Depuis plusieurs années, les « Cahiers du féminisme » sont partie prenante en tant que tels des initiatives du mouvement des femmes sur Nantes et organisent, à la sortie de chaque numéro, une réunion autour de son thème central.
Aujourd’hui nous nous sommes retrouvées pour un tour d’horizon de deux heures et demie, treize femmes, toutes féministes, individuelles ou de différents groupes.
♦ Qui êtes-vous ? Quelle est votre activité ?
Claudine : Le projet d’Autodèfense pour femmes est né de la rencontre en 1984 au Québec, de femmes qui pratiquaient le wendo ; au même moment, Roudy se déclarait prête à soutenir tout projet d’autodéfense. Cela a débouché en février 1986, sur un stage d’un mois avec deux instructrices québécoises. Depuis, nous sommes une dizaine à continuer à nous former entre nous, avec l’objectif de former de nouveaux groupes.
Cela est lié pour nous à nos batailles contre les violences faites aux femmes, à notre manif « La rue, la nuit, femmes sans peur » ; il s’agit de proposer une réponse concrète aux problèmes d’autodéfense. Il ne s’agit pas simplement d’une technique de combat, mais aussi, de développer la confiance en soi et l’autonomie et d’apprendre à transformer des choses dans notre quotidien.
A partir de la rentrée, nous ouvrons un nouveau groupe et nous souhaitons à plus long terme, travailler avec des formations pour femmes ou en milieu scolaire.
Louisette : Au Groupe femmes Nantes nord, dissous aujourd’hui dans le CFal-cacs (collectif féministe d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel), tout en participant aux activités du mouvement, on s’était spécialisées sur le quartier, dans la lutte contre les violences faites aux femmes dans un cadre privé. Nous avions mis beaucoup d’espoirs dans la Rencontre nationale femmes de 1985 pour que cela devienne un thème central et national du mouvement, autour du projet de loi rédigé avec SOS Femmes. Cela n’a pas débouché ; il n’était plus supportable de continuer à déménager des femmes, sans perspectives centrales de lutte. Nous avons recentré notre activité avec les copines du groupe autodéfense et d’autres groupes (MFPF, les Cahiers) : cela a donné le CFalcacs ! Il fonctionne avec des permanences téléphoniques du type du téléphone vert de Paris et autour d’un travail de sensibilisation et de dénonciation du viol, du harcèlement sexuel, de l’inceste...
Christiane : Le Groupe lesbiennes a été, de 1980 à 1983, une force essentielle de la Maison des femmes, par son activité cafette, conçue comme lieu vivant d’accueil et de rencontres... La fermeture de la Maison par la municipalité de droite, les problèmes de locaux qui en ont découlé, ont provoqué l’éclatement du groupe. Le Groupe lesbiennes avait une place importante dans le mouvement lesbien national : à l’initiative des rencontres nationales des étés 1981, 1982 et 1983.
Yvette : Je suis entrée au MFPF en 197 1 ; mon cheminement est parallèle à celui du mouvement et ce n’est pas simple pour une femme de ma génération : je crois qu’on devient féministe dans des petites choses de sa vie : être enceinte avant d’être mariée, travailler quarante heures par semaine avec deux enfants... et pas de partage des tâches... J’ai connu le Planning au moment du film Histoire d’A et cela a été la grande passion de ma vie.
Jacqueline: Depuis 1982, le MFPF, mouvement d’éducation populaire, se définit aussi comme mouvement féministe ; et cela a fait des vagues ! Il est structuré nationalement, contrairement à beaucoup de groupes. Nous gardons toujours des terrains particuliers, tout en participant traditionnellement aux initiatives du mouvement des femmes. On est toujours confrontées aux problèmes d’avortement : dépassement des délais, limites de la loi... mais aujourd’hui aussi à des problèmes nouveaux : le SIDA et les réponses à y donner, avec les risques de normalisation de la sexualité.
A Nantes, le Planning accorde beaucoup d’importance aux illégalités comme actions de lutte : départs organisés en Angleterre, aspirations précoces...
Catherine : Ciné femmes est une activité qui existe depuis six ans, dans le cadre de la Maison des femmes .-il s’agit autour du Festival international de Créteil, de diffuser des films de femmes. Nous avons la volonté de continuer notre festival annuel à Nantes et de constituer un réseau régional de diffusion, de productions (films, vidéos...) féministes. Nous voulons travailler avec tous les groupes féministes de Nantes, c’est ce qui donne à notre travail sa raison d’être.
♦ Et le féminisme dans tout cela ?
Catherine : Il y a dix ans, on a connu des coordinations d’une centaine de femmes sur Nantes ; cette année, on ne s’est même pas réunies pour préparer la manifestation « La rue, la nuit, femmes sans peur » ; c’est cela, la situation du mouvement aujourd’hui. C’est aussi le bilan de la gauche qui a dévoyé nos luttes ; mais également nos problèmes de structuration, notre incapacité à assurer la relève ; on est persuadées de notre engagement, de la nécessité de notre lutte, mais on ne sait plus comment prendre notre place.
Yvette : N’exagérons pas ! Des choses ont avancé, comme le partage des tâches, par exemple , mais il y a les effets de la crise, la récupération de nos batailles et de notre image par les médias -, quelque chose peut surgir de tout cela, il ne faut pas être pessimiste !
Michèle : Pour moi, le groupe autodéfense, c’est une question de survie individuelle, mais je n’ai pas envie de continuer le leurre d’un mouvement des femmes qui n’existe plus ; l’oppression des femmes, c’est quelque chose que chacune doit travailler individuellement, si on a aussi un mouvement collectif porteur, cela aide, sinon de génération en gènérationr tout est à recommencer !
Fabienne : Ce n’est pas vrai de dire qu’on « recommence » ; l’avortement, la contraception, c’est un acquis, les femmes ont intériorisé que c’était un droit, si on veut leur enlever, elles réagiront. Et malgré la crise, le chômage, le mouvement est toujours là, il se transforme, mais il ne repart pas de zéro. C’est vrai qu’il y a un problème de renouvellement : une nouvelle ne trouve pas facilement sa place dans un groupe où toutes les filles se connaissent. Moi je ne suis pas dans un groupe, mais je suis preneuse de toutes les initiatives, par exemple, la rencontre régionale de 1985 à Nantes sur la pornographie m’a donné des armes, m’a cultivée, m’a permis de répondre sur mon boulot...
Claudine : Le potentiel existe : par exemple, au dernier 8 Mars, pourtant mal préparé, il y avait du monde, des femmes nouvelles, mais c’est nous qui sommes incapables d’apporter des réponses.
Au CFalcacs, il y a surtout des « vieilles militantes », et on ne va sans doute pas s’élargir, mais c’est important de le maintenir pour la propagande, la lutte idéologique et la solidarité.
C’est différent du groupe autodéfense qui peut attirer de nouvelles femmes qu’on n’aurait pas retrouvées dans des groupes plus structurés et qui peuvent se radicaliser dans la pratique. C’est aussi un des enjeux du féminisme.
Louisette : Moi je me dis : si je pouvais me lever chaque jour sans me battre pour les femmes, je le ferais, mais je ne peux pas, je n’ai pas le choix. Il faut maintenir deux choses .-un discours de dénonciation de l’oppression des femmes et la solidarité.
Isabelle : En fait, c’est seulement vers la fin du mouvement étudiant de novembre et décembre que la question de la place des femmes a été posée. C’est difficile de faire comprendre aux femmes qu’elles ont participé au mouvement mais qu’elles n’y ont pas pris toute leur place, en particulier dans ses directions. Elles nous disaient « On a tout, que voulez-vous qu ’on demande ? Si on ne parle pas dans les comités, ce n ’est pas parce qu 'on est des femmes, c ’est parce qu ’on n ’en a pas envie. »
Katell : Pendant le mouvement, les femmes ont pris toute leur place, dans les tâches d’organisation, dans le service d’ordre... il y a un capital de reconnaissance des femmes qui a été positif mais il n’y a pas eu de prise de conscience de ce capital par les femmes elles-mêmes !
Et le plus dur, c’est de leur faire comprendre la nécessité d’une action collective : face au sexisme, la réponse est toujours individuelle, c’est du genre : « J’me débrouille seule ! »
Yvette : Une réflexion est nécessaire sur qu’est-ce aujourd’hui qu’être féministe. Cela pourrait être le thème du prochain 8 Mars !
Correspondantes Nantes
Sifflées, draguées, battues, violées, les femmes en ont assez !