Dans le numéro 31, nous avions centré le dossier, « La réaction sort ses griffes », sur l’offensive idéologique menée par la droite et la droite extrême contre les femmes. Au plan programmatique, l’objectif de la droite est clair : remise en cause partielle de « V Etat-providence », place au libéralisme à la Reagan et à la répression. Dans ce cadre-là, les droits et libertés des femmes sont fortement menacés.
Les différentes formations politiques de droite, RPR, UDF et le courant barriste, se positionnent différemment selon les couches sociales auxquelles elles sont liées et selon la catégorie d’électeurs qu ’elles comptent gagner en cette période électorale. Si le socle commun à toute la droite est bien la défense des intérêts de la bourgeoisie, les thèmes politiques mis en avant dans la campagne électorale ne sont pas les mêmes pour tous.
Le RPR, afin de gagner les couches moyennes largement séduites depuis quatre ans par les thèmes démagogiques du Front national, martèle sur l’immigration, la famille et l’éducation. Alors que Barre, chef de file d’une droite « moderniste », se présente comme la roue de secours pour le grand patronat et la haute bourgeoisie et se place essentiellement sur le terrain économique.
Une chose est sûre, les droits des femmes sont dans le colimateur des projets réactionnaires de la droite dans son ensemble.
Le RPR (Rassemblement Pour la Race), avec en tête Chirac, a repris à son compte les thèmes racistes et sexistes de Le Pen : restriction du droit à l’avortement, priorité aux familles françaises.
Les mesures mises en application par la mairie de Paris donnent un avant-goût, ou plutôt un arrière-goût, de ce qui pourrait se faire au plan national.
Hors de la famille « française » et du mariage, point de salut
Chirac a fait de Paris la capitale de la honte. Les immigrés non régularisés ont été progressivement privés de tous leurs droits : on a refusé leurs enfants dans les écoles maternelles, on les a exclus des secours distribués par les bureaux d’aide sociale et depuis le 26 novembre 1984, les familles étrangères se sont vues supprimer le droit à l’allocation parentale versée par la ville aux mères qui s’arrêtent de travailler à partir du troisième enfant. Par contre cette allocation a été revalorisée pour les familles françaises : la race et le salaire maternel au hit-pa-rade !
Comme dirait J. Chérioux (RPR), adjoint au maire chargé des affaires sociales : « En encourageant la démographie parisienne, nous œuvrons pour la survie de la nation française. » Ces mesures visaient à l’évidence à toucher les classes moyennes, employées, proenfants de chômeurs ; H. Missoffe (RPR) avait alors déclaré : « Il faut avoir le courage de dire que les crèches sont une solution trop coûteuse. Il vaut mieux favoriser toutes les formules de rechange comme les crèches familiales fessions libérales puisqu’à Paris la classe ouvrière est principalement immigrée. Quand on veut damer le pion à Le Pen, on ne mégote pas sur les moyens.
Dans la foulée, le conseil de Paris avait décidé d’exclure des crèches les associatives, ou d’autres formules de solidarité. » Entendez par là, disparition à plus ou moins long terme de tout équipement collectif.
Souvenez-vous aussi des mesures prises par Devedjian, maire d’Antony (RPR, mais néanmoins admirateur de
Le Pen, et ex-membre d’Occident, organisation d’extrême droite) : fermetures de garderies ; de colonies de vacances.
Un programme de choc, pour une droite musclée : réduction draconienne des dépenses sociales pour tous et suppression de tous les droits aux immigrés.
Un zest du « tout privé » américain avec un soupçon « d’apartheid » sud-africain.
Marions-les et ils nous donneront beaucoup d’enfants
Le statut matrimonial des Français est une des cibles privilégiées de la droite et de ses organes de presse la libre disposition de leur corps. Manifestement, même si Giscard déclare ne pas vouloir revenir sur la suppression des sanctions pénales en la matière, il réprouve néanmoins les « facilités » données aux femmes pour se faire avorter et par là semble remettre en cause le droit au remboursement. Chirac est net, une fois arrivé au pouvoir, ce sera l’arrêt immédiat du remboursement de l’IVG, à moins que Simone Weil et Monique Pelletier lui barrent la route. Par contre, le courant barriste n’intervient pas pour l’instant dans cette croisade nataliste mais rien ne dit qu’il soit en total désaccord et que par la suite nous n’assistions pas à des déclarations allant dans le même sens ; d’autant que la crise capitaliste que Barre se propose de résoudre nécessite une attaque sans précédent
Le monde du travail en émoi, les femmes aux abois
De l'élitisme scolaire
Les pompon girls, une solution à la crise
Il y a une institution aux USA, les « supporters de charme » du sport américain qui fait pâmer d’aise la rédaction du Figaro-Madame.
Les étudiantes américaines peuvent devenir de vraies professionnelles salariées comme meneuses de revues pour sportifs mâles. Plus de cent soixante camps d’entraînement d’été dans trente-six Etats fédéraux regroupent un million cinq cent mille jeunes filles. Il paraîtrait que des contacts ont été pris avec la France et qu’on va bientôt bouffer du pompon.
comme le Figaro-Madame et le Figaro-Magazine. On ne compte plus les sondages, enquêtes, déclarations qui vantent les mérites de l’union sacrée et les débouchés commerciaux de cette vénérable institution. On va même dans ces publications jusqu’à qualifier l’union libre de « cohabitation juvénile » qui finit par passer comme l’acné.
Les projets de la droite sont simples en la matière : il suffit de se reporter au rapport Sullerot.
L’idée centrale est de favoriser les couples mariés par des avantages fiscaux et de réduire les prestations, voire de les supprimer, pour les divorcées et les couples non mariés par le biais d’un contrôle renforcé en connectant le fichier des impôts et celui des caisses d’allocations familiales.
A cela s’ajoute une campagne forcenée pour le renouveau démographique et son corollaire, une volonté délibérée de liquider le droit à l’avortement. De Chirac à Giscard d’Es-taing, les déclarations se multiplient et témoignent du danger qui menace les femmes de voir disparaître le droit à contre le monde du travail, notamment contre le droit à l’emploi des femmes alliant retour « forcé » de celles-ci au foyer conjugal et revalorisation de la famille et de leur rôle de mère, même si pour l’instant la mère au foyer est un thème central principalement pour l’extrême droite.
La gauche a bien préparé le terrain à la droite en matière de flexibilité, de remise en cause du droit au travail des femmes par la mise en place du temps partiel et le développement de la précarisation de l’emploi (intérim, contrats à durée déterminée..). Le modèle japonais (cf. « Les patrons les aiment flexibles » n° 32 des Cahiers du féminisme ) est un miroir pour la droite et le patronat français. De la dénationalisation progressive d’un Barre à la dénationalisation brutale de Chirac, de l’abrogation de l’autorisation administrative de licenciement à une possible remise en cause du SMIC, un seul but : contribuer à la restauration d’un taux de profit maximal pour la bourgeoisie.
Les femmes, majoritairement smicardes en première ligne pour le chômage, devront s’accrocher au bastingage si elles ne veulent pas sombrer.
Concilier travail et vie de famille, un thème de « réflexion » que la droite et la presse ne cessent de ressasser. Et pour cause ! Le retour partiel des femmes au foyer est la condition sine qua non de l’application de la flexibilité. Quoi de mieux pour une femme que le travail à domicile par exemple, un salaire de misère, une augmentation des charges domestiques et familiales -, et le travail à temps partiel, prétendument appelé de tous leurs vœux par les femmes, alors que sur cent femmes inscrites à l’ANPE en mars 1983 seules neuf recherchaient un travail à temps partiel et qui en réalité se développe là où il répond aux besoins des entreprises. Une régression sociale d’envergure est en marche et les femmes risquent fort d’y laisser beaucoup de plumes.
Privatisation, sélection, libre concurrence, les maîtres mots de la droite en matière d’éducation.
La grande idée est de séparer l’école de l’Etat afin de faire jouer la libre concurrence entre les établissements scolaires et universitaires et de favoriser ainsi la privatisation.
Au Japon, un paradis pour la réaction, les lycées et les universités ont aux trois quarts un statut privé. En France, se plaint la droite, l’école n’étant pas séparée de l’Etat, « la religion marxiste politise tous les manuels » et distille son idéologie égalitaire. Alors une seule solution, privatiser davantage l’enseignement et redonner place aux tests d’aptitude, examens et concours, balayer l’auto-évaluation, l’autodiscipline, sinon demain donnera le jour à une génération de boiteux intellectuels et d’handicapés du savoir (le Figaro-Madame, avril 1984). Certains ont évoqué le système des chèques scolaires, pratiqué par exemple aux Pays-Bas. Chaque famille recevrait en début d’année scolaire un « bon » équivalent à ce que coûte aujourd’hui à l’Etat la scolarité d’un enfant et en disposerait librement auprès de n’importe quelle école privée ou publique de son choix. Et comme le dit le Figaro-Madame : « Les écoles n 'auraient pas d’autres ressources que “ces bons” et la concurrence conduirait les mauvaises à dépérir ou à se transformer et les bonnes à prospérer. »
Si la définition d’une bonne ou mauvaise école est pour le moins arbitraire et peu explicitée dans cette formule, par contre ce qui est clair c’est que l’école doit devenir un marché florissant.
Quant aux enseignants, nul doute qu’avec un tel système d’éducation, leur droit syndical se verrait bafoué pour le moins.
Le libéralisme sauvage en matière scolaire renforcerait évidemment les discriminations dont sont déjà victimes les enfants de milieux défavorisés ainsi que les femmes. Plus aucun effort ne pourrait être escompte pour la promotion des filles dans les filières masculines par exemple.
Revanche sans limites
Les thèmes abordés dans cet article n’épuisent pas tous les projets de la droite mais définissent suffisamment le cadre politique que nous aurions à subir si la droite revenait au pouvoir.
Pour compléter la liste, il suffit de reprendre les dernières déclarations de Chirac :
— démantèlement de la protection sociale pour aboutir au système d’assurances privées comme aux Etats-Unis ;
— accroissement du droit d’exploiter les salarié(e)s pour les capitalistes ;
— suppression de l’impôt sur les grandes fortunes ;
— suppression de quarante mille postes de fonctionnaires ;
— répression sans bornes des immigrés avec des expulsions par milliers ;
— rétablissement des quartiers de haute sécurité dans les prisons ;
— rétablissement de la loi anticasseurs, etc.
Et n’allez pas croire qu’en cas de cohabitation avec Mitterrand, la droite abandonnerait l’essentiel de ces projets, ce serait plutôt Mitterrand qui s’alignerait sur la droite. A moins que l’ère de l’alternance, tant souhaitée par Barre, ne voit le jour en 1986.
Une seule issue pour le mouvement ouvrier, le mouvement des femmes et leurs organisations : le combat intransigeant pour la rupture avec le capitalisme.
Catherine Rosehill
Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Histoire de vous donner le grand frisson, voici quelques extraits d’un article de Yves Christen, grand prêtre de la nouvelle droite et dont la droite classique subit quelque peu l’influence : pour les couples reconnus aptes à la reproduction « interdiction de l’avortement, lois contre le développement des pratiques anticonceptionnelles, primes au mariages » ; pour les non-aptes « avortements légaux, stérilisation, organisation systématique de l’émigration » et de recommander « l’amélioration du choix du conjoint, la lutte contre l’émigration défavorable, l’interdiction du mariage aux fous, faibles d’esprit et tarés ou mieux leur stérilisation, la création de dispensaires d’orientation matrimoniale afin d’assurer le développement des familles issues de bonne souche ».