La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Globalement négatif

· Cahiers du féminisme, n° 34, hiver 1985 · p. 9-12 · 2 196 mots

Dresser un bilan de l’action de la gauche tend à devenir l’exercice obligé, dans toutes les gazettes, à quelques mois de l’échéance électorale. Confronter les promesses faites aux réalisations effectuées est la méthode courante, mais elle a l’inconvénient de rester à la surface des choses et de ne mesurer que le quantifiable. L’amélioration ou la dégradation de la place des femmes dans la société française s’apprécient à l’aide de paramètres multiples où le bilan chiffré, où l’addition des textes législatifs n’épuisent pas la réalité. La question du féminisme a l’avantage d’illustrer, avec une singulière netteté, les contradictions internes à l’idéologie sociale-démocrate de la direction du PS, mais surtout la déroute des bonnes intentions devant le « principe de réalité », la gestion loyale du capitalisme.

Le PS de 1981 est, sur la question des femmes, une auberge espagnole. Les couches sédimentaires, constituées par les générations militantes successives, depuis la SFIO, ont des dispositions d’esprit particulièrement contrastées. Les plus anciens (mentalement ou physiquement) ont été peu ébranlés par la vague féministe des années soixante-dix ; cette génération, dont Mitterrand est le plus beau fleuron, a été formée à répondre « allocations familiales, réfection des logements, avenir de nos enfants » dès que le mot femme était prononcé. Ainsi faisait-on au beau temps de la IVe République, ainsi faisait-on aux temps encore meilleurs de la IIIe, quand les femmes ne votaient pas. Sans doute Mitterrand a-t-il compris, comme Giscard avant lui, que ce discours ne fait plus recette, mais le thème fondamental, le familialisme, un moment refoulé, est toujours prêt à ressortir, pour peu qu’on en modernise le look.

Du côté de l’antiféminisme convaincu, sinon militant, il faut ajouter les socialistes issus des associations catholiques qui, pour beaucoup (pas tous), sont hostiles à l’avortement et sensibles au discours des évêques sur le « partage du travail », l’un des membres du couple étant invité à rester à la maison par solidarité avec les chômeurs... Idée point trop éloignée de thèmes chers à la CFDT, où l’on retrouve ces militants.

Inversement, le PS d’avant 1981 avait été grossi, de générations très sensibles à la radicalisation féministe, dont des femmes d’associations populaires, des militantes du Planning familial, des anciens collectifs sur l’avortement, des groupes femmes. Issues des « classes moyennes », salariées et désirant le rester, ces femmes considéraient le PS comme le parti moderne de gouvernement susceptible de répondre à leurs aspirations.

Non sans hésitation et sans quelques ratés (comme le choix de la présidente de son comité de soutien, prototype de la femme potiche dont la carrière politique fut aussi brève que son ascension avait été rapide), Mitterrand choisit de s’appuyer sur une certaine sensibilité féministe durant sa campagne. D’où le meeting avec Choisir, les promesses sur le remboursement de 1TVG, les trois cent mille places de crèches et les réserves exprimées sur le temps partiel. D’où le ratissage très large, jusqu’à Psyc et Po, des milieux féministes.

Le résultat est électoraleraent payant. A âge égal, pour la première fois dans l’histoire électorale de la France, les femmes votent autant à gauche que les hommes. Mais le parti qui prend le pouvoir, aux lendemains du 10 mai, n’a ni principes ni ligne directrice sur les femmes et le féminisme ; tout juste contient-il des groupes de pressions dans des directions contradictoires. Comme tout parti social-démocrate, il est prêt à arbitrer, au gré des rapports de forces, entre les intérêts d’un patronat hostile et les revendications de ses électeurs.

Les bonnes intentions et les petites réalisations

Ce serait injustice que de noircir à l’excès le bilan de ces quatre dernières années. Le PC peut s’adonner à cet exercice pour faire oublier sa participation initiale ; sur la question des femmes, le parti de « leur libération » ne se fit d’ailleurs remarquer par aucune initiative particulière.

Dès la formation du premier ministère, on note un changement de ton. Giscard avait eu son secrétariat à la Condition féminine, Mitterrand a son ministère des Droits de la femme. Ce changement de terminologie est méritoire, d’autant qu’on prend soin de nous faire remarquer que, s’il existe un secrétariat à la Famille, il est distinct du ministère des femmes. Le choix d’Yvette Roudy, dont la sensibilité féministe est connue et peu discutable, est un gage donné aux féministes du PS et plus largement aux militantes d’associations. Certaines de ses chargées de mission, qu’elles soient anciennes dirigeantes du Planning familial ou anciennes responsables du secteur féminin de la CGT, attestent une volonté de lien avec le mouvement social. Toutefois, le ministère a un budget si petit qu’il dépend du bon vouloir de Matignon pour ses finances, chichement mesurées. Son rôle est de conseiller les autres ministères, les actions qu’il peut décider directement étant très limitées. Le risque est grand que, sans moyens et sans pouvoir, l’équipe d’Yvette Roudy n’apparaisse comme la caution féministe d’un gouvernement de plus en plus éloigné de cette préoccupation. Ce risque s’est transformé en réalité avec la passivité complice des principales protagonistes.

De fait, le bilan du ministère frappe par son caractère d’inachèvement et d’ambiguïté. Les campagnes de sensibilisation n’étaient pas inutiles. Les « spots » télévisés sur la contraception avaient le mérite de légitimer le thème du droit de choisir aux yeux d’une France profonde moins « moderne » qu’on ne l’imagine communément.

sans naturels et qui ne résista pas à la fronde de l’honorable profession des publicistes, grands partisans de la gauche, comme chacun sait.

La loi sur l’égalité professionnelle n’est pas dénuée d’aspects positifs. On ne peut plus licencier une femme pour « motif légitime », terme flou qui permettait toutes les discriminations ; le chef d’entreprise devra faire un rap-

Mais lorsqu’il s’agit de rembourser 1TVG, de remplir une promesse électorale qui correspond à une vieille revendication du PS, ni le ministère Roudy, ni le secteur féminin du PS ne mènent de véritable bataille. C’est la rue, où ils n’étaient pas, qui impose au pieux Bérégovoy de rembourser « l’échec de l’amour ».

Le contraste est encore plus net sur la campagne de sensibilisation, positive en elle-même, concernant les filières masculines et féminines dans la formation professionnelle et le travail. On peut porter au crédit du ministère Roudy les nombreuses circulaires de l’Education nationale invitant à rejeter l’orientation sexiste. On peut aussi juger positive l’incitation aux formations à l’informatique. Mais, comment ne pas mesurer cette politique à l’aune de son efficacité ? Une proportion de femmes au chômage supérieure à celle des hommes et immuable ; des métiers plus « féminins » que jamais et une orientation sexiste appliquée avec bonne conscience, puisque, par la grâce de l’idéologie de la crise, la soumission aux désirs du patronat fait figure de moindre risque... Le passage de la diffusion d’idées aux dispositions législatives permet d’enregistrer des reculades substantielles. Même la loi qui ne coûtait rien ou presque sur le choix du nom du père ou de la mère pour les enfants, loi qui existe dans la plupart des pays d’Europe, a été modifiée dans un sens traditionnaliste, sous la pression de Badinter. On passera rapidement, par charité, sur le fiasco de la loi antisexiste dont la mauvaise rédaction éloignait ses parti- port annuel devant le comité d’entreprise sur l’égalité des sexes dans l’entreprise. Mais aucune sanction réelle n’étant prévue en cas de non application de la loi, celle-ci est laissée à la bonne volonté des patrons auxquels il convient de ne pas déplaire.

Pour être juste, il faut compter au nombre des bons points une politique assez ouverte, et somme toute, point trop sectaire, du ministère Roudy en direction des associations féministe : discussions, invitations à des colloques, financement d’initiatives... Sans doute, les préoccupations de récupération n’étaient jamais absentes, de même que le désir d’utiliser directement les forces féministes comme groupe de pression et clientèle face au reste du gouvernement. Mais, une attitude d’hostilité eût été infiniment plus dommageable pour le mouvement des femmes.

Mauvaises intentions et grandes réalisations

Si l’on quitte le domaine des mesures explicitement reliées au statut des femmes pour aborder celui de la politique générale du gouvernement et de ses retombées sur la population féminine, le bilan est beaucoup moins nuancé. On peut estimer qu’après ces quatre années, la situation objective des femmes s’est dégradée. La responsabilité, en la matière, du gouvernement actuel, tient à deux éléments fondamentaux.

Le premier, et le plus décisif, est que l’équipe Mitterrand a choisi d’ac- compagner la méthode patronale de sortie de crise,.-ou de tentative de sortie de crise. Ce processus, dont le but est de restaurer les taux de profit, passe par un remodelage de l’utilisation de la main d’œuvre, autrement dit par sa flexibilisation. Chacun sait que ladite flexibilité passe par la remise en cause des droits acquis et par la précarisation d’une partie des travailleurs ; cette solution s’applique « naturellement » d’abord aux moins protégés d’entre eux, les femmes. Yvette Roudy peut bien souhaiter l’égalité des sexes dans le travail. Au moment où elle fait voter sa loi sur l’égalité professionnelle, son gouvernement a déjà pris des mesures d’encouragement au temps partiel et s’apprête, après conversion obligée au libéralisme, à vanter la « souplesse » dans l’économie. Or, la déréglementation tant vantée du marché du travail accuse spontanément les discriminations existantes, les rares bornes mises par l’Etat étant dans la société actuelle, un moyen minimal de protection. Autre élément assumé de la dégradation de la situation des femmes : la politique familiale. Celle-ci est à la fois prétexte pour des mesures économiques aux conséquences discriminatoires comme le congé parental, couverture pour une incitation partielle de retour au foyer (celui-ci s’effectue, selon les statistiques, après le troisième enfant, objet de toute campagne nataliste) et instrument politique. En effet, si la politique familiale du premier gouvernement Mauroy a abouti à l’augmentation des allocations familiales et à quelques crèches supplémentaires, le discours sur les vertus de la famille restait discret. C’était encore la lune de miel avec les féministes. Mais la famille renaît de ses cendres, dès Mauroy II, avec l’arrivée de la rigueur et de la loi sur le temps partiel. Mitterrand retrouve ses accents de notaire de province à la fin d’un banquet radical-socialiste, pour inciter les Français à peupler la France. Proclamée élément de consensus national, la démographie est, avec la bombe et la défense de la viticulture, une saine valeur pour discours de cohabitation. Pire, le thème, qui avait acquis ses lettres de ringardise avec Debré, est modernisé et légitimé à gauche. La démarche du CERES, qui part d’une France forteresse assiégée par ses rivaux économiques, volontiers trahie par ses chefs d’entreprise (cela pour montrer qu’on est à gauche...), conduit à l’exaltation du redressement national, lequel est d’abord humain donc démographique. Les conséquences sur le statut des femmes de cette obsession nataliste ne semblent nullement inquiéter Chevènement. Après quelque émotion, les parlementaires socialistes ont, pour leur part, voté la rémunération du congé parental au troisième enfant.

Si l’on ajoute que fort peu d’équipements collectifs furent construits, on peut en conclure que le gouvernement a toléré, encouragé ou promu des mesures contradictoires avec l’espoir d’émancipation et d’autonomie personnelle de ses électrices.

Aujourd’hui, le PS semble avoir perdu plus de militantes, en pourcentage, que de militants ; les intentions de vote de la population féminine lui sont moins favorables, l’abstention gagnant du terrain chez les femmes de gauche. On ne rencontre aucune féministe conséquente qui tire un bilan positif de ces quatre années. Celles-ci ont, au moins, le mérite d’avoir démontré, à qui en doutait, qu’il n’y a pas de bon réformisme quand on touche à la condition des femmes. Leur subordination touche au cœur du système capitaliste et ce n’est pas en temps de crise, quand la bourgeoisie est à l’offensive, qu’on prend des libertés avec les mécanismes de l’exploitation.

Construire une alternative

Echec du réformisme, échec des solutions partielles à un problème global, la politique de la gauche fait ressortir l’impasse d’une démarche qui prétend concilier ce qui ne saurait l’être, « l’efficacité capitaliste » et la promotion des catégories sociales opprimées. Celles-ci peuvent attendre d’une droite triomphante et capable, quant à elle, de répondre à l’attente de ses électeurs et des pourvoyeurs de fonds, une aggravation des attaques déjà amorcées.

Situation critique, où l’absence de débouchés politiques immédiats et crédibles peut conduire la masse des femmes à la résignation et les militantes féministes au renoncement et à la division. Ce serait oublier que l’abdication ne résout jamais aucun problème. A renoncer à se battre, à se regrouper, à tenter de s’unifier, les féministes risqueraient de perdre une partie des acquis de ces quinze dernières années. N’y eut-il pas de longues périodes de l’histoire où le féminisme disparut comme force idéologique et politique ?

Le rejet de la subordination des femmes implique la subversion du système capitaliste. Avec d’autres, les féministes peuvent se proposer de construire une force anticapitaliste, « à la gauche de la gauche », qui acquière un poids réel sur la scène politique et soit une alternative au libéralisme mou version Fabius, comme au libéralisme dur version Chirac ou Barre. Cela suppose que les forces féministes, elles-mêmes, soient capables d’apparaître, de s’imposer et de dépasser des clivages, parfois réels, parfois artificiels qui entravent leur efficacité.

Frédérique Vinteuil

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