L’une a aimé, l’autre pas
La reproduction forcée
L’Arraisonnement des femmes
Essais en anthropologie des sexes réunis par Nicole-Claude Mathieu1
Un titre insolite dont nous trouvons la définition en couverture : « Arraisonner quelqu'un, c’est en vieux français tenter de le persuader, argumenter pour lui faire entendre raison. En termes de marine et de police sanitaire, arraisonner un bateau, c’est l’interpeller, interrompre sa route pour le contrôler. »
Ce livre, fort stimulant pour la reflexion. est le fruit d'une collaboration entre six chercheuses féministes, anthropologues. linguistes et sociologues. Deux contributions principales donnent le ton a cet ouvrage : celle de Paola Tabet. « Fertilité naturelle, reproduction forcée « et celle de Nicole-Claude Mathieu. « Quand eeder n 'est pas cotisen-tir Chacune dans son domaine respectif s'en prend à des idees couramment répandues non seulement dans l'opinion publique mais aussi dans le milieu de la recherche, suivant lesquelles les rapports de subordination entre les sexes s'enracineraient dans les contraintes « naturelles -de la maternité et la domination s'exercerait et se perpétuerait sur la base du « consentement » des femmes.
Poursuivant ici une reflexion qu'elle avait déjà developpee dans un article fondamental. « Les mains, les outils, les armes ■>. Paola Tabet nous montre que la reproduction humaine n'echappe ni aux rapports sociaux ni aux rapports de sexes. Nous savions déjà que de tout temps les sociétés humaines ont su limiter le nombre des naissances par l'avortement. l'infanticide et la contraception. P. Tabet. quant à elle, réfléchit systématiquement sur tous les moyens auxquels ont eu recours les hommes, dans le cadre d'une relation de domination, pour demultiplier les capacités reproductives des femmes.
Dans cette perspective, elle définit le mariage comme « / 'institution qui semble garantir le maximum de probabilité de fécondité : en général, par le mariage est assurée une permanence de l'exposition au coït, donc une permanence de / 'exposition au risque de grossesse ». Le mariage serait en effet, selon P. Tabet, « la réponse socialement donnée aux caractères spécifiques de la sexualité des femmes, le caractère intermittent et non nécessairement lie à la reproduction, de la pulsion sexuelle feminine ».
S'appuyant sur de très nombreux exemples puises dans la littérature anthropologique et historique, fauteur nous montre alors comment cette canalisation de la sexualité feminine dans le mariage, dans un but reproductif, s’est accompagnée le plus souvent d’un nombre incalculable de violences comme le viol, les mutilations sexuelles, etc., et de formidables pressions sociales et psychiques. Dans ce même livre. Odile Journet et Nicole Echard. dans leurs etudes sur deux sociétés patrilinéaires fort differentes, l'une au Senegal, l'autre au Niger, nous fournissent des exemples très concrets de ces pressions diverses exercées sur les femmes pour les soumettre au mariage.
Pour Paola Tabet, on peut parfaitement assimiler cette « appropriation » des capacités reproductives des femmes à l'appropriation de la force de travail humaine par les différences classes dominantes. Et tant que sont maintenus les rapports d’« exploitation » des femmes par les hommes, le processus d’« extériorisation » que subit de plus en plus le cycle de reproduction, dans ses différentes phases (l’insémination artificielle ou la « location » d’utérus en étant les derniers avatars), ce processus d’« extériorisation » donc peut être comparé, selon P. Tabet, à la séparation progressive du producteur de ses moyens de production. Quel que soit le degré de divergence que l'on peut avoir avec Paola Tabet, en particulier avec sa dernière partie, elle ouvre un champ de reflexion et de débat très intéressant.
Le « consentement » des femmes en question
Nicole-Claude Mathieu, quant à elle, fait porter principalement son analyse sur les mécanismes physiques et psychiques, conscients et insconscients, qui peuvent obscurcir, voire anéantir, la conscience qu’ont les femmes de leur oppression. S’appuyant sur des exemples choisis essentiellement dans des sociétés patrilinéaires et patrivirilocales1, elle montre comment la charge des enfants (dans tous les sens du terme), la dépendance à l’égard des hommes, la peur, etc., sont des obstacles fondamentaux à l’autonomie des femmes et donc à leur conscience propre. C’est pourquoi, selon N.-C. Mathieu, parler de « consentement des femmes à leur domination 4 », comme le font certains anthropologues qui pourtant ont intégré dans leurs analyses les rapports de domination de sexes, c’est nier cette oppression. S’il peut y avoir « anesthésie » de la conscience, ignorance, etc., il ne peut y avoir « consentement », le consentement impliquant par définition un « contrat » entre deux personnes à égalité. Or il ne peut y avoir de « symétrie » entre hommes dominants et femmes opprimées. Une analyse subtile qui elle aussi ne manquera pas de susciter le débat.
Josette Desbois
Notes
- 1. Editions de l'Ecole des hautes études en Sciences sociales. Paris.
- 2. Dans la revue l'Homme, juillet-décembre 1979, xix (3-4).
- 3. Sociétés où la filiation passe par les hommes et où les époux doivent résider dans le village et sur les terres du père du mari.
- 4. Maurice Godelier, la Production des Grands Hommes, éditions Fayard, 1982.