La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L’une a aimé, l’autre pas

Livres, théâtre, cinéma : Un alphabet au féminin

· Cahiers du féminisme, n° 39, printemps 1987 · p. 34 · 1 665 mots

A comme AGATHA (Christie). On ne présente pas l’auteur le plus célèbre et le plus imaginatif qui soit de romans policiers ! Pourtant sa biographie, écrite par Janet Morgan et parue chez Luneau-Ascot, est amusante, fouillée, parfois même très inattendue et dépaysante. Comment inventa-t-elle Hercule Poirot ? Quels rapports entretenait-elle avec ce personnage ? Par quelle magie parvenait-elle à nouer des intrigues pleines de complexité qu’elle dénouait ensuite avec tant de simplicité ?

Ce gros volume cerne, semble-t-il, assez bien la personnalité de celle qui avait dédié Un t neutre sera commis le... à des amis chez qui elle avait dégusté, pour la première fois, un gâteau au chocolat surmonté de meringue et arrosé de liqueur appelé « une mort délicieuse » : « Mais c ’est une vie délicieuse ! », s’était-elle exclamée.

B comme BROOKNER (Anita).

L’auteur de Regardez-moi , aux éditions La Découverte. En bref, l’histoire d’un vertige dans le décor délicieusement et cruellement anglais d’un Londres aux paysages humides et aux intérieurs douillets, contrasté comme un vacherin glacé pourtant brûlant en son milieu. Car au fond, que se nasse-t-il dans ces maisons aux boiseries sombres où il fait si bon se réfugier quand on vient de traverser un parc glacial ? Le roman d’Anita Brookner raconte un de ces secrets : le plongeon d’une jeune femme bibliothécaire et solitaire dont la vie, soudain, bascule lorsqu’elle rencontre par hasard un couple brillant, gai, époustouflant, à qui tout semble réussir et qui — oh ! suprise — la happe, l’entraîne, la couvre d’amour, de rires, de sorties... avant de la dévorer. Mais se laissera-t-elle dévorer ?

Un sujet grave, un roman rare, formidablement traduit par Fanchita Gonza-les-Battle : la révélation d’une romancière exceptionnelle dont on attend impatiemment les prochaines parutions.

D comme DOLTO (Françoise).

La liste de ses ouvrages serait trop longue à énumérer. A conseiller peut-être tout spécialement : l'Image inconsciente du corps (au Seuil). « Tout est langage chez l’être humain, dit-elle. Le corps lui-même, par la santé ou par la maladie, est langage. La santé, c’est le langage du bien portant; la maladie, un langage d’éprouvé, et parfois d’angoissé. »

E comme L’ ÉTRANGÈRE. Un premier film, et le film d’une femme, Zelda Barron. Le passage de l’enfance à l’âge adulte pour une jeune Allemande qui a quinze ans en 1939 en Angleterre. Secret place — titre original du film — peut, loin du tapage des médias, réserver des surprises.

F comme FREUD (Anna). A lire absolument, la biographie consacrée à la fille tant aimée de Freud, morte tout récemment, par Uwe Henrik Peters (chez Balland).

Anita Brookner, Regardez-moi

G comme GYNECEE MEDIEVAL. A découvrir dans / ’Histoire de la vie privée, tome 2 (sous la direction de G. Duby) : « Un Etat dans l’Etat, une zone d’influence spécifiquement féminine ; des espaces réels à la topographie incertaine et changeante qui se doublent d’espaces imaginaires dont la littérature établit la cartographie. » (Jean-Charles Huet, l’Ane n° 28).

J comme JEANNE (Moreau) qu’il faut absolument aller voir dans le long monologue du Récit de la servante Zerling, au théâtre des Bouffes du Nord. Tiré d’une œuvre d’Herman Broch, c’est superbe. Jeanne Moreau y est éblouissante, admirable d’humour et de détermination, et bouleversante à la fin de la pièce quand elle salue, si heureuse d’être là.

K comme KLOSSO WSKI, l’homme aux simulacres, d’Anne-Marie Lugan-Dardigna (aux éditions Navarin) : pour mieux connaître le peintre et l’écrivain avec qui l’auteur avait eu il y a quelques années une sérieuse altercation. Ils se sont largement réconciliés depuis, d’où ce livre passionnant !

L comme LURIE (Alison).

Impossible de ne pas lire Liaisons étrangères, qui vient d’être traduit aux éditions Rivages. Deux universitaires américains débarquent en Angleterre pour un congé de dix mois accordé par la fac où ils sont profs tous les deux. Le premier prof est presque une « vieille dame » (elle a cinquante ans), elle est petite et moche (c’est l’auteur qui le dit), et elle est spécialiste de littérature enfantine. Elle vient donc à Londres pour chercher à collecter des comptines enfantines typiquement anglaises pour compléter son répertoire, dont elle compte faire un livre : « l’œuvre de sa vie », dit-elle de façon à la fois pompeuse et dérisoire.

L’autre prof est très beau mais n’en tire aucune fierté, plutôt las que toutes ses élèves s’amourachent de lui. Il a vingt-neuf ans et c’est un spécialiste reconnu de la littérature anglaise du xvnie siècle, et plus particulièrement de poésie. Ils ne quittent pas les Etats-Unis ensemble mais, inévitablement, se retrouvent à Londres, un peu perdus dans cette ville qu’ils idéalisaient tellement et où rien ne ressemble pourtant à leurs rêves raffinés. C’est drôle, plein d’humour, et le tableau de Vinnie, la femme prof célibataire qui commence à vieillir, est extraordinaire. L’analyse que celle-ci fait en permanence de sa situation est caustique, terrible, très réussie. Une vraie histoire, plusieurs très beaux portraits de femmes, et une foule de détails sur les costumes, les restaurants anglais et les mille difficultés de la vie quotidienne (loyer, chèques qui n’arrivent pas, etc.)

M comme MICHEL (Natacha),

Quelques nouvelles froides et détachées, très quotidiennes, sur toutes les ruptures de tous les jours, c’est Impostures et Séparations, aux éditions du Seuil. Une observation et une précision tranchantes.

N comme NOLA Darling n ’ en fait qu’à sa tête, un film de Spike Lee. En noir et blanc, l’histoire de Nola, une Noire très, mais vraiment très belle, qui habite à Brooklyn et partage son cœur entre trois hommes très différents (peut-être un peu trop caricaturés). Comme ceux-ci lui demandent un jour de choisir, le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas facile pour Nola. A voir, malgré l’affiche racoleuse, car il y est bien question de l’intégrité, de l’indépendance et de la liberté de chacune d’entre nous, et surtout de son droit de voir ses « amours » à sa façon. Une réussite pour ce film « pauvre » tourné en douze jours !

P comme la PRINCESSE blanche. Un texte de Rainer Maria Rilke écrit en 1904 et joué pour la première fois. Toutes les incertitudes de l’âme, mises en scène actuellement au théâtre de l’Escalier d’or, par Yanni Kokkos. Edith Scob y est une merveilleuse princesse, guidée par l’espérance, au bord de la mer de Toscane.

Q comme QUAND les rôles de femmes sont joués par des hommes, dans Madame de Sade, un texte de Mishima, inspiré des kabuki et mis en scène par Sophie Loucachevsky, trente ans, qui présente en ce moment au Palais de Chaillot les Désossés, une comédie burlesque de Louis-Charles Siijacq. Une « metteuse en scène », c’est rare ! et de cette qualité, encore plus !

S comme SALLENAVE (Danièle).

A ne pas oublier : la Vie fantôme, aux éditions POL. Le décorti-quage dépouillé, froid, précis et impitoyable des menues lâchetés et des petits gestes médiocres qui font le tissu banal et ordinaire des grandes passions qui se transforment en amour condamné, sans espace pour vivre, se développer. Troublant et triste, un miroir peut-être juste, écrit dans une langue classique, meurtrière.

T comme Moi, TITUBA, sorcière noire de Salem, de Maryse Condé (Mercure de France). Bien sûr, c’est l’auteur de Ségou, et nous l’aimons beaucoup. Dans ce nouveau roman, elle raconte l’histoire d’une esclave noire dans les Antilles du xvne siècle, accusée de sorcellerie pour avoir tenté de se révolter contre la violence des Blancs.

V comme VIVIEN (Renée). Tes blessures sont plus douces que leurs caresses, par J.-P. Goujon (aux éditions R. Desforges), raconte la vie de Renée Vivien, morte en 1909 à trente-deux ans, et dont toute l’œuvre célèbre son amour pour les femmes (connues ou inconnues de la Belle Epoque).

W comme WHARTON (Edith).

Christian Bourgois vient d’éditer deux nouveaux textes de cette extraordinaire Américaine qui a très longtemps vécu en France : T Ecueil et Madame de Treymes et autres nouvelles (et les couvertures sont si jolies !). Qui a dit : « La passion est le cœur, l’écueil qui nous fait sombrer ? »

Y comme YUKO TSUSHIMA, dont le père, Osama Dazai, grand romancier japonais, s’est suicidé en 1948. On a beaucoup parlé du livre de sa fille, Yoko, que viennent de publier les Editions des femmes. Il faut en effet lire Territoire de la lumière, qui raconte très simplement la vie d’une jeune femme seule avec sa petite fille dans un appartement étroit et triste. Où est la lumière? Comment gagner de l’espace pour soi ? Ce sont bien là les questions essentielles et difficiles que pose l’auteur, aussi bien à la société japonaise et aux hommes qu’à chacune de nous.

Z comme ZHANG JIE. Née en 1937, elle commence à écrire à quarante et un ans. Ailes de plomb vient de paraître aux éditions Maren Sell et Cie (une toute nouvelle maison d’édition dont il faudra reparler d’ailleurs, et créée par une femme), et c’est le premier roman politique chinois. Son sujet ? Les difficultés actuelles du gouvernement pour changer le système économique (bureaucratie, corruption, inégalités sociales).

« J’ai souvent des lectrices qui me demandent: “Zhang Jie, je voudrais divorcer. Qu’est-ce que je dois faire ?” Parce que j’ai vécu divorcée pendant dix-sept ans, parce que j’ai élevé ma füle, je suis devenue spécialiste en la matière ! Mais moi, je leur dis : c’est dur de vivre seule. Si, à la première difficulté, vous retournez chez votre mari en pleurant, alors, ce n’est pas la peine de divorcer. Moi, j’ai dû transporter des dizaines de kilos de charbon seule tous les hivers, et j’ai dû forcer ma füle à m’aider dès son plus jeune âge, c'était très dur. Alors je leur demande: " Serez-vous capable de soulever des tonnes de charbon au cours de votre vie ?” C’est dur la vie, en Chine, pour une femme divorcée: personne ne veut l’aider, personne ne lui tend la main. Il faut quelle soit très forte. » (Propos recueillis par Marie Holzman dans le numéro de décembre du Magazine littéraire).

Sophie Gouskett

Edith Wharton, L'écueil

Zhang Jie, Ailes de Plomb

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