Le débat sur la garde des enfants dépasse très largement le problème de la législation (est-elle juste ou injuste, faut-il la changer ?) : c ’est en fait toute la question du rapport des hommes et des femmes aux enfants, de la paternité et de la maternité, qui se trouve posée. Le débat n ’est pas aussi simple qu ’il y paraît à première vue...
La « cause des pères » semble désormais entendue : que soit dans France-Soir, dans le très catholique la Vie ou dans Elle, les femmes sont mises au banc des accusés : « mères exclusives », « possessives », défendant bec et ongles un « monopole matriarcal » sur les enfants, survivance attardée d’une époque révolue où les rôles masculins/féminins étaient complètement séparés et figés. Or les choses ont changé, nous explique-t-on : les femmes ont conquis leur indépendance, les hommes ont découvert la paternité. Mais la garde des enfants après le divorce n’est toujours pas partagée. C’est que les femmes sont mauvaises joueuses, elles veulent gagner sur les deux tableaux : partager les tâches mais pas les enfants. Et elles trouvent pour cela l’appui d’une justice « sexiste » qui pénalise systématiquement les hommes.
Tel est, brièvement résumé, le point de vue défendu depuis une dizaine d’années par diverses associations de pères, et largement repris aujourd’hui par tous les médias. Au delà des passions et de la démagogie, reprenons un à un les éléments du problème.
La justice ? Rappelons les chiffres donnés par l’avocate au début de ce dossier, et confirmés de divers côtés : 20 % seulement des pères demandent la garde de leur enfant ; la moitié d’entre eux l’obtient. Les autres, 80 %, ne demandent rien. Il est donc pour le moins outrancier d’affirmer que les pères sont « systématiquement éliminés » lors de l’attribution de la garde !
Certains rétorquent alors que si les hommes ne demandent pas la garde, c’est parce qu’ils savent qu’ils n’ont aucune chance de l’obtenir. L’argument est peut-être valable pour quelques uns, mais il ne saurait expliquer à lui seul le pourcentage de 80 %... La raison est plus simple, et il faut une bonne dose de mauvaise foi pour ne pas l’admettre : beaucoup d’hommes ne cherchent pas du tout à se charger d’une telle responsabilité. Parce qu’au-jourd’hui encore, ce sont les femmes qui s’occupent principalement des enfants. Et si bien des femmes cherchent à « en tirer parti » au moment du divorce en demandant la garde exclusive, nombreux sont les pères qui s’accomodent de cette situation leur vie durant, aussi bien pendant le mariage qu’après (combien n’exercent même pas, ou de façon épisodique seulement, leur droit de visite après le divorce... ?). L’attribution, dans la grande majorité des cas, de la garde à la mère n’est que le reflet de cette situation ! Mais il est certes plus facile et plus confortable d’en faire porter la responsabilité sur la justice...
Les nouveaux pères sont arrivés
« Vous oubliez les nouveaux pères », nous dira-t-on. Pas du tout : il est vrai — et c’est tant mieux — que beaucoup d’hommes aujourd’hui se posent le problème de leur rapport aux enfants, à la paternité, et que l’on peut constater une évolution dans les relations père-enfant. Hélène Kelen, qui vient de consacrer un ouvrage à ces « nouveaux pères 1 », en dresse le portrait-type : « C’est un homme jeune, le plus souvent issu d’un milieu intellectuel ou artistique, et généralement citadin. Il se passionne pour la grossesse de sa compagne, se documente sur la vie de l’enfant in-utéro, assiste parfois à la préparation à l’accouchement. Il est présent lors de la naissance, coupe le cordon ombilical, baigne le nouveau-né, le soigne, le lange, le dorlote, le promène fièrement dans son landau ou, mieux, serré tout contre lui dans un sac kangourou. » Le succès d’un film comme « Trois Hommes et un couffin » est certainement le reflet de cette évolution.
D’où vient cette nouvelle « race »
de pères ? Assurément, mai 68 est passé par là, avec sa contestation des relations d’autorité parents/enfants, sa remise en cause d’une certaine image du « pater familias ». Puis le féminisme, qui en dénonçant le mythe de la virilité, a bousculé l’identité masculine. Aujourd’hui des hommes osent afficher et développer d’autres aspects de leur personnalité que ceux généralement admis comme « masculins » : l’affection, la tendresse... D’où cette nouvelle conception de la paternité, qui s’exprime dans le portrait ci-des-sus.
Ce ne sont pas les féministes qui se plaindront de cette évolution. Elles seraient même les premières à s’en réjouir. Mais là encore, il ne faut pas prendre les désirs de quelques uns pour les aspirations de tous : les nouveaux pères ne représentent pas encore la nouvelle norme, et les préoccupations paternelles s’arrêtent bien souvent à un certain niveau. Il suffit de regarder autour de soi... Une enquête réalisée le mois dernier par Marie-France en apporte confirmation : à une écrasante majorité, les pères disent qu’ils aiment dorloter, câliner, « patemer » leur bébé ; le pourcentage diminue de façon importante dès qu’il s’agit de faire la toilette et de le changer...
Même lorsqu’il y a, de la part du père, volonté réelle de partager entièrement soins et tâches matérielles nécessités par les enfants, on s’aperçoit que le partage a tendance à s’effectuer toujours d’une certaine façon, et que les hommes s’attribuent la faculté de choisir le type de tâches qu’ils veulent effectuer et le moment de les effectuer : « En revendiquant le pater-nage, ils proposent un redécoupage entre tâches parentales et tâches domestiques. Ils introduisent une distinction nouvelle, à l’intérieur d’une fonction parentale qu ’ils déclarent pourtant indifférenciée sexuellement, entre maternité et paternité. [Cela] aboutit de
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R fait à réintroduire un clivage sexué entre tâches parentales qualifiées (l’éveil, le jeu, l’apprentissage) attribuées aux pères, et tâches parentales non qualifiées (maintenance, nourriture, lessive...) qui reviennent à la mère. »
Ces observations remettent à leur juste place les affirmations démagogiques des mouvements de pères, selon lesquelles les femmes ayant aujourd’hui conquis l’égalité dans tous les domaines et obtenu le partages des tâches, ce serait maintenant à elles de faire un effort en direction des pères...
Tête à tête
Cela ne dispense pas de s’interroger sur ce qui est en jeu pour les femmes dans cette question de garde des enfants. Oui, c’est vrai qu’il y a beaucoup de mères qui « s’accrochent » à leurs enfants au moment du divorce, qu’il y a beaucoup de mères « possessives ». Mais peut-on s’en étonner, quand tout dans cette société est fait pour persuader les femmes que leur rôle est d’être mère avant tout, et que c’est dans la famille essentiellement qu’elles pourront se réaliser pleinement. Certes les choses ne sont plus tout à fait comme avant : la façon dont les femmes se maintiennent sur le marché du travail malgré la crise est bien le signe d’une plus grande volonté d’indépendance, et d’un désir de ne pas rester enfermée toute la journée entre les couches-culottes et les casseroles. La famille, le mari, les enfants, ne sont plus le seul investissement. Mais quand il s’agit d’inciter les femmes au travail à temps partiel, par exemple, c’est encore et toujours à l’idée du « rôle irremplaçable de la mère » qu’il est fait appel (est-ce qu’on dit aux hommes : « Messieurs, voilà un travail qui vous permettra de concilier vie professionnelle et vie familiale » ?
Le problème ne réside pas dans un mythique « instinct maternel ». Mais peut-on s’étonner que les femmes investissent tant dans leurs enfants ? Leur histoire commune ne commence-t-elle pas par un long tête-à-tête quasi exclusif? Durant tout son congé de maternité, la mère vit pratiquement en permanence avec son bébé, seule avec lui une grande partie de la journée, toute son attention et son temps (surtout si elle l’allaite) requis par lui : une symbiose presque totale... Dans ce face-à-face se noue une relation d’échange affectif extrêmement forte ; le père, quels que soient ses désirs et ses efforts, se retrouve marginalisé, par la force des choses. Et c’est aussi dès ce moment là que s’installent, si l’on n’y prend garde, certaines habitudes : l’habitude, pour la mère, de « faire » elle-même — nourrir, changer, laver... — et de penser qu’elle sait mieux faire que le
Picasso : Maternité (1905).
père ; l’habitude, pour le père, de « laisser faire ». Alors, c’est vrai qu’il faut un peu se forcer — aussi bien les femmes que les hommes — pour aller à l’encontre de ces habitudes : sinon elles deviennent vite des réflexes « spontanés », des attitudes dites « naturelles »... C’est pourquoi nous avons toujours avancé l’idée d’un congé de paternité : c’est le seul moyen pour que dès le début puisse s’instaurer un partage réel, tant au niveau des relations affectives que de la prise en charge des soins matériels.
Ce sont tous ces éléments qui entrent en jeu au moment de la séparation, et qui expliquent pourquoi tant de femmes n’envisagent même pas de ne pas avoir la garde de leurs enfants ou de devoir la partager avec le père. Face à l’échec de la relation de couple, et à la perspective de se retrouver seule, la relation affective nouée avec l’enfant dès sa naissance devient encore plus forte : est-il facile de rompre cet état de symbiose ? Comme en outre elles se sont, en général, beaucoup plus occupées matériellement des enfants depuis le début, elles ne voient vraiment pas pourquoi cela devrait changer brusquement, d’autant qu’on leur a toujours appris que « les femmes sont plus capables, savent mieux s 'occuper des enfants », et que l’image de « mauvaise mère » reste encore accrochée aux femmes qui n’obtiennent pas la garde.
Tout ceci est indéniable. Mais cela traduit tout simplement l’inégalité fondamentale qui existe toujours dans cette société, et qui continue à enfermer les uns et les autres dans des rôles bien déterminés, malgré quelques avancées...
Picasso : Maternité (1905)
Pas de recette miracle
Dans ces conditions, est-il sérieux de prétendre, comme le font certains, qu’il suffirait de changer la législation pour que les problèmes soient résolus ? La garde conjointe, principale revendication des mouvements de pères, est effectivement dans certains cas une bonne solution, qui permet de maintenir des liens étroits entre l’enfant et chacun de ses parents. C’est aussi — et c’est loin d’être négligeable — la possibilité pour la mère d’avoir un peu de temps pour elle, pour « souffler », et de ne pas porter toute seule la responsabilité tant morale que matérielle des enfants. Mais comme l’ont souligné plusieurs personnes interrogées dans ce dossier, cette solution suppose que les deux parents soient d’accord, et qu’ils s’entendent sur les choix essentiels concernant leurs enfants. Ce n’est pas impossible, un nombre croissant de parents en apporte aujourd’hui la preuve, réglant le plus souvent entre eux, en dehors de la justice, les modalités de cette garde conjointe. On constate à cette occasion que lorsque les tâches étaient réellement partagées dans le couple durant la vie commune, l’accord sur le partage de la garde se réalise en général plus facilement.
Vouloir instaurer la garde conjointe de façon systématique, en faire la solution miracle, nous semble par contre totalement irréaliste et dangereux. Irréaliste, car croit-on qu’il soit facile d’arriver à une entente au moment de la rupture ? Dangereux, parce que cela peut être, dans les faits, une façon de maintenir une forme de domination et de contrôle de l’un sur l’autre, comme l’explique Gilberte Deboisvieux dans son interview, et que cela ranime alors les conflits qui ont mené à la séparation.
Cela nous paraît d’autant plus irréaliste que c’est faire abstraction de toute la part d’irrationnel qui intervient souvent dans une séparation, de tout ce qui est en cause à ce moment là. L’enfant devient un moyen de chantage, l’enjeu du conflit entre les deux parents. Quand le couple craque, chacun se raccroche à ce qui reste, à la relation avec l’enfant, qui joue alors le rôle de « compensation ». Et cet investissement, ce report sur lui est d’autant plus fort que l’enfant occupe aujourd’hui, dans l’imaginaire social, une place immense : enfant voulu et désiré, souvent unique, c’est « l’en- fant-miroir, l’enfant-compagnon, l’enfant-identité sociale 3. »
Dans ces conditions, instaurer une garde conjointe n’a rien d’évident. Par la suite, quand les choses ont un peu décanté, quand chacun a plus ou moins trouvé un nouvel équilibre, il devient alors possible d’envisager la question de la garde de façon plus sereine et d’arriver à un accord de partage plus satisfaisant pour tout le monde, comme en témoignent plusieurs participantes à la table ronde dans les pages prédédentes.
Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?
Mais nous restons plus que sceptiques et réticentes vis-à-vis de tous ces mouvements qui font de la garde conjointe leur cheval de bataille — même si dans l’absolu on ne peut qu’être d’accord avec l’idée d’égalité parentale. Comme il l’a été montré à diverses reprises dans ce dossier, c’est souvent bien autre chose qu’un réel souci de maintenir la relation avec l’enfant et de s’occuper de lui qui est en jeu dans cette demande de garde conjointe.
On l’a vu avec l’exemple de ces pères — encouragés et aidés par le MCP — qui n’hésitent pas à enlever et séquestrer leur enfant, avec ce que cela représente comme traumatisme pour l’enfant pris en otage. On le voit également avec un mouvement comme « Condition masculine », qui est en fait essentiellement un rassemblement de nostalgiques du bon vieil ordre patriarcal : « (...) la femme, dans sa critique de la domination — qui est malgré tout une forme masculine du désir de protection — contribue à détruire l’homme », peut-on lire dans leur journal. Cela se passe de commentaires...
Ainsi, dans bien des cas, ce qui semble dominer, c’est la volonté de revanche d’hommes qui n’ont pas admis l’idée d’indépendance des femmes. Heureusement, les militants de la « cause des pères » ne sont pas tous d’affreux réacs, et il n’est pas question de nier systématiquement la réalité du désir de ces pères de prendre en charge leurs enfants. Les revendications que ces mouvements mettent en avant soulèvent des problèmes de fond, on l’a vu, et méritent donc discussion, quelle que soit par ailleurs la démagogie de leurs analyses.
Mais ce qui nous paraît très dangereux, c’est qu’en posant les hommes en victimes, et en présentant les femmes comme des privilégiées, ces mouvements occultent complètement la réalité, celle de l’oppression des femmes, profondément enracinée dans la société. Le système actuel de la garde n’est pas le signe d’une société matriarcale, mais la conséquence de cette
Pour les enfants nés hors du mariage, la loi de 1970 sur l’autorité parentale attribue celle-ci, en toutes circonstances, à la mère. A l’époque, cette loi était une avancée sociale, destinée à protéger les femmes « séduites et abandonnées ». Mais, en 1986, les choses ont changé, de plus en plus de femmes et d’hommes font le choix d’être parents et d’élever ensemble leurs enfants sans être mariés. La loi est devenue inadaptée pour ce type de situations, en cas de séparation : si les parents n’ont pas fait, avant la séparation, une démarche auprès de la justice pour demander le partage de l’autorité parentale, le père n’a aucun droit, même pas un droit de visite. Rien n’est prévu non plus pour les pensions alimentaires.
Il nous paraît donc nécessaire de simplifier la procédure dans ces cas-là : il faudrait qu’au moment de la reconnaissance de l’enfant, les parents aient la possibilité d’obtenir facilement, s’ils en font la demande ensemble, le partage de l’autorité parentale, sans avoir à engager pour cela la procédure longue et coûteuse qui est nécessaire aujourd’hui.
oppression. L’oublier, c’est contribuer à pérenniser cette situation. Même si ces mouvements se prétendent mixtes, et comptent effectivement quelques femmes dans leurs rangs (essentiellement des mères ou les nouvelles compagnes d’hommes divorcés...), ils s’adressent aux hommes sur la base de leurs intérêts spécifiques, ils les regroupent en les opposant aux femmes : dans une société où les hommes en tant que groupe social bénéficient d’une situation privilégiée (ce qui est toujours le cas aujourd’hui), une telle logique de regroupement nous semble une dynamique rétrograde, voire réactionnaire. Car dans les faits elle aboutit à maintenir et consolider la domination des hommes sur les femmes (ceci ne signifie pas que tous les hommes qui s’embarquent dans ces mouvements soient individuellement des réactionnaires).
A tous ceux qui se montrent sincèrement soucieux d’égalité parentale, nous proposons plutôt de lutter aux côtés des femmes pour une réelle égalité (qui ne commence pas au jour de la séparation !), et de soutenir les revendications du mouvement féministe. Dans la situation actuelle d’inégalité et d’oppression, nous ne croyons pas aux solutions magiques, on ne peut que tenter de régler les choses au coup par coup. En revanche, nous pensons que le féminisme est porteur d’un bouleversement profond des rapports sociaux qui permettrait d’envisager les choses de façon tout à fait différente : dans une société où les relations affectives et amoureuses ne seraient plus synonymes de relations de domination et de dépendance, où la famille ne serait plus le lieu exclusif de prise en charge des enfants, les séparations se régleraient certainement de manière beaucoup moins dramatique. Les enfants ne seraient plus considérés comme une propriété à partager, comme un objet de revendication, comme un enjeu. Rêvons...
Anne-Marie Granger
Notes
- (1 ) -Jacqueline Kelen, les Nouveaux Pères, Editions Flammarion.
- (2) -Michèle Ferrand, «Paternité et vie professionnelle » in le Sexe du travail, PUG, 1984.
- (3) -Libération des 27 et 28 septembre 1986.