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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La CFDT à l’épreuve du féminisme

· Cahiers du féminisme, n° 41-42, automne 1987 · p. 9-11 · 2 581 mots

Entretien avec Jeanne.

L’après-68 a été marqué par un essor considérable de la CFDT, qui a su à l’époque s’ouvrir aux différents phénomènes sociaux qui émergeaient. Jeanne, militante de la CFDT depuis 1971, nous raconte comment cette organisation a pris en compte le mouvement des femmes et ses revendications et la façon dont elle a évolué jusqu’à nos jours.

♦ Comment a évolué la réflexion de la CFDT sur les problèmes spécifiques des femmes ?

Il faut tout d’abord rappeler qu’à la CFTC1, il y avait des femmes dans les directions syndicales. Ceci était dû au fait que certains corps de métiers, donc certains syndicats, étaient exclusivement féminins. La CFTC défendait le principe du « libre choix » de travailler ou non, sachant que selon la tradition chrétienne la place naturelle des femmes est... au foyer ; mais dès lors qu’elles étaient obligées de le faire, alors l’organisation se devait de défendre leurs droits ; ainsi la commission confédérale de l’époque ne faisait nullement porter sa réflexion sur l’oppression spécifique et la libération des femmes ! Par contre, au cours des années soixante s’amorce une vaste réflexion sur le statut de la femme au travail, sur ses conditions de travail et de vie. Cela correspond à l’arrivée massiVe des femmes sur le marché du travail et aussi à la phase de mutation de la CFTC en CFDT.

A cette époque, la commission devient un lieu de débat très important. Progressivement, elle arrivera à imposer le relus de revendications spécifiques comme la retraite à cinquante-cinq ans pour les femmes qui, sous couvert de « protection », visait, de son point de vue, à perpétuer une situation d’oppression. En 1963, la commission réussit à convaincre l’ensemble de l’organisation qu’il faut rejeter le projet gouvernemental de temps partiel pour les femmes, projet que finalement le gouvernement retirera faute d’un quelconque soutien syndical à l’époque.

Au bout du compte, en 1970, on finira par supprimer toute mesure statutaire visant à assurer la présence de femmes dans les directions. La Commission travailleuses est dissoute. Et, de ce point de vue, la situation ne cessera de se dégrader au cours de la décennie suivante. Une seule femme, Jeannette Laot, reste à la direction confédérale.

Ceci n’empéche pas l’organisation de se saisir de plusieurs des revendications portées par le mouvement des femmes : l’après-68 est marqué par une grande ouverture de la CFDT, réceptive aux différents mouvements sociaux naissants. De nombreuses militantes CFDT commencent à se tourner vers le mouvement des femmes. C’est ainsi que le document d’orientation du congrès de 1970 reconnaît l’oppression plus particulière des femmes, dans le monde du travail mais également dans la société. La CFDT se prononce pour une « société socialiste autogérée » avec, comme corollaire indispensable, la libération de la femme.

♦ Peux-tu nous parler de la lutte pour la libération de l’avortement ?

Le début des années soixante-dix est fortement marqué par la lutte pour la libération de la contraception et de l’avortement. Dans la CFDT, les femmes doivent mener un premier débat expliquant en quoi ces questions concernent aussi l’organisation syndicale : liberté fondamentale des individus, barrière de classe entre les femmes qui ont accès à l’information et auront des facilités pour se faire avorter et les autres, etc. Le débat est long ! En 1973, Jeannette Laot, membre de la commission exécutive confédérale, entre au bureau national du MLAC à sa création, à titre individuel. Ceci indique cependant une évolution de l’organisation syndicale. Un grand nombre de structures de base et même de syndicats nationaux s’investissent dans les débats et dans les luttes : prises de position, mobilisations et actions, débats y compris sur des problèmes idéologiques. Une part de la motivation de l’organisation syndicale vient peut-être aussi de sa peur de perdre des militantes, devant l’importance que commencent à prendre les organisations féministes !

Le 19 décembre 1974, la CGT et la CFDT signent un « Accord sur les revendications des femmes salariées » ! Un paragraphe est entièrement consacré au problème de la contraception et de l’avortement, intitulé : « Pour une procréation volontaire et consciente ». En 1975, la CFDT dénoncera l’insuffisance de la loi Veil et continuera à se battre pour que la loi devienne définitive, étendue à toutes les femmes, et pour que l’IVG soit remboursée par la Sécurité sociale. Elle sera partie prenante des différentes actions qui auront lieu jusqu’en 1982, en particulier les grosses mobilisations de 1979.

Dans l’ensemble, le problème de la contraception et de l’avortement a été bien repris par l’organisation. La pression extérieure du MLAC et du mouvement des femmes y ont largement contribué, ainsi que la lutte interne menée par les femmes de la CFDT. Après avoir difficilement accepté de se saisir de problèmes traditionnellement considérés comme « privés », la CFDT a pris en compte pendant un temps ces mots d’ordre. Mais ce ne fut pas le cas pour toutes les revendications posées par les féministes.

♦ Les Commissions syndicales ont-elles eu une réalité concrète ?

Les Commissions syndicales femmes (CSF) sont apparues dès les années 1972-1973. Elles ont eu une activité importante de propagande, de remise en cause idéologique de la place de la femme dans la société, de coordination de la prise en charge des problèmes spécifiques des femmes.

Mais la reprise en compte des revendications par l’organisation syndicale dans son ensemble était d’autant plus difficile que certaines CSF avaient beaucoup de mal à en élaborer et restaient souvent dans le flou. Il était extrêmement difficile de passer de la dénonciation d’une situation à des axes revendicatifs précis accompagnés de propositions d’actions. L’organisation ayant tendance à ne reconnaître que les propositions concrètes, la reprise en compte par tous des revendications fémi- nistes était de ce fait rendue encore plus ardue au-delà même des réticences existant. Il faut aussi rappeler que dès cette époque, la direction de la CFDT s’est montrée méfiante vis-à-vis des Commissions syndicales quelle disait « noyautées » par des militantes d’extrême gauche. L’existence des CSF a au moins permis que la CFDT se penche concrètement sur les conditions de travail des femmes, et des résultats ont été obtenus localement : respect des lois qui souvent n’étaient pas appliquées, comme sur le congé maternité, amélioration des conditions de travail, bataille contre les discriminations en matière de salaire, de qualification, de formation, et, au-delà, ces commissions ont souvent favorisé une remise en cause idéologique du rôle traditionnel des femmes qui n’aurait pu se faire autrement. Des tracts, des films, des réunions débats ont été les divers biais utilisés.

Cette prise de conscience, ainsi que les différentes luttes menées localement, aboutissent à la déclaration du congrès de 1976 : « La CFDT doit poursuivre sa lutte contre les discriminations et l’oppression que subissent les travailleuses et toutes les femmes. Chaque femme doit avoir la possibilité de travailler et d'assurer une base économique à son indépendance sans aucune discrimination légale ou de fait. » A ce même congres est encourage le développement de commissions de travailleuses. Ainsi, six ans après l’abandon de la commission confédérale, on assiste à une reprise de la réflexion sur la réalité de la vie quotidienne des femmes, les problèmes de l’emploi, de la présence des femmes dans l’organisation, mais la proposition d’un journal femmes est vivement repoussée.

En 1978 est organisée une conférence nationale sur « Travail des femmes et action syndicale ». Plusieurs centaines de militantes, venues de syndicats divers, confrontent leurs expériences. Ceci donne lieu à des débats très riches, mais une fois de plus on reste au stade du constat et la direction de la CFDT ne s’en saisira pas pour les traduire en axes revendicatifs concrets. Cela constitue néanmoins un échange intéressant pour les femmes qui font du travail local.

Le congrès de Brest de 1979 marque une étape importante dans l’évolution de la confédération sur ces questions, puisqu’on y vote à une écrasante majorité « l’autonomie économique des femmes comme facteur de leur indépendance », sous-entendant ainsi le droit à l’emploi pour toutes. La Commission travailleuses est également relancée de façon statutaire, et l’on assiste aux premiers aeoats sur le problème des quotas de femmes dans les directions, suite au constat d’échec tiré du fonctionnement en vigueur. Ce débat, long et difficile, sera tranché au congrès de 1982 par l’adoption de quotas dans les directions. Cette solution ne satisfait pas de nombreuses militantes qui pensent que des mesures administratives ne peuvent régler les problèmes de fond, qu’elles peuvent au contraire les camoufler et éviter qu’on en parle. 11 existe néanmoins maintenant un quota de femmes de 25 % minimum à la direction.

♦ Comment les positions de la CFDT ont-elles évolué ensuite ?

L’adoption par la CFDT de la revendication du droit au travail pour toutes entre en contradiction avec le fait d’accepter de gérer la crise économique. Au fil des années, les contradictions deviennent plus criantes, surtout après le 10 mai 1981, la direction confédérale cessant toute attaque — voire toute critique — envers les mesures gouvernementales.

Le travail à temps partiel, par exemple, est présenté comme une « adaptation du capitalisme aux aspirations individuelles des travailleurs » ! On occulte ainsi tout le débat sur la diminution globale du temps de travail. Ainsi, au lieu de répondre au chômage par la mobilisation en faveur de la réduction du temps de travail pour toutes et tous (qui permettrait entre autres le partage des tâches ménagères), de nombreux responsables « s’adaptent » car, dans leur for intérieur, ils pensent vraiment qu’après tout en temps de crise, mieux vaut deux femmes à mi-temps qu’un homme au chômage ! Voilà comment l’acceptation de la crise comme une fatalité débouche sur la négation des droits des femmes et le renoncement à les défendre.

Par ailleurs, la direction de la CFDT ne dénonce pas le caractère souvent obligatoire pour les femmes du travail à temps partiel. Elle ne dénonce pas non plus le fait que les principales touchées sont toujours les femmes et que ceci entre en contradiction avec le droit à l’emploi pour toutes ; de même qu’un demi-salaire est contradictoire avec la notion d’autonomie financière ; de même qu’une demi-présence est contradictoire avec des postes qualifiés, de responsabilité, etc. Par contre, le temps partiel est censé permettre à la femme d’être plus souvent chez elle et auprès de ses enfants, ce qui du coup occulte les luttes pour le développement des équipements collectifs ainsi que tout débat idéologique et renforce le rôle traditionnel des femmes.

Alors que le chômage ne cesse d’augmenter et que les femmes en sont les premières victimes, la CFDT ne dénonce pas le travail à temps partiel comme du chômage à temps partiel. Quelle part peut être laissée aux « aspirations individuelles » en période de crise économique aiguë ? En fait, la direction confédérale cherche à masquer ses contradictions et bafoue dans les faits sa revendication du « droit à l’emploi pour toutes ».

De même, dans le domaine de l’égalité professionnelle, la CFDT préconise des négociations directes avec le patron, comme si l’on voyait souvent des revendications aboutir dans le cadre d’une discussion en tête à tête avec un patron ! D’autant que l’inégalité professionnelle est souvent masquée derrière divers prétextes (qualification supérieure de l’homme, ou justement présence à plein temps contre un temps partiel pour la femme, etc.), tout comme le licenciement préférentiel d’une femme se fera sous couvert de licenciement économique. L’égalité profesionnelle ne peut s’acquérir qu’avec une forte mobilisation du syndicat dans son ensemble. Elle suppose une vigoureuse bataille idéologique, qu’on exige et obtienne les moyens concrets permettant aux femmes d’accéder véritablement à la formation professionnelle.

Procédant de la même démarche, les nouvelles technologies sont présentées comme « une chance pour les femmes » : tout le monde partant de zéro, elles auraient autant de chance que les hommes d’arriver à des postes de commande ! Comme si toutes les conditions étaient réunies pour que les femmes puissent étudier en plus de leur journée de travail, comme si tous les facteurs idéologiques existaient pour qu’elles se saisissent de ces nouvelles technologies, qu’elles soient suffisamment à l’aise pour prendre des postes de responsabilité... Les textes préparatoires au rassemblement de mars 1987, par exemple, surestimaient largement les possibilités pour les femmes d’accéder à des filières qui leur étaient jadis interdites ainsi que la réalité du partage des tâches à la maison.

En ce qui concerne l’accueil de la petite enfance, alors que les équipements collectifs font cruellement défaut, que c’est là que la demande est la plus forte, la CFDT se contente de préconiser « la diversification des solutions offertes » (entendez par là : crèches, mais aussi nourrice, grands-parents, temps partiel...), comme si toutes les conditions étaient réunies pour que les gens puissent vraiment choisir ! Cela évite de poser le premier problème, celui de l’augmentation des places en crèche, et de revendiquer les moyens budgétaires correspondants.

Ainsi, qu’il s’agisse du temps partiel, des conditions de travail ou des équipements collectifs, la ligne actuelle de la CFDT est en contradiction totale et constante avec toutes ses analyses antérieures sur la situation des femmes dans la société et sa revendication du droit à l’emploi pour toutes comme condition de leur indépendance.

Depuis 1981, la direction s’est attachée à valoriser certaines avancées législatives, la loi sur l’égalité professionnelle en particulier, sans se soucier d’impulser au niveau national les mobilisations nécessaires pour vraiment modifier la situation. De même, elle se garde bien de dénoncer le retour à une idéologie réactionnaire sur la femme, la famille, ou les incitations natalistes, particulièrement accentuées depuis le 16 mars 1986.

♦ Quelles perspectives peux-tu tracer ?

Devant une telle politique des « aspirations individuelles » (!), il est extrêmement difficile d’unifier les travailleurs et les femmes sur un axe revendicatif. Il existe néanmoins encore des Commissions syndicales femmes, quelques structures interprofessionnelles maintiennent une activité et se joignent à des initiatives du mouvement des femmes lors d’échéances de mobilisation comme le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale par exemple. Ainsi, la CFDT de la région parisienne a été partie prenante des Etats généraux sur le travail des femmes en 1982 ainsi que de la Rencontre nationale des lieux de femmes en 1985. De très nombreuses militantes de la CFDT y ont participé, ainsi que des structures de base.

Mais, sur le terrain de l’emploi, l’ampleur des changements nécessaires est telle qu’il est très difficile de convaincre les syndiquées qu’il est possible de bouger. La division syndicale n’arrange rien, bien sûr ! Ceci dit, tout n’est pas négatif. Au fil des années, sollicitée par le mouvement des femmes, tirée par ses propres militantes, la CFDT a peu à peu intégré les notions d’oppression spécifique et de nécessaire libération des femmes, incluant cette problématique dans ses revendications. Aujourd’hui encore, une activité féministe continue à l’intérieur de la CFDT, plusieurs secteurs ont appris à réfléchir sur ces questions. Mais la politique actuelle de la direction confédérale fait que ces positions restent lettre morte.

Mais l’orientation femmes de la direction n’est pas distincte de son orientation politique générale. Par exemple, pour être concrète, défendre et imposer le droit à l’emploi pour toutes et tous dans le contexte de chômage actuel passe par des mobilisations d’ampleur nationale voire plus ! Et là les difficultés rencontrées renvoient aux problèmes plus généraux du syndicalisme et de l’orientation de la CFDT en particulier. C’est donc pour une nouvelle orientation globale qu’il faut lutter, et c’est dans ce cadre que les revendications et les actions spécifiques aux femmes pourront trouver toute leur place.

Propos recueillis par Françoise Foucault

Voila mon rapport annuel : vous allez être contents, cette année, j'ai licencié autant d'hommes que de femmes...

Notes

  1. 1. La CFDT est née en 1964 d’une scission majoritaire de la Confédération française des travailleurs chrétiens. La minorité a alors quitté le syndicat pour créer parallèlement une nouvelle CFTC.

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