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En France, si vous saviez

Travail de nuit : Hosto-blues

· Cahiers du féminisme, n° 39, printemps 1987 · p. 15-19 · 4 530 mots

Entretien avec Françoise, Nathalie, Odile, Valérie.

Dans les hôpitaux, le travail de nuit est une réalité que bien des femmes connaissent : infirmières, aides-soignantes, sages-femmes, etc. — au total, plus de 30 % des femmes employées dans les services médicaux et sociaux sont concernées. A l’heure où Ton parle de développer le travail de nuit, il nous a semblé intéressant de recueillir les témoignages de quelques-unes d’entre elles. Ils se passent de commentaires...

Nous avons d’abord rencontré Marie-J o, Nathalie, Valérie et Françoise. Les trois premières travaillent dans des équipes « de veille », de vingt-trois heures à sept heures du matin, ceci pendant cinq nuits, suivies de deux nuits de repos. Françoise, elle, est en équipe de jour (7 h-15 h), mais elle a travaillé de nuit pendant trois ans.

♦ Décrivez-nous vos conditions de travail. Est-ce vous qui avez choisi de travailler la nuit ?

Valérie — J’ai terminé mes études d’infirmière il y a un an. Au début, j’ai fait un peu d’intérim, puis j’ai été embauchée dans un hôpital de l’Assistance publique à Paris : là, c’est obligatoire, tout le monde doit commencer par travailler de nuit. Normalement, nos emplois du temps sont établis à l’avance, sur un mois. Mes jours de congé sont en principe le dimanche et le lundi, mais en fait, mon planning est tout le temps perturbé car je suis « volante » sur deux services, c’est-à-dire que je bouche les trous : mon emploi du temps dépend de celui des deux infirmières « fixes », si l’une est malade ou en congé, je la remplace. Cela fait un bon moment que je n’ai pas eu de week-end libre !

Nathalie — Dans l’hôpital où je travaille, en banlieue parisienne, ceux qui font les nuits sont volontaires. Il y a par exemple des mères de famille, qui choisissent cette solution pour être plus souvent avec leurs enfants dans la journée. Il y en a aussi qui font cela pour pouvoir continuer leurs études (là, ce sont plutôt des hommes). Moi j’ai eu pas mal de chance car je suis arrivée à un moment où l’hôpital manquait de personnel, pour me garder, on m’a proposé un emploi du temps fixe, avec le vendredi et le samedi comme repos, c’est-à-dire que j’ai presque tout le week-end, je reprends mon service le dimanche à vingt-trois heures. Marie-Jo — Moi, je suis aide-soignante dans le même hôpital que Nathalie. Personnellement, cela m’arrange de travailler de nuit car ainsi, je peux préparer le bac par correspondance, dans la journée. Je ne compte pas rester dans le milieu médical, je fais ce travail en attendant. Mais c’est dur de bosser toute seule ! Même si les copines du boulot m’aident pas mal, puisqu’on est plusieurs à habiter dans le même immeuble, dans des studios que l’hôpital nous loue juste à côté de notre travail.

Françoise — J’ai d’abord travaillé de jour pendant plusieurs années, puis je suis rentrée dans un hôpital de l’Assistance publique, et là, comme Valérie, on m’a mise en équipe de veille. Au début, cela me plaisait bien, c’était une expérience nouvelle. L’ambiance est différente : les équipes de veille sont plus soudées, car il y moins de monde, on se serre davantage les coudes. Et quand on commence, on a l’impression qu’en travaillant de nuit, on va avoir toute la journée pour soi, on essaie d’en profiter au maximum, on ne dort pas trop, on veut faire des tas de choses : du sport, suivre des cours... On essaie tout ! Mais, à ce rythme-là, on ne tient pas longtemps, on s’aperçoit rapidement que ce n’est pas possible, et au bout d’un certain temps, on n’essaie plus rien... Surtout que dans le service où j’étais, on n’avait pas une minute de repos sur les huit heures de boulot ! Alors à la fin, je n’en pouvais plus, j’étais tout le temps fatiguée, je n’arrivais plus à me reposer, je devais prendre du Tranxène pour dormir, j’avais mal au dos, je fondais en larmes pour un oui ou un non... J’en ai vraiment un très mauvais souvenir ! Nathalie — Un des gros problèmes, quand on travaille la nuit, c’est bien sûr le manque de sommeil. D’abord, on le sait, les heures de sommeil le jour sont beaucoup moins reconstituantes que celles de nuit. Et puis, c’est un sommeil très léger, qui est tout le temps interrompu à cause du bruit, des voisins, des coups de téléphone... Pour les femmes qui ont des enfants, c’est encore pire : avant de se coucher le matin en rentrant, beaucoup préparent le repas, font les courses, le ménage... Et souvent, elles se lèvent à midi pour déjeuner avec leurs enfants, puis dorment de nouveau un petit peu dans l’après-midi. C’est un sommeil complètement décousu, en pointillé... Alors on devient nerveuse, parce que l’on n’arrive plus à dormir !

Françoise — Dans les hôpitaux, c’est vers six heures — au moment où l’on est le plus fatiguée — qu’il y a le plus de travail, il faut refaire un tour de toutes les chambres, courir par-ci par-là pour des soins... On finit la nuit complètement sur les nerfs : après cela, ce n’est pas évident d’arriver à s’endormir tout de suite, de changer de rythme brutalement !

♦ Nathalie — En fait, on est tout le temps obligée de forcer sa nature ! On a très souvent des coups de barre au milieu de la nuit, alors on fume, on prend café sur café. Et après, à sept heures, je dois prendre du Tranxène parce que je ne peux plus dormir.

♦ Quand on travaille de nuit, on fait une grosse consommation de somnifères et de médicaments ?

Valérie — Ah non, moi je ne veux pas en prendre !

Françoise — Parce que tu es au début... Moi non plus, pendant un an, je n’en ai pas pris : on essaie toujours au début de ne pas en prendre. Mais après... Bien sûr, cela arrive à des tas de gens, à un moment ou à un autre, d’avaler des comprimés pour dormir. Mais quand on est d’équipe de veille, on en prend beaucoup plus régulièrement. Demande à ceux qui travaillent de nuit depuis dix ans...

Marie-Jo — On a aussi beaucoup de problèmes digestifs quand on travaille de nuit, parce qu’on est complètement déséquilibrée au niveau alimentaire : quand on termine à sept heures du matin, on n’a qu’une idée, aller se coucher, on avale en vitesse un petit déjeuner ; quand on se réveille vers deux ou trois heures de l’après-midi, on n’a pas tellement envie de se mettre à cuisiner, on prend juste un café, quelques tartines, une pomme. Finalement, on ne fait qu’un seul vrai repas, le soir. Mais la nuit souvent on a faim, alors on grignote tout le temps — cela aide aussi à rester éveillée.

♦ Nathalie — A grignoter comme ça toute la nuit, il y a beaucoup de femmes qui grossissent. D’autres, au contraire, maigrissent parce qu’à force de sauter des repas, leur estomac se rétrécit. Bref, on a presque toutes des problèmes de poids ! Beaucoup ont également de l’aérophagie, c’est sans doute lié à la nervosité.

♦ Valérie — Sur le plan physiologique, les principales fonctions de l’organisme humain, par exemple, la sécrétion d’hormones, sont liées au rythme naturel du jour et de la nuit. Quand on travaille de nuit, tout est donc inversé, c’est comme cela qu’on arrive à des ulcères d’estomac.

♦ Et pendant vos deux journées de congé, vous reprenez un rythme de vie normal ?

Valérie — Non, moi je garde mon rythme, je n’arrive pas à dormir la nuit. Nathalie — Cela ne fait pas très longtemps que tu travailles de nuit. Mais tu verras qu’au bout de quelques mois ta vie sociale est complètement gâchée ! Evidemment, c’est plus naturel de continuer selon le même rythme, de ne pas dormir la nuit .-mais tous les autres gens, eux, dorment pendant ce temps-là... Françoise — En fait, ceux qui tiennent bien le coup dans les équipes de nuit, ce sont ceux qui organisent toute leur vie avec des gens qui ont les mêmes horaires qu’eux, le même rythme de vie. Evidemment, ils se retrouvent un peu en vase clos, mais ainsi, ils arrivent à trouver un équilibre. Mais quand on vit avec des personnes qui ont un rythme différent, ce n’est pas possible !

Nathalie — En effet, dans la journée, on ne voit personne, tout le monde travaille. Et le soir, si l’on va chez des copains ou à une réunion, on ne peut jamais rester jusqu’au bout, il faut aller prendre son métro... Finalement, je ne peux voir mes amis que pendant mes deux jours de repos, mais alors je suis tellement fatiguée qu’il m’arrive de m’endormir à table. Et quand on vit avec un copain, ce n’est pas évident de maintenir une relation de couple si l’on n’a pas les mêmes horaires. Il y a d’ailleurs pas mal de gens qui divorcent ou se séparent à cause de cela.

Valérie — En plus, à cause de la fatigue, du manque de sommeil, on est beaucoup plus sensible à tout, on devient souvent agressive. Mais ceux qui ne travaillent pas de nuit ne le comprennent pas... Françoise — Quand je suis repassée dans une équipe de jour, j’ai eu l’impression de me réveiller, de retrouver mon dynamisme. Le plus terrible c’est que lorsque je travaillais de nuit, je ne me rendais plus compte que j’étais crevée, que je ne supportais plus rien, que je pleurais pour la moindre contrariété, c’est seulement après que j’ai réalisé tout cela. Mais les personnes que je côtoyais s’en rendaient bien compte et maintenant tout le monde me dit : « On t’a retrouvée ! » Certes, je connais des femmes qui tiennent mieux le coup, parce qu’elles dorment jusqu’à 7-8 heures du soir. Mais cela veut dire ne rien faire d’autre que dormir et aller au travail. Je ne pourrais pas !

Marie-Jo — Moi, j’ai beaucoup de problèmes pour continuer à préparer mon bac. Avant, j’étudiais facilement. Mais maintenant — cela fait deux ans que je travaille de nuit — j’ai des « absences », une perte de mémoire. J’ai l’impression d’être devenue bête !

Nathalie — Depuis quelques mois, j’ai souvent des migraines terribles, je sais que c’est à cause de ce travail, parce que je manque de sommeil et que je vis sur les nerfs. Et puis surtout, maintenant, je sens que je me traîne, je n’ai plus envie de rien faire, pas envie de dormir mais pas d’énergie pour faire autre chose. Et j’ai un peu des idées noires. J’en ai parlé à des collègues, qui m’ont dit qu’elles ressentaient la même chose. Je pense que c’est un état dépressif, provoqué par l’accumulation de fatigue. Alors j’ai fait une demande pour passer en équipe de jour, j’espère l’obtenir rapidement ! Et pourtant, je préfère la façon dont le travail se passe la nuit...

♦ Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Nathalie — D’abord, parce qu’on s’entend bien entre nous, dans l’équipe de veille : on se connaît toutes, on se rend visite d’un étage à l’autre quand on n’a pas de boulot, puisqu’on n’a pas le droit de dormir... Alors que le jour, les infirmières sont beaucoup plus nombreuses, chacune a son secteur, elles ne se connaissent pas entre les différents services. Dans l’équipe de nuit, il y a plus de cohésion, plus de solidarité. En fait, la nuit, c’est un peu un cocon pour moi ! Valérie — Un autre avantage des équipes de veille, c’est qu’il y a moins de hiérarchie : pas de médecins, beaucoup moins de surveillantes, personne pour te dire tout le temps : « Il faut faire comme ceci, comme cela.... » La nuit, on s’organise librement, on gère soi même son travail. Cela compte beaucoup également.

Marie-Jo — Pour les aides-soignantes aussi, être de nuit c’est plus intéressant au niveau du travail. Le jour, on fait surtout le ménage, les lits, etc., la séparation est très grande entre infirmières et aides-soignantes. Tandis que la nuit, cette séparation n’existe pas, on collabore beaucoup plus avec l’infirmière, surtout quand celle-ci se retrouve seule pour soixante malades, comme c’est souvent le cas ici ! Ainsi, on se sent utile, et en même temps, on apprend des choses.

Françoise — Toutes ces raisons expliquent que certaines personnes préfèrent rester dans les équipes de veille — outre les raisons financières (la prime de nuit, qui est d’environ six cents francs) et les problèmes de garde d’enfants. Personnellement, je trouve que les inconvénients sont beaucoup plus grands que les avantages. Mais il y en a qui travaillent de nuit depuis plus de dix ans et qui ne cherchent pas à changer : elles se sont habituées à ce ryhtme, elles se sont organisées en fonction de cela, repasser de jour ce serait remettre en cause aussi bien leur façon de travailler que leur mode de vie. Et puis, je crois que pour certaines femmes, travailler la nuit, c’est aussi une façon de fuir, quand elles ne s’entendent pas avec leur mari : une façon diplomatique de masquer leurs problèmes de couple. Bien sûr, elles ne le disent pas mais cela se sent.

♦ Dans les hôpitaux, il faudra toujours des équipes de nuit. Comment peut-on, selon vous, améliorer leurs conditions de vie et de travail ?

Nathalie — La première chose évidente, c’est que lorsqu’on travaille de nuit, on ne peut pas faire quarante heures : c’est évident au niveau physique !

Françoise — A la CGT, au niveau de l’Assistance publique, nous demandons le passage aux trente-deux heures pour la veille, c’est-à-dire quatre nuits de huit heures et trois nuits de repos — avec embauche correspondante, bien sûr. Nous demandons également que l’on tienne compte des problèmes de santé pour les gens qui demandent à passer de jour, ce qui n’est pas le cas actuellement dans les hôpitaux de l’Assistance publique, même avec des tas de certificats du médecin du travail !

Valérie — Aujourd’hui, pas mal de gens demandent à passer en équipe de dix heures, avec quatre nuits de travail et trois nuits consécutives de repos. Cela leur semble plus vivable, parce que cela permet d’avoir plus souvent des repos. C’est vrai que deux nuits de repos seulement, ce n’est pas assez pour récupérer — mais à mon avis, ils ne se rendent pas vraiment compte de ce que cela représente, travailler dix heures d’affilée la nuit... Il y en a même qui réclament le passage à douze heures par nuit ! Je l’ai fait quand j’étais en clinique, c’est complètement exténuant ! Et d’autre part, on ne peut plus rien faire le soir, quand on commence son service à 19 heures...

Françoise — C’est vrai que la question de la réduction du temps de travail n’avance guère, et que l’idée des trente-deux heures peut paraître utopique : c’est pour cela que beaucoup de gens aujourd’hui demandent à passer en équipe de dix ou douze heures. Mais il faut voir aussi quels sont les objectifs de l’administration et ce que cela risque d’impliquer à terme pour le personnel. Au début, il s’agissait de demandes individuelles ; maintenant l’administration cherche à étendre ce système, en faisant miroiter les trois jours de repos consécutifs. Mais il n’y a aucune embauche supplémentaire : alors on te fait décaler tes repos, il n’y a plus rien de fixe, tout est décidé en fonction du service. Tu bosses dix, douze heures, et tu n’as pas tes trois jours consécutifs. C’est la flexibilité au maximum, tu peux comme cela t’adapter à tout ! C’est ainsi qu’on « rentabilise », dans les hôpitaux. Où est l’avantage pour nous ? Il y a ainsi à l’Assistance publique des services qui étaient passés aux dix heures, mais qui redemandent aujourd’hui à passer en huit heures, parce que les filles n’arrivent plus à récupérer leurs repos. Alors, quitte à me battre, je préfère me battre pour quelque chose qui en vaille la peine !

Valérie — On peut toujours refuser de changer ses repos, bien sûr. Mais on subit tellement de pressions de tous ordres qu’à la fin on ne se rend même plus compte. Moi, par exemple, je suis presque sûre que mes congés vont sauter cette semaine parce qu’une des infirmières est absente pour trois semaines, nous ne sommes plus que deux pour le service : cela me fera alors dix nuits de travail à la suite. Mais si je refuse, ma collègue va être seule, alors qu’il y a beaucoup de malades en ce monent. On se retrouve avec une sacrée responsabilité !

♦ Il y a quelques années, Nathalie, dans une lettre envoyée aux Cahiers du féminisme, tu te déclarais favorable à la levée de l’interdiction du travail de nuit pour les femmes dans l’industrie. Ce serait, disais-tu, un progrès qui irait dans le sens d’une plus grande égalité entre hommes et femmes. Qu’en penses-tu aujourd’hui ?

Nathalie — A l’époque, je venais d’être embauchée comme OS chez General Motors. Pour un travail très pénible je gagnais presque rien, je voyais que les hommes qui travaillaient la nuit étaient beaucoup mieux payés que moi, et n’avaient pas les « petits chefs » sur le dos. Je demandais donc : pourquoi exclure les femmes de ce travail de nuit ? Mais maintenant j’ai changé d’avis, parce que je vois que le travail de nuit me détruit, je suis complètement détraquée physiquement. De plus, avant de reprendre mon travail d’infirmière, j’ai fait du fraisage pendant trois ans à la Thomson, et cela m’a fait prendre conscience de l’inégalité fondamentale qui existe entre hommes et femmes ; je faisais souvent le même travail qu’eux, ils étaient P3 et moi PI. Alors maintenant, pour moi, la première bataille c’est celle pour la reconnaissance de la qualification des femmes et l’augmentation de leurs salaires. Cette expérience m’a beaucoup appris ; avant, j’étais plus idéaliste, je n’avais pas vraiment vécu les inégalités que nous subissons, nous les femmes, en tant que femmes.

Odile est aide-soignante. Elle est mariée et a trois enfants, âgés aujourd'hui de dix-huit à vingt-deux ans. Elle travaille de nuit dans un hôpital de la région parisienne depuis quatorze ans et, contrairement à ses collègues interviewées, ce rythme lui plaît, elle ne souhaite pas en changer. Pour pouvoir la rencontrer, nous sommes allées sur son lieu de travail, une nuit.

♦ Qu’est-ce qui vous a amenée à travailler de nuit ?

Odile — Quand je me suis mariée, j’étais caissière dans un grand magasin. J’étais absente de chez moi de 7 h 30 à 20 h 30 environ. Heureusement, ma belle-mère vivait avec nous, c’est elle qui s’occupait des enfants et de la maison. Lorsqu’elle est partie, il a fallu que j’arrête de travailler, je suis restée deux ans à la maison pour élever mes enfants. Mais ça ne me plaisait pas de rester comme ça sans rien faire, à la merci de mon mari. Une femme a besoin d’une certaine indépendance financière et puis je voulais faire quelque chose, n’importe quoi pour sortir de chez moi. Alors, j’ai décidé de demander un travail de nuit dans les hôpitaux. C’était la seule solution pour pouvoir continuer à m’occuper de mes enfants.

♦ Comment vous organisiez-vous lorsque vos enfants étaient petits ?

Lorsque je rentrais le matin, je les accompagnais à l’école puis j’allais me coucher. Je dormais jusqu’à 14 h 30, les enfants mangeaient à la cantine. A mon lever, je faisais un peu de ménage et j’allais à la sortie de l’école à 16 h 30. Je m’occupais ensuite de mes enfants, nous faisions les devoirs ensemble. Mon mari

Mais il y a d’autres raisons. D’ailleurs, maintenant que mes enfants sont grands, je pourrais changer d’horaires, mais je ne le veux pas. Je trouve le travail de nuit plus intéressant. Dans la journée, les aides-soignantes font en fait un travail d’agent de service hospitalier (ASH), elles passent leur temps à faire du ménage. Elles ne peuvent donc pas aider les infirmières qui du coup sont débordées... Et au bout du compte, c’est l’administration qui y gagne, ça lui évite d’embaucher des ASH. Mais dans ces conditions, à quoi sert l’année de formation que l’on fait pour devenir aide-soignante ? On oublie les notions d’hygiène et de soins. Tandis que la nuit, on fait vraiment notre travail, on est plus proche des malades, on seconde l’infir- rentrait, je préparais le dîner et nous passions la soirée ensemble. J’avais même le temps de regarder la télévision ! Après, une fois la vaisselle faite, je partais travailler.

Maintenant que les enfants sont grands, c’est un peu différent. Quand je rentre le matin, je prépare le repas du midi pour mon mari et ma fille et je programme le four, puis je vais me coucher. Comme ça, lorsqu’ils rentrent déjeuner, le repas est prêt et ils ne me réveillent pas. C’est vrai que j’ai l’avantage d’avoir un grand appartement, le bruit ne me gène pas.

♦ Vos enfants sont-ils votre seule motivation à travailler la nuit ?

Au départ, oui. J’ai fait ça d’abord pour pouvoir être le plus possible avec mes enfants. Vous savez, je suis un peu « mère-poule », je m’occupe énormément d’eux. Lorsqu’ils étaient plus petits, je voulais leur consacrer un maximum de temps, mon mari en était même un peu jaloux ! Le travail de nuit permettait de concilier tout cela, j’étais entièrement disponible lorsqu’ils rentraient.

mière. D’autre part, on touche une prime de nuit d’environ six cents francs. Ça aide à finir le mois !

♦ Le travail de nuit n’a pour vous aucun désavantage ?

Là où cela pose le plus de problèmes à mon avis, c’est dans la vie de couple. Ce n’est pas toujours facile, le mari n’accepte pas forcément très bien. Maintenant, avec mon mari, nous sommes habitués, bien organisés. 'Mais il y a eu des moments difficiles, surtout le week-end quand il était lui-même à la maison. Mais moi j’ai décidé en fonction de mon intérêt de mère de famille. D’autre part, j’ai eu la chance depuis quatorze ans d’avoir toujours le dimanche et le lundi comme repos fixe. Cela me laisse une partie du week-end. Et lorsque que je sens que c’est trop tendu à la maison, je pose une demande de récupération de jour férié pour le samedi, ce qui me permet d’être là trois jours de suite. Je fractionne aussi mes congés tout au long de l’année. Nous profitons de ces moments-là pour recevoir des amis. Autrement, on n’ose pas inviter ou aller chez des gens, parce qu’il faut que je parte travailler. Et mon mari ne va pas y aller tout seul, d’autant qu’il y a les enfants à garder. C’est vrai que tout doit être organisé, programmé. Mais j’y suis habituée, ce n’est pas un problème.

Bon, ceci dit, c’est vrai que ça n’améliore pas la vie de couple. Les rythmes sont différents, ça sépare l’un de l’autre. Mais au début de notre mariage, mon mari travaillait à la SNCF et il lui arrivait de travailler de nuit ou de partir en déplacement. Je me retrouvais seule avec les enfants qui étaient bébés, j’ai même été seule pour accoucher, il a fallu que j’appelle les voisins. Alors j’estime que ce que vit mon mari aujourd’hui est minime à côté de ça, et j’exige qu’il soit compréhensif !

♦ Mais cela ne vous gêne pas d’avoir un rythme décalé ?

Non, sauf pour les problèmes que ça pose dans le couple. Mais, autrement, je m’organise. Si j’ai des démarches à faire dans la journée, je me lève plus tôt. Cela ne me gène pas, je peux prendre sur mon sommeil. Je dors environ cinq heures par jour c’est pour ça que je peux tout concilier.

Ce qui me gène plus, c’est que l’on a tendance à grossir quand on travaille la nuit, on a un très mauvais équilibre alimentaire.

♦ Mais pourtant, vos collègues que nous avons interviewées se plaignent toutes d’être fatiguées, dépressives... ?

Oui, mais je vais vous dire ! Elles sont toutes célibataires. Alors, forcément, elles ont besoin de sortir, ou bien elles ont un petit copain, qu’elles sont obligées de laisser à 22 h 30. C’est vrai que c’est difficile, ça doit devenir oppressant. Le travail de nuit n’est pas fait pour les jeunes couples. Lorsqu’on est jeune, on a envie de sortir, d’avoir des loisirs, de voir son copain ou son mari. Ce n’est pas évident de dormir seul(e) !

Et puis, c’est vrai, ce n’est pas une vie ; il y a des moments où l’on reste en robe de chambre, on traîne, on a moins d’énergie. On se réveille à 14 h 30, on boit un café, on est abrutie. A 16 h 30 les enfants arrivent, puis le mari. Ils ne se rendent pas compte qu’on vient de se lever, il faut faire bonne figure. Il y a des jours où c’est difficile. Et quand les enfants sont en congé, ils ne comprennent pas, ils entrent dans la chambre à tout moment...

♦ Vous pensez donc vous aussi que ces horaires peuvent être contraignants ?

Oui, dans ce sens, c’est vrai. Et puis de temps en temps, on supporte moins les gens, on manque de patience. Il y a des fois où je suis agressive, j’ai envie de rester seule, je ne veux pas voir mes amis.

C’est sûr qu’il y a une grande fatigue. Mais quand il n’y a pas d’autre solution pour garder ses enfants... Et puis, je vous le dis, c’est une histoire d’organisation. On prend l’habitude de toujours tout prévoir, après il y a moins de problèmes !

♦ En fait, vous déconseillez le travail de nuit à celles et ceux qui veulent avoir une vie plus tournée vers l’extérieur ?

Oui, tout à fait. Cela ne permet pas de rencontrer des gens, de sortir. Je le déconseille vraiment aux jeunes. Mais lorsqu’on est marié depuis longtemps (au moins une dizaine d’années !), que l’on a une vie bien construite autour de son foyer et des enfants à élever, alors là je trouve que cela est positif. C’est vrai que l’on n’a pas de temps à soi. Mais de toute façon, on n’en a jamais avec des enfants !

♦ Vous pensez donc que c’est une bonne chose que les femmes puissent aussi travailler de nuit dans l’industrie ?

Quelle horreur ! Absolument pas ! L’usine, c’est exténuant, abrutissant, il y a le bruit des machines. Il faut être sans cesse en activité, souvent en station assise pendant huit heures, ce n’est pas possible de parler avec les collègues...

A l’hôpital, ça n’a rien à voir. Il y a des moments où l’on se repose un peu. On bouge, on discute, on grignote... Le rythme n’a rien à voir, ce ne sont pas les mêmes conditions de travail.

A l’usine, on est sans cesse sous tension. Ce n’est pas possible de tenir le coup, on ne doit plus rien supporter en rentrant chez soi, pas même ses enfants ! Non, vraiment, je n’aurais pas pu travailler de nuit dans l’industrie !

Propos recueillis par Françoise Foucault et Anne-Marie Granger

Bonjour chérie ! Bonne nuit chéri !

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