Avec la publication de son roman le Bois du Seigneur l9 c’est un long travail d’écriture, de retour sur le passé, qui aboutit pour Denise Avenas.
Dans son livre, elle met en scène la vie de ses grands-mères et arrière-grands-mères entre 1870 et 1980, en Ardèche, y insérant au fil des pages ses propres souvenirs. C’est avec une grande minutie qu’elle nous restitue les paysages, qu’elle nous retrace la vie quotidienne et la mentalité de ces paysannes façonnée par une éducation protestante transmise de génération en génération. Pour Denise Avenas, qui fut militante de la Ligue dans les années soixante-dix, et qui ne croit « ni à Dieu, ni à Diable 2 », saisir le caractère contradictoire de cette tradition protestante n’avait rien d’évident : « Pendant mes années militantes, cette foi représentait pour moi "l’opium du peuple”, comme on dit, mais en me plongeant dans la vie d’Emilie ou de Mélanie, j’ai compris que sans cette conviction religieuse profonde, elles n 'auraient jamais pu supporter leur sort. C’était bien sûr une source de grande aliénation : il n ’était pas question pour elles de changer le monde "puisque Dieu l’avait voulu ainsi”; mais en même temps, elles y puisaient une grande dignité. »
L’influence de la religion, de sa morale austère, mais aussi cet « esprit de libre examen » cultivé chez les protestants, Denise Avenas en retrouve encore les traces au cœur même de sa personnalité, bien que sa vie aujourd’hui n’ait plus rien à voir avec celle de ses aïeules.
L’industrialisation, l’urbanisation et les guerres ont complètement transformé la vie de ces paysannes, mais pour Denise, les plus grands bouleversements sont ceux qui sont intervenus ces trente dernières années : « Ce qui m 'intéressait, c’était de voir comment ces femmes, confrontées à l’écroulement de leur univers, avaient survécu : l’une est restée à la campagne, les autres sont venues en ville, où la vie était moins pénible, tout en essayant d’y préserver quelque chose de leur monde... et de leur valeurs. Deux d’entre elles sont mortes à l'hôpital, séparées de leur famille, exclues d’un monde qui rejette les vieux. Il ne s'agit pas de regretter la vie de ces femmes qui était d’une incroyable dureté. Les femmes sont aujourd’hui encore loin d’être les égales des hommes ; mais ce qui est frappant, c’est la rapidité de cette transformation des mœurs, que des jeunes, nés il y a vingt ans, ne peuvent absolument pas mesurer. Moi, je suis née dans une ferme, ma mère a vécu la vie de mes grands-pères et des femmes des générations passées, jusqu 'à ce que j’aie dix ans ; on faisait encore la lessive comme je le décris. J’ai effleuré cette vie-là étant enfant. Mais il y a une cassure brutale entre la vie de ces femmes et la mienne : j’ai suivi des études, j’ai un travail intellectuel et j’ai une seule fille. Je ne peux même pas imaginer ce qu’auraient pu être leurs réactions face aux nouvelles techniques de reproduction par exemple. Que l’on ne se marie plus et que l’on fasse des enfants par des voies aussi détournées —alors qu’elles-mêmes ont donné le jour à huit ou dix enfants, auxquels il faut ajouter cinq ou six fausses couches — aurait été tout simplement inconcevable. »
Devenir romancière
Témoignage ? Roman ? Pour Denise Avenas, il n’y a pas de doute .-« Ces femmes sont totalement recréées. Elles étaient toutes mortes avant que je ne décide d’écrire sur elles. De leur vivant, elles ne parlaient jamais d’elles. Autant ce qui relève de l'environnement, des gestes de tous les jours, du travail, de l’histoire est véridique (je me suis documentée en lisant des livres d’histoire locale, en interrogeant mon père, ma mère), autant ce que je leur prête comme sentiments et vie intérieure ou anecdotes est de mon cru. J’ai seulement cherché à ce que cela soit plausible. C’est d’ailleurs seulement lorsque mes aïeules ont commencé à avoir une vie propre comme de vrais personnages de roman que j’ai ressenti le besoin de les faire s’exprimer dans leur langue. Les faire parler en français, cela sonnait faux ; en "paysan ”, c’était artificiel et stupide; finalement, leur langue s'est imposée à moi. C’est cette langue qu’on parlait chez moi, quand j’étais enfant. »
Le Bois du Seigneur, Denise Avenas
Ecrire n’est pas une activité nouvelle pour Denise : « J’ai toujours eu envie d’écrire un roman ; quand j’ai arrêté d’écrire des textes politiques, cela a coïncidé avec le développement du mouvement de libération des femmes. J’ai eu envie de changer de mode d’expression. Cela m ’a demandé beaucoup de travail : il a fallu passer d’une écriture politique, instrumentale, conceptuelle à une écriture plus charnelle. Il a fallu que j’apprenne à façonner une phrase, que je la lise à haute voix, que je la rectifie jusqu’à ce qu’elle sonne juste. »
Dans la recherche de ses racines et d’une écriture personnelle, sans rien renier de son itinéraire intellectuel et 1 politique, Denise Avenas a trouvé une certaine « sérénité » : « Quand j’étais à la Ligue, je croyais qu’il fallait dire "nous” et s 'effacer complètement et j’ai mis longtemps à récupérer le droit de dire "je”. » Propos recueillis par Josette Desbois
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Notes
- 1 . Aux éditions Joseph Clims.
- 2. Toutes les citations sont extraites de l’entretien que nous avons eu avec Denise Avenas.