Il est bien délicat de prétendre donner des « conseils » en un tel cas. La plupart du temps, telle ou telle indication pratique qui paraît — à froid — valable, se révèle extrêmement difficile à suivre lorsqu’on vient de subir une agression, car ce sont plutôt la panique, l’angoisse et l’abattement qui dominent. De plus, les conséquences d’un viol — notamment psychologiques et affectives — ne se font pas toujours sentir immédiatement. C’est parfois six mois, un an après ou plus que les femmes violées ressentent le plus ce qui leur est arrivé. Il est alors d’autant plus difficile de réagir seule contre ce lent processus de destruction de la personnalité, de l’identité, qu’est le viol.
Malheureusement, il existe encore aujourd’hui fort peu de structures adaptées à l’accueil, au soutien à long terme des femmes violées, d’où la difficulté de s’exprimer, et la tendance illusoire de préférer « oublier ». En fait, on n’oublie pas, on arrive seulement un peu à « vivre avec », puis à « revivre » autre chose. Et il n’y a en ce domaine aucune recette miracle.
Garder ses réflexes
A titre indicatif, voici cependant quelques précisions qui peuvent aider à garder, malgré tout, des réflexes :
1 . Allez avant tout et le plus rapidement possible consulter un médecin (à Paris, trois hôpitaux, Baudeloc-que, Lariboisière et Saint-Vincent-de-Paul ont mis en place un service d’accueil destiné aux femmes victimes de viols).
Faites-vous examiner sérieusement pour vous-même car c’est de votre corps, de votre sexualité qu’il s’agit.
Exigez qu’il (elle) procède, sous forme de certificat médical, à une description précise des lésions physiques que vous avez subies. S’il n’y a pas de « traces » visibles, exigez quand même qu’il (elle) décrive la raison de votre visite et votre condition psychologique (angoisse, etc.). Cela pourra être utile par la suite.
Sachez que la justice reproche souvent aux femmes de n’avoir pas procédé à un prélèvement de sperme, ou d’avoir jeté leur slip : cette conception étroite des « preuves matérielles » est à notre avis déplorable. Non seulement elle impose aux femmes de se plier à des formalités contre-nature (tout le monde a envie de se laver), mais la présence de sperme n’est en elle-même que l’indication qu’il y a eu rapport sexuel. Rien de tout cela ne prouve qu’il y a bien eu viol, c’est-à-dire absence de consentement de la femme violée.
Le médecin devra également vous aider à faire un dépistage d’une éventuelle grossesse et de maladies vénériennes. Ces dépistages peuvent durer un certain temps et conduire à une ou plusieurs échographies (test de grossesse) ou à plusieurs prises de sang et/ou frottis vaginaux échelonnés sur plusieurs mois. Il est important de renouveler correctement ces contrôles, même si cela vous paraît fastidieux.
2. Ne restez pas seule. Si vous craignez les réactions de votre entourage, parlez-en à d’autres femmes.
Il est indispensable de parler de ce qui vous est arrivé. Le silence est le premier des obstacles à surmonter, plus vous vous taisez, et plus vous aurez tendance à culpabiliser. A terme, ce poids pourrait vous détruire complètement. Ne le laissez pas vous abattre une deuxième fois, à distance en quelque sorte, battez-vous !
Porter plainte
3. Vous décidez de porter plainte.
Prenez votre temps : vous avez juridiquement jusqu’à dix ans pour le faire, même si les juges ou la police ne manqueront pas de vous demander pourquoi vous avez attendu, ne serait-ce qu’un jour, pour ce faire. Peu importe, un procès pour viol représente une procédure pénible qui dure de deux à trois ans. Il est hors de question de s’y lancer seule et sans idées précises de ce qui vous attend.
— N’allez en aucun cas seule au commissariat de police. Faites-vous accompagner par une ou plusieurs personnes dont vous êtes sûre. Emmenez avec vous vos certificats médicaux.
— Il est préférable, dès que vous aurez pris votre décision, de contacter un(e) avocat(e). Si vous pouvez le faire avant d’aller à la police, ce n’en sera que mieux.
— Au commissariat (et par la suite chez le juge d’instruction), relisez ou demandez à ceux qui vous accompagnent de vous aider à relire vos dépositions. Ne signez pas un papier qui ne décrirait pas l’agression telle que vous-même l’avez racontée avec si possible vos propres mots.
Pendant les interrogatoires, méfiez-vous des questions qui n’ont pas de rapport direct avec l’agression. Vous pouvez parfaitement refuser de répondre aux questions du style « êtes-vous vierge ? », « de quand date votre premier rapport sexuel ? », « avez-vous des amants ? », et autres incursions inacceptables du même acabit dans votre vie privée.
Lorsque vous portez plainte, sachez que vous devenez aux yeux de la justice simple « témoin ». Il paraît souhaitable que vous vous constituiez « partie » : c’est la seule façon pour vous de pouvoir obtenir des dommages et intérêts, de faire valoir vos droits en tant que « victime » et d’avoir accès au dossier.
— Sachez qu’un procès pour viol coûte cher. L’obstacle financier peut paraître insurmontable à première vue. Voyez toutefois si vous ne pouvez pas bénéficier d’une aide judiciaire ou, dans la négative, d’une aide financière extérieure, ou encore d’un échelonnement de paiement de la part de votre avocat.
4. Vous avez effectué les premières démarches médicales et juridiques. Sachez que le juge d’instruction ordonnera, vraisemblablement, une enquête de « moralité ». Vous ne pouvez actuellement pas vous y soustraire, ce que nous déplorons vivement.
En revanche, si le juge cherche à vous imposer une expertise psychiatrique, vous pouvez la refuser.
Vous ne vous remettez pas ou mal du traumatisme que vous avez subi ? Sachez que c’est très long. N’hésitez pas à vous faire suivre par un médecin. N’attendez pas d’être à la limite de vos forces. La médecine ne réglera pas tout, c’est certain, mais le risque de traverser dépression sur dépression est trop sérieux pour le négliger. Il ne s’agit pas de médicaliser le viol, il s’agit d’éviter de « craquer » gravement.
De plus, certaines conséquences du viol ne se faisant sentir, parfois, que bien après, il peut être utile pour vous d’en faire état dans votre dossier, si vous avez porté plainte, et pour cela le faire constater par un médecin.
Notes
- Nous reproduisons ci-dessous un article tiré d’un dossier sur «Viol et violences sexuelles »
- publié par la revue «Homophonies »' (n° 54, avril 1985).
- 1 . Après une interruption de quelques mois, Homophonies reparaît à partir de novembre (BP 164, 75523 Paris Cédex 11).