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Et pourtant elles tournent...

· Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 37-38 · 1 729 mots

Entretien avec Jacqueline Buet.

En mars 1988 se tiendra le 10 e Festival international de films de femmes, à Créteil Ce festival est aujourd’hui reconnu par tous les professionnels du cinéma. Son enjeu est important : promouvoir le cinéma des femmes en faisant connaître leurs films, qui sont en général peu distribués dans les circuits commerciaux. Et c’est le seul festival de cette sorte à exister depuis dix ans.

Nous avons invité, pour parler de cet événement, Jacqueline Buet, qui participe à l’organisation du festival depuis sa création en 1979.

♦ Comment est née l’idée d’organiser un festival de films de femmes ?

L’idée est née à partir du constat suivant : les films de femmes étaient mal diffusés. Ce cinéma était tout à fait défavorisé au niveau de sa diffusion, de sa programmation, de sa distribution. Il fallait qu’il existe un lieu qui montre leur existence. Le jeune cinéma allemand était connu des cinéphiles par le biais des salles indépendantes à Paris et par les réseaux parallèles en France. On connaissait Fassbinder, Wenders et d’autres jeunes réalisateurs, mais on connaissait à peine Von Trotta et pas du tout Elma Sanders... En 1979, le festival a démarré avec une programmation très marquée par les réalisatrices allemandes et québécoises qui avaient déjà réalisé de nombreux films. L’objectif était de proposer aux réalisatrices que nous pouvions toucher une semaine de rencontre chaque année, pour animer des discu-sions et essayer de partager leurs préoccupations professionnelles, par exemple l’existence d’une écriture cinématographique propre aux femmes. Nous avons donc commencé avec cet objectif, faire se rencontrer les réalisatrices et, bien sûr, le public qui peut discuter avec elles après les projections. Faire que le cinéma soit un événement collectif, un spectacle vivant. Une autre grande idée était l’internationalisme, inviter le maximum de réalisatrices étrangères. Pour cela nous avons eu besoin de nous développer. Actuellement nous invitons toutes les réalisatrices sélectionnées, nous leur payons le billet d’avion soit sur notre budget, soit en faisant des démarches auprès des ambassades et des échanges culturels avec des pays.

♦ Quel est le mode de fonctionnement du festival ?

Le mode de fonctionnement a changé au fil des années. En 1978, Elisabeth, qui était directrice d’un centre culturel à Sceaux, avait pu convaincre son conseil d’administration que le projet d’un festival de femmes pouvait être dynamique pour le centre. Cela n’était pas gagné d’avance, car le fait d’organiser un festival de films de femmes — et bien qu’à l’époque le féminisme eût droit de cité — semblait un projet trop restreint. Depuis le début, nous avons essayé de défendre l’idée d’avoir de « beaux films de femmes » à l’intérieur du festival.

♦ Et le financement du festival ?

Au départ, puisque nous étions dans un centre culturel, le festival ne se distinguait pas de celui-ci, il était une des activités du centre. Elisabeth était la directrice et moi responsable du secteur animation. Le festival était un projet du centre et comme tel avait droit à une partie du budget, il ne se posait donc pas de problème de financement. Au bout de trois ou quatre ans, le festival est devenu important et... très gourmand au niveau du budget. Il a fallu se poser le problème de son élargissement, car le centre culturel de Sceaux ne pouvait plus supporter un projet qui le dépassait de plus en plus.

Le festival était le grand événement de l’année. Il commençait aussi à y avoir un problème de place. Nous avons trouvé des subventions du ministère des Droits de la femme, du ministère de la Culture et du conseil général des Hauts-de-Seine. L’économie du festival est devenue mixte. Mais tout cela ne suffisait pas et la question du fiitur du festival était posée. Il fallait trouver un lieu plus grand pour le festival. C’est la maison des Arts et de la Culture de Créteil et la municipalité de Créteil qui se sont portées à notre secours en 1985. La presse parlait beaucoup du festival, il avait un gros succès public. La qualité de la manifestation avait un niveau professionnel reconnu. Autant pour la ville que pour la maison des Arts à Créteil, c’était une bonne occasion.

♦ Aujourd'hui quel bilan tirez-vous ?

C’est très difficile de le résumer. Il faut savoir que le festival se prépare durant toute l’année. Nous cherchons les films à travers le monde. Actuellement, le travail est très lourd car la production est importante. Nous visionnons environ six cents films pendant l’année et nous en sélectionnons une centaine. Ensuite nous préparons un catalogue qui donne des éléments d’information sur les films : le pays d’origine, la réalisatrice, les démarches des réalisatrices pour faire leurs films... Mais revenons au bilan : le festival a évolué sur des plans très différents. Tout d’abord son image vis-à-vis de l’extérieur — et notamment d’un public très méfiant à l’idée de « ghetto » —

Barbara Sukowa dans le film de Margarethe Von Trotta, Rosa Luxemburg a évolué grâce à la qualité de la programmation et de l’organisation. Il est devenu un festival professionnel du cinéma. Ensuite, nous avons réussi à faire bouger la distribution des films : chaque année nous avons pu aider à la distribution d’au moins deux films. Récemment, par exemple, est sorti le film turc la Chambre de mariage qui avait eu un prix de Créteil il y a deux ans.

Pour juger de l’évolution du festival on peut regarder aussi l’évolution des prix : en 1979, il n’y avait pas de prix. En 1980 a été attribué le premier prix du public, en 1984 le prix du jury et en 1985, l’Association des femmes journalistes a décidé de constituer un jury pour notre festival et d’attribuer également un prix. Aujourd’hui, ces trois prix sont décernés dans les trois sections que nous avons établies : films de fiction, documentaires, court-métrages.

On peut constater également que le festival est chaque année très diffèrent, mais toujours en prise sur la réalité de la place des femmes dans le monde. Chaque film est un peu un témoignage de la culture du pays d’origine : le festival est ainsi chaque année une sorte de synthèse de la situation des femmes dans les différentes sociétés. Mais en dix ans, les films ont beaucoup changé. Dans un premier temps, ils étaient tous marqués par un rapport à la famille, à la mère, aux racines et aux propres histoires personnelles des réalisatrices. Avec le temps, le contenu des films s’est enrichi de l’histoire collective. Il y a souvent une histoire individuelle dans une histoire collective. Et puis, il y a de grands courants esthétiques et artistiques à l’intérieur du festival. Il y a un éventail de styles. Le fait d’être des femmes réunit les réalisatrices sur des sujets (minorités, écologie, la différence...), mais la façon dont chacune traite le sujet est très, très différente ; chacune forge son langage et ses images.

♦ Pourquoi considères-tu que les films de femmes sont mal distribués ? Pourquoi sont-elles défavorisées aussi à ce niveau là ?

Je crois que ce n’est pas seulement parce qu’elles sont des femmes qu’elles sont défavorisées au niveau de la distribution, c’est plus compliqué que cela. C’est surtout parce qu’elles sont des auteurs, qu’elles font un cinéma d’art. Ce n’est pas un cinéma « de gare » (en relation avec les « romans de gare ») c’est un cinéma spècial. Les femmes ne font pas de westerns, de films d’action, de guerre, de cape et d’épée... Elles font un cinéma où les sujets sont plus personnels, plus liés à la marginalité, à des personnages délicats, plus diversifés, moins stéréotypés. Ce n’est pas un cinéma très commercial. Mais je tiens à dire qu’il ne s’agit pas d’un cinéma difficile : différent. Un cinéma d’art peut bien être un cinéma grand public, divertissant, comique, esthétique, romantique. Il n’est pas figé dans une forme.

♦ Parle-nous du public qui fréquente le festival.

Nous avons démarré à Sceaux avec 5 000 spectateurs. Cette année, nous en avons eu environ 25 000. Grâce aux trois salles de Créteil, nous pouvons accueillir plus de personnes et de films. Nous avons diversifié les sections et cela joue sur le public. Ce dernier est de plus en plus varié même s’il reste majoritairement féminin. Nous avons la section « Rétrospective » (histoire du cinéma et rôle des femmes pionnières) avec une dizaine de films de l’œuvre d’une réalisatrice ; la section « Autoportrait » (carrière d’une comédienne), qui par le biais d’une comédienne donne une ouverture vis-à-vis de réalisateurs ; la section « Panorama des Françaises » dans laquelle nous privilégions un peu les Françaises en montrant les films distribués les deux dernières années : Varda, Isserman, Ser-reau. Ce sont des films hors compétition puisqu’ils ne sont pas inédits.

♦ Tu viens d’assister au festival de cinéma de Moscou, peux-tu nous donner tes impressions ?

Depuis longtemps nous souhaitions assister à ce festival. Nous avions jusque-là très peu d’informations sur la place des femmes dans le cinéma soviétique. De temps à autre, on voyait un film mais jamais nous n’avions réussi à faire venir une réalisatrice. Cette année, j’ai eu l’occasion d’inviter un film et j’ai réussi à faire venir la réalisatrice. De fil en aiguille, je suis parvenue à établir des relations avec les responsables officiels du cinéma soviétique, l’actuelle politique d’ouverture nous a aidées. Nous avons reçu une invitation pour le festival de juillet dernier. J’ai su qu’il y aurait des réalisatrices présentes, j’y suis allée et effectivement, j’ai rencontré individuellement plusieurs d’entre elles. Mais cela est allé plus loin. Des femmes réalisatrices se sont rencontrées en juillet 1987 à Moscou et ont créé un comité Kino Women International. Leur objectif est de faire connaître les réalisatrices soviétiques à l’intérieur et à l’extérieur de leur pays et de faire connaître les films des réalisatrices étrangères en Union soviétique. Elles comptent venir en Europe en mars 1988, notamment à Créteil, pour réunir le comité en Europe et lancer plus largement l’information, ainsi que pour rencontrer les réalisatrices qui seront présentes à Créteil. Tout cela est très important, c’est un événement historique pour elles et pour nous. J’ai découvert qu’il y avait beaucoup de réalisatrices soviétiques, j’en ai rencontré une vingtaine. Actuellement toutes travaillent, elles ont des films à montrer. Cette année nous ferons la section « Rétrospective » sur l’une d’entre elles : Rira Mouratova, qui fut longtemps interdite.

Propos recueillis par Louise Briceno

Barbara Sukowa dans le film de Margarethe Von Trotta, Rosa Luxemburg

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