Aujourd’hui, on évalue à 1 700 000 le nombre « d’enfants du divorce » en France l. L’importance de ce chiffre nous montre à quel point les enfants de parents divorcés ne sont plus des exceptions. Dans ce cadre, il nous a paru intéressant de donner la parole aux enfants puisqu’ils sont éminemment concernés par la séparation des parents qui implique également pour eux un bouleversement de leur vie.
Nous avons rencontré des enfants âgés de dix à quatorze ans, qui nous ont parlé de leurs désirs, de leurs frustrations. Nous retranscrivons ici leurs propos, à chacun de les interpréter...
Peggy, Eric, Gilles et Johann vivent avec leur mère. Seule Joëlle est gardée par son père.
♦ Racontez-nous quelle est votre situation aujourd’hui.
Peggy et Eric — Nous vivons avec notre maman. Jusqu’à présent, nous allions chez notre père tous les week-end. Mais maintenant, nous avons demandé à n’y aller que tous les quinze jours.
Johann — Moi aussi, j’habite avec ma mère, mais je vois mon père régulièrement : soit deux soirs par semaine, soit un soir, plus le week-end.
Gilles — Je vis aussi avec ma maman. Mon père habite en province, je ne le vois presque jamais.
Joëlle — Moi, je vis chez mon père, et je vois ma mère tous les week-end.
♦ Vous souvenez-vous du moment de la séparation ?
Les enfants étaient tous très jeunes quand leurs parents se sont séparés. Ils se souviennent des états de tension vécus, mais ne se rappellent pas des discussions que leur parents ont dû avoir avec eux.
Aucun ne sait lequel de ses parents a pris l’initiative de la rupture, ni pourquoi c’est son père ou sa mère qui l’a gardé, ils n’en discutent pas avec eux. Seul l’un d’entre eux en a entendu parler après la séparation, mais chacun de ses parents lui a donné une version différente des faits...
♦ Si vous aviez le choix, est-ce que vous changeriez de situation ?
Johann — Moi non, je suis bien avec ma mère et je vois souvent mon père. Mais je préfère être plus souvent avec ma mère parce que là j’ai tous mes copains.
Peggy — Quand j’étais petite, j’aurais préféré vivre avec mon père. Mais plus maintenant.
Eric — Mon non plus je ne voudrais pas changer. Je me sens bien chez ma mère, j’y ai tous mes copains. En plus, j’aimerais faire des études, et je crois que je ne pourrai en faire qu’avec ma mère.
Gilles — Je ne changerais pas non plus si je le pouvais. Je vois très peu mon père, je ne sais pas comment ça pourrait se passer avec lui. Et puis je suis habitué à ma mère.
Joëlle — Non, je n’ai pas envie de changer, je suis très bien avec mon père. Je suis contente de voir ma mère tous les week-end, mais je ne retournerais pas vivre avec elle.
♦ Qu est-ce qui vous embête le plus dans votre vie avec vos parents ?
Eric — Il y a le problème de la pension alimentaire que mon père refuse de payer. Ce n’est pas juste. Il faudrait suivre les ordres donnés par le juge, ou du moins, donner de l’argent à la mère quand elle en a besoin.
Peggy — Le plus gros problème, c’est que quand on va chez notre père, on ne le voit presque pas. C’est notre grand-mère ou notre belle-mère qui nous gardent. En plus, il faut que je m’occupe de ma demi-sœur, c’est moi qui doit tout faire.
Johann — Moi, mon problème, c’est que mon père ne s’occupe pas de moi pendant la journée, alors je m’ennuie, d’autant que je n’ai pas de copains là-bas.
Gilles — Ce qui ne va pas, c’est que je ne vois jamais mon père, je ne sais même pas où il habite. Je voudrais le voir plus souvent.
Eric — Il y a un autre problème. Je trouve dur que mon père ait eu un autre enfant alors qu’il ne s’occupe presque plus de Peggy et moi. Les parents devraient faire attention à ça.
Voilà, nous t'informons que nous allons heu... Divorcer...
Gilles — Je ne vois pas les choses comme ça. Mon papa a été remarié pendant quelque temps, et j’avais une demi-sœur. J’étais content de m’en occuper quand j’y allais.
♦ T votre avis, y a-t-il une situation idéale ?
Eric -C’est mieux d’être chez la mère, parce que les pères ont beaucoup de copains et s’occupent moins des enfants. En général, les mères sont plus responsables, et puis ce sont elles qui portent les enfants, alors elles savent mieux s’y prendre (sic! NDLR).
Johann — Les mères s’occupent mieux des enfants. Mon père aussi s’occupe de moi, il regarde parfois mes bulletins de notes, mais c’est surtout ma mère qui s’occupe de ça. En général, les hommes ne sont pas très doués, (sic /NDLR).
Gilles — Mon père ne s’occupe pas du tout de moi puisqu’il est loin. Mais je pense qu’il y a des papas qui s’occupent de leurs enfants, ça dépend. Joëlle — Je pense aussi que ce sont les mères qui s’occupent mieux des enfants. Mon père s’est bien occupé de moi, mais je pense que c’était une exception. D’ailleurs, j’ai maintenant un demi-frère et mon père n’a plus le temps de s’occuper de lui.
♦ Aimeriez-vous lancer un message aux parents ?
Peggy — Pour les enfants, c’est bête de divorcer. Ou alors, il faudrait que les parents continuent à vivre dans la même maison après le divorce. (Les autres enfants lui disent qu’à leur avis, c’est tout à fait irréalisable). Gilles — J’aimerais que ma mère discute plus avec moi, qu’elle m’explique pourquoi je vis avec elle, qu’elle me demande mon avis à moi. C’est bête que les parents nous laissent de côté quand ils se disputent, on a le droit de savoir, ils doivent nous expliquer. Même quand on est petit, on comprend beaucoup de choses. Mes parents ne se disputaient jamais devant moi, ils faisaient semblant, mais moi, je voyais bien que quelque chose n’allait pas entre eux.
Johann — Je pense aussi que les parents devraient beaucoup plus discuter avec les enfants. En plus, ce n’est pas juste quand l’un des parents part à l’étranger avec son enfant, parce que ça nous empêche de voir l’autre parent.
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Il est frappant de noter que tous les enfants ont tourné leurs critiques vers le père, considérant les mères plus aptes à les élever. S’ils reprennent tous ces schémas classiques, c’est que cela reflète bien ce qu’ils vivent et ce qu’ils voient autour d’eux. Et le niveau de responsabilité de cet état de choses se retrouve aussi bien chez les femmes que chez les hommes.
Soit il n’y a pas, dans le couple, de remise en cause de la répartition traditionnelle des rôles et des tâches, soit, lorsque les parents essaient de changer, ils retombent la plupart du temps dans une certaine division de ces tâches : le père s’occupera plus essentiellement du domaine du jeu, des loisirs. Même s’il participe plus activement à la prise en charge matérielle de l’enfant, il n’en a pas la préoccupation globale, ce n’est pas lui qui assure la gestion matérielle quotidienne. (Il « aide » la mère).
Ceci dit, les femmes entretiennent cet état de fait. S’investissant trop, le discours sur la maternité aidant ou sous prétexte « d’efficacité », elles laissent peu de place au père. Le jugement porté par les enfants n’est donc pas étonnant.
Par ailleurs, notons que tous les enfants interrogés aimeraient être informés de ce qui se passe. Tous critiquent l’attitude des parents qui consiste à « faire semblant » devant les enfants puis à les mettre devant le fait accompli de la séparation. Il souhaitent donc, et nous aussi, que le dialogue soit instauré à tout moment.
Et pour conclure, réaffirmons que : « Bien sûr, il y a des enfants de divorcés névrosés, malheureux, et qui resteront marqués, sinon brisés, jusqu’à la fin de leur vie. Mais on pourrait dire exactement la même chose des enfants des non-divorcés 2. »
Louise Briceno Françoise Foucault
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CO CO
Notes
- 1. Statistiques de l’INED. 1985.
- 2. Parents, numéro de novembre 1986.