastique par rapport aux avancées qu’avaient pu obtenir les luttes du mouvement des femmes. Si l’on regarde les publicités et qu’on les compare avec celles d’il y a cinq ou six ans, on constate un recul très net : les manifestations sexistes au travers de l’image ont repris une virulence qu’elles avaient un petit peu perdue. On peut citer encore le problème de la garde des enfants après un divorce, avec la mise en place d’associations comme le MCP (Mouvement de la condition paternelle) dont certaines vont jusqu’à l’enlèvement d’enfants. C’est une réponse plus ou moins directe aux acqùfs obte- nus par les femmes — le droit d’avoir des enfants quand elles veulent et d’en être responsables. C’est tout cela aussi que nous voulons mettre en lumière au travers de cette rencontre.
♦ Quel écho avez-vous rencontré ? Où en est la préparation de la rencontre ?
Marie-Annick — Pour le moment, il est encore difficile de dire quel sera le résultat, mais on sent — à travers les réunions nationales de préparation, à travers les lettres que l’on reçoit — que notre projet est compris, qu’il répond à une demande.
Fatema — Nous avons élaboré un questionnaire, que nous envoyons à toutes les associations que nous contactons. C’est un moyen de mieux les connaître, et en même temps de populariser notre initiative. Nous avons déjà obtenu une centaine de réponses. Et il y a à l’heure actuelle des associations, groupes, etc., de quarante-quatre villes ou localités différentes qui sont venus à l’une ou l’autre des réunions de préparation.
Christine — On peut ajouter que si l’initiative de la rencontre revient à la Maison des femmes, très vite un certain nombre de groupes, d’associations et de femmes « isolées » nous ont rejointes, et sont totalement parties prenantes de cette rencontre. C’est le cas en particulier du Planning familial, qui participe au collectif national de préparation et, par le biais de ses associations départementales, nous aide à diffuser l’information et les questionnaires dans les régions.
♦ Et les syndicats... Avez-vous des contacts avec eux ?
Marie-Annick — Nous avons écrit à toutes les commissions syndicales femmes dont nous avions les adresses, mais certaines ont disparu au cours du temps ! Nous avons écrit également à des syndicalistes, à titre individuel, avec qui nous avions déjà travaillé à d’autres occasions.
Christine — Il n’y a pas eu de choix particulier en ce qui concerne les commissions syndicales femmes. Elles ont été considérées au même titre que les autres. Mais pour en revenir à la préparation de la rencontre, on doit dire aussi que nous rencontrons quelques difficultés, en particulier pour établir un contact suivi avec les associations qui ne se réclament pas du féminisme, les associations dites « féminines ».
Marie-Annick — Oui, mais cela ne veut pas dire qu’elles ne viendront pas à la rencontre. Car si elles ont des activités qui s’adressent spécifiquement aux femmes, c’est qu’elles se sentent concernées par tout ce qui touche les femmes. Et je pense que cet intérêt peut se manifester le jour même de la rencontre.
Christine — C’est vrai aussi qu’en province, en général, les contacts semblent plus faciles qu’à Paris. Dans plusieurs régions, la préparation est déjà assez bien engagée. A Besançon par exemple, un collectif s’est mis en place, réunissant des militantes des groupes femmes, de la CFDT, de Solidarité-femmes et du Centre d’information contraception-sexualité. Elles ont commencé à contacter toutes les associations de la région (les associations de femmes immigrées, d’agricultrices, des familles monoparentales, etc.) et prévoient d’organiser un grand forum avec elles en octobre. Elles se préoccupent en particulier du chômage, très important dans la région, et des problèmes de formation. Des rencontres régionales sont prévues également dans d’autres villes, avant la rencontre nationale de décembre (on sait déjà qu’à Nantes, cela aura lieu les 26 et 27 octobre).
♦ Peut-on annoncer dès maintenant comment vont se dérouler les journées des 7 et 8 décembre ?
Fatema — On est à trois mois de la rencontre, tout n’est pas encore réglé dans le détail. Mais on peut déjà dire qu’après l’assemblée générale de présentation de la rencontre, il y aura un travail en commissions sur les différents thèmes qui se seront dégagés au fur et à mesure de la préparation. Il est prévu également une table ronde avec la participation de femmes étrangères, autour du thème : « Pratiques de femmes et dynamique sociale ». Et le samedi soir, il y aura une fête !
Christine — Pour préparer les réunions des commissions, des groupes de travail se réunissent depuis plusieurs mois déjà dans toute la France, sur tel ou tel thème : violences, nouvelles techniques de procréation, évolution de la famille, travail salarié/travail domestique, sexisme/racisme, femmes et politique, femmes et impérialisme, femmes et pacifisme, etc. Mais cette liste n’est pas du tout limitative : si un groupe veut faire une proposition, être à l’initiative d’une réflexion, c’est parfaitement possible, la préparation de la rencontre reste très ouverte. J’en profite pour dire que la prochaine réunion nationale de préparation aura lieu à Paris le week-end des 9, 1 0 et 11 novembre.
Fatema — Dans les mois qui restent, nous allons surtout accentuer la publicité, l’information. Nous avons déjà sorti tout un matériel pour cela (affiches, dépliants, autocollants). Il va y avoir bientôt une brochure de présentation, comportant les premiers textes des groupes de travail.
Christine — Pour tout cela, et pour assurer la rencontre, il nous fallait bien sûr pas mal d’argent : nous avons obtenu du ministère des Droits de la femme une subvention de 100 000 francs, plus une subvention de 25 000 francs du ministère de la Culture. Nous avons pu avoir également, grâce au ministère de la Jeunesse et des Sports, un poste de « jeune volontaire » qui assure tout le travail de secrétariat. Pour le reste, nous comptons sur la participation financière des indivi-dues et des groupes.
4 Le ministère des Droits de la femme finance donc une partie de votre projet. Quels sont vos rapports avec lui ?
Christine — Il est certain que les démarches que nous avons entreprises pour obtenir ces subventions nous ont mises devant un certain nombre de contradictions, que nous avons tenté d’éclaircir au fur et à mesure. On ne peut pas à la fois demander des subventions et rester totalement en dehors du système institutionnel ! C’est toujours un jeu de corde raide...
Marie-Annick — Mais notre objectif a été quand même de rester complètement autonomes par rapport au ministère.
4 La rencontre va avoir lieu à quelques mois seulement des élections législatives ; dès maintenant on ne parle plus que de cela, ou presque. A votre avis, quelles conséquences peut avoir sur la rencontre le fait qu’elle se situe dans un tel contexte ?
Christine — Lorsque nous avons fixé la date de la rencontre, c’était en toute connaissance de cause. Nous savons très bien qu’on ne peut pas ne rien dire, ne rien penser, sur les élections. Nous ne sommes pas extérieures à la vie sociale. Mais l’objectif de cette rencontre n’est pas du tout de déterminer un vote féministe — de toute façon, cela n’a jamais été une tradition du mouvement des femmes, et il n’est pas question que la rencontre se place dans ce cadre. Cependant, c’est évident que nous allons être confrontées à des interpellations de différents groupes, qui sont à l’initiative de meetings ou de listes de femmes. Le débat n’est pas clos, il doit se poursuivre à l’intérieur du collectif de préparation et au cours de la réunion nationale de novembre.
Marie-Annick -Quand on a discuté de la date, notre démarche a été de dire : dans cette période préélectorale, il va être question de tout sauf des femmes. Il faut que leur voix se fasse entendre, il faut que l’on puisse dire au moins ce que l’on pense sur tel ou tel choix des uns ou des autres. Sans pour autant préjuger d’autre chose. Individuellement, les femmes ont chacune leur position, mais le mouvement en tant que tel n’a jamais eu de position par rapport aux élections de manière générale. Cela ne veut pas dire qu’on soit en dehors de la vie politique. Les femmes et le pouvoir (pouvoir au sens large), cela a toujours été un débat dans le mouvement féministe : quels sont les rapports des femmes aux institutions, à la politique ? font-elles de la politique de manière différente ou non ?, etc.
Christine — Ce sur quoi nous sommes toutes d’accord, en tout cas, c’est pour dire que cette rencontre, si elle atteint les objectifs que nous nous sommes fixés, aura déjà de fait un impact sur la vie sociale. La richesse des débats et la rencontre elle-même vont nous permettre de dire : eh bien, voilà ce qui s’est passé, voilà ce que l’on pense. Cela a toujours été la façon de procéder du mouvement des femmes : se poser en tant que force de réflexion et force de pratique. On espère que cette fois aussi il en sera de même, ce qui serait déjà très bien.
4 Quel impact pensez-vous que cette rencontre peut avoir pour les femmes et le mouvement des femmmes ?
Marie-Annick — Les années passées, il y a déjà eu de grandes rencontres du mouvement des femmes. Et chaque fois nous avons constaté la même chose : le jour même c’était souvent formidable, un grand succès, mais tout de suite après cela retombait, et il n’en restait bientôt plus rien. Cette fois, ce que nous voulons, c’est travailler sur le long terme, créer un pont pour garder les contacts pris avant et pendant la rencontre.
Christine — Dans l’état actuel des choses, il ne sortira pas forcément de la rencontre une action fantastique, spectaculaire, sur tel ou tel problème, pas de grande campagne sur un thème déterminé. Encore que... sait-on jamais? Mais ce que nous voulons absolument, notre objectif à long terme, c’est bien d’arriver à maintenir des liens entre toutes ces associations qui se seront réunies et qui auront commencé à établir un dialogue, des échanges — c’est faire en sorte que ces échanges continuent. Quelles formes prendront ces liens ? C’est difficile de le dire dès maintenant. Il n’y a aucun a priori là-dessus, aucune forme déterminée à l’avance.
En fait, cette rencontre est un projet très ambitieux ! C’est un peu un pari ! Mais je suis persuadée que c’est cela qu’il faut faire aujourd’hui.
Propos recueillis par Anne-Marie Granger
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