Les élections législatives en Afrique du Sud ont eu lieu le 6 mai dernier. Tous les observateurs occidentaux ont noté sans surprise la montée de l’extrême droite (30 % des voix), dont les solutions radicales de retour à l’apartheid pur et dur séduisent de plus en plus de Blancs qui voient leurs privilèges menacés par le développement des luttes de la communauté noire. Ainsi, le jour des élections réservées aux Blancs, les Noirs restèrent chez eux en signe de protestation contre cette farce électorale qui ignore 23 millions d’él .cteurs de couleur ! Les jours précédents, des meetings et rassemblements de protestation avaient réuni des étudiants blancs et noirs contre l’apartheid. C’est dans ce cadre que Winnie Mandela devait s’exprimer et qu’elle en fut empêchée par la répression policière qui frappa indistinctement étudiants blancs et noirs. A l’avenir, aucune perspective de conciliation n’est possible. Les femmes noires comme les hommes en sont convaincus et les luttes ne vont pas manquer de se développer. C’est pour comprendre la place que peuvent occuper les femmes dans ces luttes que nous publions l’article ci-dessous.
L’analyse de la situation des femmes en Afrique du Sud n’est pas chose facile car, dans cette société, la stratification raciale se superpose à la stratification sociale. L’oppression des femmes s’ajoute donc au système complexe des institutions racistes. L’Afrique du Sud a toutes les formes d’un pays développé et industrialisé. Mais du fait de la persistance d’une ségrégation raciale d’origine coloniale se superposent une formation sociale, des mœurs, des préjugés qui proviennent de l’histoire passée du pays.
Le maintien dans certains cas d’une très forte division sexuelle du travail dans les familles rurales, mais aussi parfois en milieu urbain, crée des contradictions particulières dans la crise actuelle de la société sud-africaine et des luttes d’émancipation.
Pour affiner cette analyse, cela suppose de montrer les différences entre les femmes selon qu’elles sont classées « métisses », « indiennes », ou « noires ».
Parmi les femmes noires, 57 % d’entre elles vivent dans un bantoustan (les territoires dits indépendants et réservés aux 40 % des Noirs qui n’ont pas le droit de vivre en zone blanche sauf comme travailleurs migrants). Les autres sont domestiques ou ouvrières et vivent dans un township noir en zone blanche, militant dans un syndicat ou une association communautaire. Il y également les femmes métisses ou indiennes, souvent institutrices ou employées de bureau, qui vivent dans les quartiers réservés à leur « race ».
Toutes ces femmes vivent l’apartheid de manière différente. La lutte contre l’oppression des femmes nécessite un décloisonnement pour permettre l’unification des expériences et des revendications. Mais cette unité dépendra aussi des progrès dans l’unité du mouvement populaire en général. Il n’est pas facile de passer outre plus d’un siècle de ségrégation raciale, de répression et de préjugés.
En Afrique du Sud, les femmes, et plus particulièrement les Noires, ont à subir une triple oppression '. A l’oppression raciale s’ajoute l’oppression spécifique des femmes dans la sphère de la reproduction et la surexploitation au travail. Le régime de l’apartheid, par ses lois, a détruit en partie la famille traditionnelle africaine et fait surgir de nouveaux problèmes pour les femmes.
Vivre et travailler dans les bantoustans
Le système des bantoustans et du travail des hommes dans les zones blanches et les restrictions au droit des Noirs à vivre dans ces zones aggravent la situation des femmes. En général, dans les bantoustans, on trouve surtout des femmes, des enfants et des vieillards ; la plupart des études montrent qu’au moins 50 % des hommes en âge de travailler sont absents. Depuis l’introduction en 1968 des contrats de travail limités à une année, les travailleurs noirs des zones blanches ne peuvent retourner que quatre semaines consécutives dans les bantoustans. Avant 1968, ils pouvaient y rester beaucoup plus longtemps (en moyenne entre trois et dix-huit mois) sans perdre leur droit à travailler dans les zones blanches.
Le système tribal reste encore en vigueur ; la tradition veut que toutes les décisions importantes soient prises par les hommes, mais de fait, ce sont les femmes qui jouent le rôle de chef de famille, ce qui constitue une source de tension certaine. Les femmes sont obligées de gérer la vie quotidienne, la question des cultures, les soins aux enfants, sans attendre la visite annuelle des hommes. Les médecins citent des cas d’enfants morts parce que leur mère n’avait pas osé décider seule de les dans les bidonvilles qui se développent et les plus pénibles. Depuis 1970, le autour de toutes les grandes villes ; mais pourcentage des Noires dans l’agricul-le gouvernement détruit ces bidonvilles ture a baissé de 27 %3, alors qu’il a envoyer à l’hôpital. En fait, les femmes doivent non seulement assumer les tâches traditionellement féminines dans des conditions très dures, mais elles doivent également gagner de l’argent pour leur foyer (même si les hommes qui travaillent dans les zones blanches envoient de l’argent, cela reste de toute façon insuffisant).
Dans les campagnes, très peu de familles ont suffisament de terre et de bétail pour pouvoir subsister et les femmes sont contraintes d’aller travailler ailleurs, par exemple, comme ouvrières surexploitées dans les usines désormais installées dans les bantoustans, ou comme ouvrières agricoles saisonnières ou même journalières.
Beaucoup d’autres ne trouvent pas d’autre solution que de vendre de la bière, des légumes ou fabriquer et vendre des balais et des paniers, mais cela exige beaucoup de temps pour peu de revenus. C’est pourtant l’un des seuls moyens de gagner de l’argent, c’est pourquoi ce qu’on nomme le secteur informel est un des plus importants. Les jeunes femmes quittent parfois illégalement les bantoustans pour s’installer dans les grandes villes plus attrayantes, et souvent elles ne reviennent dans les bantoustans que pour confier à leur famille un autre enfant illégitime...
La condition des ouvrières de l’industrie dans les bantoustans est épouvantable. Pour encourager le patronat à s’y établir, le gouvernement a offert des conditions avantageuses comme la fixation libre des salaires indépendamment des garanties minimales en vigueur. Une usine de bonbons a réussi ainsi à baisser le salaire de 48 rands par semaine à 40 rands par mois 2. Les femmes qui constituent la moitié de la main-d’œuvre de ces industries acceptent ces conditions faute de trouver d’autres moyens de gagner leur vie aujourd’hui.
Les Noires des villes comme des campagnes réagissent de manière assez agressive vis-à-vis des hommes et refusent souvent de se remarier après un divorce ou un veuvage. Cela met en cause l’idée assez répandue selon laquelle les femmes souhaiteraient à tout prix reconstruire la famille que l’apartheid a détruite.
La déstructuration de la vie familiale
Dans les zones urbaines, les femmes sont soumises à une double journée de travail très longue. La question du logement est particulièrement aiguë, à cause de la surpopulation. En effet, le gouvernement a décidé de geler la construction des logements pour les familles noires entre 1968 et 1978. A Soweto, on estime que chaque maison de quatre pièces accueille entre sept et vingt-neuf personnes. Il n’ést guère étonnant que, dans une telle situation, beaucoup de gens essaient de se construire un logement et détruit en même temps la vie familiale de ces gens. Les femmes sont parfois obligées d’abandonner leurs enfants car il est plus facile pour une femme seule de trouver un logement. Dans ce contexte de pénurie de logements, les tensions s’exacerbent, l’alcoolisme est répandu, les femmes sont victimes de nombreuses violences.
Dans ces conditions, on assiste à une déstructuration de la vie familiale traditionnelle. Dans Work in Progress , est parue une étude sur la famille, démontrant clairement que l’institution familiale est en crise dans l’ensemble de la société sud-africaine. L’augmentation du taux de divorce dans chaque secteur de la population depuis 1977 en est un indice : 149 % pour les Métis, 73 % pour les Blancs, et 74 % pour les Indiens. Une famille avec deux parents est rare chez les Noirs ; à Soweto, par exemple, 60 % des enfants appartiennent à des familles monoparentales, et on estime que 60 % des enfants noirs des zones urbaines sont « illégitimes ».
Bonnes à tout faire
Les ouvrières des villes ont des conditions de vie aussi difficiles que dans les bantoustans. L’entrée massive des Noires sur le marché du travail est relativement récente et rapide. Mais elles occupent les emplois les plus mal rémunérés augmenté dans l’industrie, le commerce et les services. Plus de la moitié des travailleuses africaines sont dans le secteur des services qui comprend les domestiques.
En 1980 encore, un tiers des travailleuses africaines étaient des domestiques, bien que ce pourcentage ait baissé depuis trente ans puisque, désormais, certains travaux domestiques ont disparu (machines à laver, électro-ménager, pressing, etc.). Les domestiques résident soit dans la maison de leur maître, soit dans un township et perçoivent dans tous les cas des salaires très bas : en 1980, le salaire moyen s’élevait à 50 rands par mois. Bien que les domestiques résidentes aient des journées de travail plus longues, y compris les dimanches, celles, de plus en plus nombreuses, qui doivent retourner dans les townships, ont trois à quatre heures de trajet quotidien. Toutes les travailleuses des zones blanches sont contraintes à ces longs trajets.
Dans le secteur des services ou dans le commerce, les Noires effectuent la plupart du temps le même travail que les domestiques, puisqu’elles sont employées comme femmes de ménage. Ce sont plutôt les Indiennes et les Métisses qui occupent les emplois plus qualifiés supposant un rapport avec le public, comme ceux d’hôtesse ou de vendeuse. Ainsi, se combinent la ségrégation sexuelle et la ségrégation raciale.
En 1970, 3,5 % seulement des Noires étaient ouvrières de l’industrie ; en 1980, elles étaient 10,5 %. Elles sont surtout présentes dans le textile et l’alimentation. Elles font souvent l’objet d’une discrimination flagrante : ainsi, dans une usine, les ouvrières sont sanctionnées pour de simples bavardages pendant le travail et elles doivent signer un cahier pour aller aux toilettes. En 1985, Adrienne Bird, responsable du secteur automobiles, citait le cas d’ouvrières gagnant entre 22 et 33 rands par semaine alors que les hommes qui travaillaient avec elles percevaient entre 49 et 52 rands. Une femme qui demandait une augmentation s’était entendu répondre par le patron qu’elle n’avait qu’à se prostituer !
Les femmes dans le mouvement syndical indépendant
Ce sont les ouvrières de l’industrie vivant dans les zones urbaines qui sont les mieux placées pour participer au mouvement populaire de contestation de l’apartheid. Des efforts importants ont été effectués pour syndiquer les domestiques (40 000 domestiques sont syndiquées et affiliées au COSATU4), mais ce sont celles qui sont employées dans les lieux de travail collectif et notamment les usines, qui constitueront la colonne vertébrale de la participation féminine dans le mouvement syndical indépendant. Celui-ci joue un rôle majeur dans la lutte des Noirs en Afrique du Sud.
Les problèmes spécifiques des travailleuses noires sont les bas salaires, le harcèlement sexuel, la discrimination sexiste, les inégalités de salaires, l’absence de congé maternité et le manque de crèches. La capacité du mouvement syndical à prendre en charge collectivement ces revendications constitue un test décisif de sa capacité à mener à bien la lutte de toute la classe ouvrière d’Afrique du Sud. Le COSATU s’est engagé lors de son congrès de fondation à lutter pour les droits des femmes5. Le syndicat de la métallurgie vient de gagner le droit au congé maternité avec salaire et sans perte de continuité d’emploi pour les ouvrières de ce secteur.
En 1983, la FOSATU (fédération antérieure au COSATU) a organisé un stage sur la question des droits des femmes. Les organisatrices ont montré comment l’énorme taux de chômage (78 % des femmes africaines ne sont pas comptées dans la population active...) pèse de façon très négative dans le rapport de forces face au patronat. Une responsable du syndicat de la confiserie a expliqué que l’acceptation par les femmes de conditions de travail très mauvaises pouvait devenir un objet de conflit entre les hommes et les femmes et que le mouvement devait y prendre garde pour maintenir son unité. Une responsable du syndicat de la métallurgie dénonça la « triple joumee de travail des femmes », entre la vie familiale qui consiste à s’occuper de toutes les tâches ménagères tandis que le mari boit son whisky en lisant un journal ou en regardant la télévision, la vie professionnelle et le « troisième temps », le soir, dans le lit conjugal où le mari contraint son épouse sous la menace des coups ou le chantage à l’abandon. Une femme du syndicat des transports souligna le manque de participation des femmes au syndicat et notamment leur faible nom- bre dans la direction nationale. Les syndicalistes ont d’autant plus de difficultés qu’il leur est difficile de participer à des réunions le soir par crainte des violences dans la rue, et souvent à cause de l’opposition de leur mari. Une des participantes a émis l’idée de créer des groupes non mixtes dans les syndicats.
Politisation croissante des femmes
Les liens entre les syndicalistes femmes et les autres organisations féminines seront décisifs dans la construction d’un mouvement capable de défendre les intérêts de toutes les femmes sud-africaines. Toutes les luttes qui se développent dans les communautés noires comme le boycott scolaire, le refus de payer les loyers, le boycott des commerces blancs, etc. exigent un accord de masse des femmes vu leurs responsabilités de chef de famille. Si elles restent souvent marginalisées dans les décisions de lutte des townships, le succès d’actions comme le boycott des commerces blancs repose essentiellement sur elles.
Les femmes s’organisent au niveau de la communauté : la Fédération des femmes du Transvaal (Fedtraw) regroupe 23 organisations affiliées, et 50 sections locales dans la seule ville de Soweto. Ses trois activités principales avant l’état d’urgence Quillet 1985) étaient le refus de payer les loyers, le boycott scolaire et la lutte contre la présence militaire dans les townships. Depuis l’état d’urgence, les activités ont été réduites et pas mal de militantes ont du passer à la clandestinité. mais Albertina Sisulu. la dirigeante de la fédération, a affirmé sa volonté de poursuivre l’activité des groupes femmes. La Fedtraw était l’une des organisations qui ont participé à l’Assemblée nationale des femmes le 9 août 19866.
Cette assemblée rassembla à Johannesburg 1 200 femmes de toutes races et de tous horizons, convoquée par une trentaine d’organisations, certaines appartenant au courant libéral blanc mais avec une participation des organisations liées à l’UDF7. Malheureusement, il n’y avait aucune syndicaliste invitée en tant que telle. Certaines motions y furent adoptées, comme le droit à la formation pour les femmes, le droit au travail, la sécurité sociale pour toutes et tous, l’obligation pour les hommes de payer des pensions en cas de séparation, le refus de la discrimination vis-à-vis des femmes enceintes, la libération des emprisonnés au moment du boycott scolaire. La volonté de lutter contre l’apartheid, et de mener des actions concrètes était manifeste. Au cours de l’assemblée, les participantes ont reconnu qu’une radicalisation politique des femmes avait eu lieu à travers leur propre expérience.
Les femmes noires en Afrique du Sud commencent à s’organiser pour faire entendre leurs revendications spécifiques ; elles connaissent une certaine audience dans le mouvement syndical indépendant qui entreprend de lutter sur l’égalité des salaires, le congé maternité, etc. Dans les communautés, des groupes de femmes se développent également ; les intérêts spécifiques des femmes sont à l’ordre du jour, et il apparaît plus clairement chaque jour que le mouvement d’émancipation du peuple africain doit intégrer ces revendications.
Philomena O’Malley
Notes
- 1 . Le terme «noir » est employé aujourd’hui dans le sens de non blanc. En d’autres termes, métis, indiens et africains, selon la classification raciste, s’identifient comme opprimés, c’est-à-dire comme noirs.
- 2. 1 rand = 3 francs. Les informations de cet article sont tirées de deux revues sud-africaines : Work in Progress et de South Africa Labour Bulletin.
- 3. Le travail agricole était un secteur traditionnel pour les Africaines. Entre 1960 et 1980, plus d’un million de Noirs ont dû quitter les fermes blanches pour aller dans les bantoustans. Depuis, beaucoup d’hommes y sont retournés, mais comme travailleurs migrants, sans leur famille. Sur 18,7 % des Africaines enregistrées comme ouvrières agricoles, beaucoup sont en fait domestiques.
- 4. Le Congress of South African Trade Unions (la «superfédération » des syndicats) créé en novembre 1985, regroupe plus d’un demi -million de travailleurs.
- 5. Pour la motion adoptée à ce congrès, voir Inprecor n° 2 1 3 du 17 février 1986.
- 6. La journée nationale des femmes en Afrique du Sud qui marque l’anniversaire d’une manifestaion de 20 000 femmes de toutes races en 1956 contre l’extension du système de «passeports intérieurs » aux femmes.
- 7. United Democratic Front, un front large regroupant les forces anti-apartheid.